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Strasbourg : les fleurs du bitume

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Le soleil a déployé ses bras fiévreux au-dessus de Strasbourg. Quelques passants courageux à la recherche d’un coin d’ombre, de verdure, de la caresse rafraîchissante d’une branche ou d’une pelouse, rasent les murs des maisons aux volets fermés, comme des fakirs errants pieds nus au milieu des braises du bitume.

Le bitume, dans lequel nos histoires se gravent quotidiennement à coups de talons, de bottes, de claquettes-chaussettes, de Vans ou de Dr. Martens, suffoque, cherche un second souffle entre un Malabar décoloré et une merde de chien déposée par un American Staff ayant abusé de kebab. L’ambiance est digne d’un western. Il était une fois dans l’Est. Des gamins armés de pistolets à eau pataugent place Kléber, quelques vélos volés et des pintes de bière aux jambes nues transpirent la fraîcheur sur une table discrètement planquée sous un parasol.

Deux ombres l’une en face de l’autre. Un géranium en guise de cactus. Le feu passe au rouge. Elle traverse le passage piéton, dégoulinante, le t-shirt collé au bas du dos, croisant son regard furtif. Leurs doigts se frôlent, laissant derrière elles un coup de vent à peine perceptible. Une goutte de sueur s’écrase au sol, condoléances à la famille. RIP petite solution saline partie trop tôt.

Elle est déjà de l’autre côté et hésite à se retourner, parce que peut-être que l’inconnue à la mèche blonde fera pareil, comme au cinéma, où cette fraction de seconde semble durer une éternité, où une vie se joue sur une décision, un coup de poker, un moment de courage ou de folie. Où Louise regarde Thelma avant de lancer la Ford Thunderbird 1966 vert bouteille à pleine vitesse dans le Grand Canyon.

Sa tête pivote au ralenti pour chercher la silhouette de l’ange aux bras habillés d’encre qui disparaît au coin de la rue.

Elle ne la reverra certainement jamais. Le bitume le sait : il en voit passer des milliers des histoires avortées comme ça, laissant les cœurs avec un goût amer dans la bouche, un doute, l’envie de revenir sur ses pas, de courir, de l’attraper par la main pour l’inviter à boire un café, pour parler de tout et de rien, pour se taire même, parce que le silence est une musique, un aveu qui irrite le diable et qui suppose beaucoup de complicité.

Le feu repasse au vert. La rue est maintenant déserte. Dans les appartements où les ventilateurs tournent à plein régime, les esprits soufflent l’espace d’une courte pause et Radiohead balance Creep à la radio. You’re so fucking special, I wish I was special. Les fourchettes dansent, planent puis piquent soudainement pour plonger dans un océan de taboulé tel un albatros d’acier se jetant sur une sardine d’acier un peu trop sûr d’elle. Dans le salon, un enfant en couche-culotte somnole, pendant qu’à la télévision, des morceaux de corps de civils ukrainiens sont découverts sous les décombres d’un immeuble de Saltivka qui vient de s’écrouler dans la plus grande indifférence. Galyna Tchorna sanglote en racontant la frappe russe qui a anéanti l’appartement au-dessus du sien, brisant ses fenêtres, sa porte et le fragile sentiment de sécurité auquel elle s’accrochait encore.

« Maintenant, je suis juste assise ici, sur ce seau. Quand un missile arrive, je tombe par terre, sur le ventre. C’est peut-être pourquoi je suis encore en vie ».

Sans transition, le présentateur moulé dans un costume noir prend un ton grave et nous explique que la canicule est de retour, qu’il fera chaud encore pendant plusieurs jours et qu’il va falloir s’y habituer, la faute aux gaz à effet de serre, à l’exploitation trop importante de l’agriculture, aux élevages intensifs et à la déforestation. Peu importe, jusqu’ici tout va bien, murmure Hubert, en ouvrant la porte du congélateur afin d’en sortit un cornet de glace au chocolat, de le dévêtir sensuellement de son emballage, pour rester médusé face à une gaufrette à la peau dorée

L’Alsace passe en vigilance orange canicule et les températures atteignent jusqu’à 38 degrés.

Le jardin de la place de la République se transforme en une plage de chlorophylle où les rêveurs s’étendent sur l’herbe fraîchement coupée. Les corps se laissent aller. La pudeur s’efface progressivement. Un grain de beauté pointe le bout de son nez sur une hanche saucissonnée par l’élastique d’un string trop serré. Derrière les lunettes de soleil, le temps est à l’observation et au plaisir de déshabiller les pensées des autres. Les bourrelets chantent l’été, les muscles fiers se tendent après des heures passées à se contracter dans une salle de sport à 19,99 euros par mois. Les coups de soleil viennent embrasser les épaules fragiles recouvertes de crème solaire.

Chacun s’occupe comme il peut pour la faire à l’envers au temps, cette chose vicieuse qui passe trop vite, qui ment.

Certains contemplent les nuages pour y chercher un signe mais n’y trouvent que la forme d’une bite au milieu du ciel trop bleu, d’autres tirent sur leur cigarette frénétiquement, le téléphone à la main, attendant un message de leur pote ou du destin. Une partie de Uno se lance à l’arrache entre deux canettes de Heineken. Le bruit monte progressivement sous les Ginkgos biloba qui se sentent moins seuls. Une abeille émue se plonge dans une mer de pollen, trébuchant sous une poudre d’or comme une reine alourdie par son trésor. Les cordes des guitares ondulent, un mi danse le mia avec un la, un ré embrasse un sol avec la langue, pendant que le bitume prie pour que la pluie viennent prendre à la gorge l’air bas et lourd qui pèse une tonne.

Il se passe un truc dans cette immobilité. Quelqu’un a appuyé sur pause. L’après-midi est étouffante. Tout est figé. Les fleurs n’ont que deux pétales : je t’aime et pas du tout. Les haleines ivres et tièdes se confondent. Les rires fusent au hasard. Un cygne se risque à choper un canard.

Les couples nouvellement formés se roulent des pelles en se passant les mains dans les cheveux et de leurs lèvres pulpeuses, un oiseau du paradis s’envole, laissant derrière lui un sourire mélodieux. Parfois, un doigt s’égare sous une fermeture éclair, titillant un téton étonné. Les joues rougissent et l’atmosphère devient électrique. Le plaisir d’un geste fugitif partagé rend fous les célibataires, mais pas tous, parce qu’à force de rester seul, on tombe amoureux de sa liberté.

Qu’il fait bon de ne rien faire, de suer, libre de toute affaire, libre de tous soucis, adosser à un tronc compatissant, à suivre une fourmi qui gravie l’extrémité d’une cheville pour la première fois, à sentir la lumière embrasser les cous éclatants et ronger les chairs arrogantes, à observer un gamin faire des bulles avec un mélange d’eau et de liquide vaisselle, à découvrir quelques poils rebelles sous une aisselle, à laisser de côté le Covid, les problèmes de thunes, pour regarder pousser les fleurs du bitume.

Photo de couverture : Mathilde Cylbulsky

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