Au moment de claquer la bise à des inconnus(es) en sueur le soir de Nouvel An, j’ai secrètement réalisé un vœu en regardant les fusées illuminer le ciel de Strasbourg. Une odeur de poudre imprégnait les rues de ma ville, comme si tout pouvait péter d’un moment à l’autre, comme si des mois de privations, de compromis, de restrictions, allaient allumer la mèche de la fatalité et embraser les esprits blasés.

J’avais en tête de répéter le miracle qui se produit dans Maman j’ai raté l’avion, lorsque Kevin, excédé par sa famille, prie pour qu’elle disparaisse à jamais. À son réveil, la maison est vide. Il croit d’abord à une blague puis se rend compte que la magie a opéré, qu’il est désormais libre de se goinfrer de glace, de regarder de vieux films de mafieux en noir et blanc ou de farfouiller dans la chambre de son frère Buzz, dont l’accès lui était jusque-là interdit. Il se rend rapidement compte, que seul, isolé de ses proches, de ceux et celles qu’il aime, plus rien n’a le même goût et doit faire face à Marvin et Harry, deux cambrioleurs atypiques se surnommant les casseurs flotteurs à cause de leur manie d’inonder les maisons qu’ils braquent en guise de signature.

J’avais espoir, en cette première quinzaine de 2022, que tout irait mieux, qu’Omicron et sa dent en or se feraient arrêter par la BAC de Pfizer comme dans le film de Chris Columbus, que l’immunité collective prendrait l’avion en urgence depuis Entzheim pour venir me retrouver, et qu’à la fin, nous nous prendrions tous dans les bras, sans masques, pour nous rouler des pelles au Parc de la Citadelle et commencer cette nouvelle année dans un happy end psychédélique, avec nos noms dans le générique et non pas celui des millions de morts emportés par la maladie, un tube dans la bouche, dans un service de réanimation à l’agonie.

Hélas, je ne suis pas Macaulay Culkin et à part Michel Houellebecq qui vit dans une pandémie mentale depuis sa naissance, personne ne s’est habitué à cette ambiance d’à peu-près, de bricolage, ce tango sanitaire où nous faisons un pas en avant puis deux en arrière, de frustration, pour certains même, de dépression.

J’envisageais de m’en aller, de prendre le large, de partir au soleil, en Grèce ou en Italie, peu importe, ce n’est pas l’endroit en lui-même qui m’importait mais le fait de changer d’horizon, de ne plus croiser de file indienne interminable devant la pharmacie Kléber, où des fantômes, une ordonnance à la main, attendaient avec angoisse des cow-boys vêtus de blouses en plastique qui tirent des flèches en forme de coton-tige dans des narines innocentes.

 Je voulais fuir les laboratoires bondés, les masques qui recouvrent les bouches gercées des gamins qui jouent au chat et à la souris en cherchant un second souffle au milieu de la cour de récréation, Doctolib et Anticovid, Docteur Raoult et Olivier Veran, les Docteur Jekyll et M. Hyde du petit écran, les antivax qui causent comme des spécialistes en immunologie à coup de copier-coller sur Facebook et les provax qui prônent la vérité absolue en se basant sur l’histoire de tonton Jean-Pierre ou des frères Bogdanoff.

J’avais envie de neutralité, d’absence de position, de calme, de m’évader dans le silence et de ne plus penser à rien, ni à ma dose de rappel, ni au gel-hydroalcoolique, ni à ma sœur aide-soignante qui crève la gueule ouverte pour un peu plus que le SMIC, ni aux enseignants(es) au bord de la crise de nerfs à force de jongler avec des mesures contradictoires. 

J’avais envie d’être égoïste, d’aller là où même les mauvais jours sont bons, l’histoire de quelques heures, de couper mon smartphone et d’aller manger des pêches juteuses au bord de la mer en buvant une bouteille de Romanée-Conti jusqu’à l’ivresse, quelque part où le virus n’est plus qu’une divinité dont on raconte les péripéties pour faire peur aux gamins siciliens qui ne travaillent pas à l’école.

J’ai consulté les offres des compagnies aériennes en deuil faisant décoller leurs avions sans passager pour ne pas perdre de créneaux de vols, bavant sur l’ailleurs, sur une trace d’inconnu, de nouveauté, de fraicheur, pour jouer de la guitare sur une plage déserte, couper la télévision pour ne plus entendre geindre les présentateurs des chaînes d’information balancer des statistiques en boucle sur le nombre de contaminés journalier par la Covid, ou Eric Zemmour, mais je me suis vite rendu compte que Maman j’ai raté l’année sera bien le blockbuster annoncé par BFMTV.

La routine semble déjà criblée de soupirs et chacun fait ce qu’il peut pour ne pas se laisser emporter un peu plus par la malédiction du pangolin, Pokémon pointé du doigt à tort, à qui l’on reprochera bientôt la disparition du petit Grégory ou la disqualification de Novak Djokovic à l’Open d’Australie.

Nous sommes les seuls responsables de cette contagion. Laissons les animaux en dehors de tout ça. Ne nous cherchons pas d’excuses. Depuis la nuit des temps, l’Homme est un loup qui massacre sans scrupules. Destruction, incendies, sécheresses à répétition, braconnages. Nous vivons une cinquième vague de Covid-19 mais surtout une sixième extinction de masse puisque presque 15 % des espèces animales ont disparu depuis cinq cent ans. Nous commençons à récolter les semences de notre folie démesurée. et pendant que Jeff Bezos se balade dans l’espace, la Terre se meurt dans une marée d’indifférence que rien ne semble pouvoir arrêter.

La nostalgie et l’angoisse se sont emparées de moi, alors j’ai fait ce que je sais faire de mieux, j’ai roulé une cigarette maladroitement, mettant un peu de tabac partout, et j’ai lancé aléatoirement ma playlist sur Spotify, en espérant que la première chanson soit un miracle, une boule de feu, une caresse du cœur. La musique est un album photos sonore et je suis capable d’associer chacune des diapositives le composant avec l’instant que je vivais en Alsace à cette époque. Les peines, les doutes, les joies, la douleur, les illusions perdues, l’amour, l’amitié, ce qui différencie un être humain d’un pot de géraniums ou de Christine Boutin.

Je peux encore ressentir l’ambiance de la Laiterie lors de tout mon premier concert. Gogol premier et la horde mettaient le feu à la scène et quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’en me retournant, je tombai nez à nez avec ma prof de philo aussi choquée que moi. Je rentrais de la soirée sans vraiment savoir où j’habitais, le t-shirt tâché de sang et je me pose encore la question de son origine. Plus tard, Muse faisait trembler le Rhenus et je découvris la magie des pogo, la proximité des corps et des coudes qui viennent froisser les os et plier les estomacs.

Je me revois au Molodoï à danser n’importe comment sur Asaf Avidan, une bière à moitié renversée à mes pieds, évitant la chute de peu à chacun de mes pas, essayant d’oublier l’enterrement de mon grand-père le même après-midi, me sentant chez moi, parmi les miens dont pour la plupart je ne connaissais pas le prénom.

Je me souviens aussi avoir pleuré toutes les larmes de mon corps après avoir été largué par mon premier grand amour, affalé sur le canapé de mon petit appartement de la Rue du 22 novembre pendant que l’album Takk de Sigur Ros tournait en boucle. J’avais la certitude de finir comme un vieux garçon de 27 ans qui parle à son chat comme à un ami, de ne plus jamais aimer de la sorte, tout comme aujourd’hui j’ai le sentiment que plus rien ne sera pareil après ces années de crise sanitaire.

Et puis la chanson suivante arrive sur mon téléphone. Try better next time de Placebo. Ce n’est peut-être pas un hasard.

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