Un gravillon de litière s’immisce entre mon pied endormi et une chaussette innocente qui, à la base, devait passer la journée à comater avec ses compatriotes en coton au troisième étage d’une commode IKEA.

Il est 8 h 25. Je n’ai pas encore mis mes chaussures et je suis déjà en retard, une fois de plus. C’est le destin des insomniaques que de se prendre un savon de leur patron au moins une fois par semaine. Je l’entends déjà me dire que ça fait trop fois ce mois-ci, que si ça continue il va devoir me donner un avertissement, qu’il faut que je pense à ma carrière et que je lui démontre que j’en veux, que je suis meilleur que les autres, que mes dents rayent le parquet, ou plutôt le lino de la start-up dans laquelle il a mis toutes ses économies. S’il savait que je me suis endormi au moment où les premiers oiseaux se mettent à chanter et que mes nuits sont des supplices où tout se bouscule dans l’immobilité d’un lit trop grand.

La porte claque. Le chat se rendort déjà dans l’indifférence la plus totale, lui qui passera la majorité de la journée à manger, à regarder par la fenêtre en fantasmant sur la chair moelleuse d’un moineau et à uriner.

Le tram me laisse le temps de retrouver mes esprits et de réajuster ma chemise. J’aime être bercé par l’instabilité des wagons, observer les voyageurs et écouter d’une oreille distraite leurs discussions. Problèmes de cœur, de boulot, de santé, il y en a même un qui parle tout seul en lisant les titres du journal sur la guerre en Ukraine.

Nous sommes toutes et tous pareil finalement.

Les stations défilent. Une montée. Des descentes. La navette spatiale redémarre vers la gare d’où je prendrai le bus vers l’Espace Européen de l’Entreprise à Schiltigheim, où je passerai 7 h 36 à répondre au téléphone, à fumer 8 clopes, boire 5 cafés, à remplir deux tableaux Excel et à hocher la tête lors d’une réunion sur Teams qui n’a aucun intérêt. 

À midi, nous nous réunissons dans une cafétéria trop petite pour un « moment de convivialité » ou plutôt d’après moi, pour comparer le prestige du contenu de nos gamelles. Fred, le stagiaire, a des sushis, le veinard. Ça me rappelle le collège, où déjà à l’époque, les potes se ramenaient avec des kebabs alléchants et des frites chaudes recouvertes de ketchup alors que je me tapais un sandwich au jambon et à la margarine savamment emballé dans de l’aluminium par ma mère et accompagné d’une brique de pseudo jus d’orange à la couleur radioactive. Le pain trop sec donnait une allure de biscotte détrempée au tout mais j’avais un peu l’impression d’ingérer la ration lyophilisée d’un cosmonaute.

Déjà à cette époque,  je comprenais qu’avec un peu d’imagination, je pouvais m’évader d’une réalité peu appétissante en me plongeant dans un monde où personne ne pourrait venir me déloger. Le trio salade-tomate-oignon devenait le nom d’une mission inter galactique top-secrète orchestrée par le type du snack d’en face que je soupçonnais d’être un agent double à la moustache la factice coupant des lambeaux de viande avec l’agilité d’un énarque.

Mon aller-retour mental sur cette planète non identifiée se faisait au prix d’une baguette-fusée premier prix ou d’un morceau de cake au yaourt pâteux. Mais lorsqu’un apéro clandestin s’organisait sur l’un des bancs du Parc de la Citadelle, il me suffisait d’une bière pour m’imaginer être Major Tom, le héros de la chanson de David Bowie, en regardant le ciel entre les branches nues des arbres. Ensuite je vomissais et je rentrais chez moi en rasant les murs pour finir par m’endormir jusqu’à l’heure du dîner, que j’expédiais à la hâte, prétextant des révisions, une rédaction à rendre le lendemain ou un contrôle de maths.

J’aimais être seul et passer des heures à ne rien faire, enfin si, à me perdre dans mes pensées, à fixer la pochette d’un vinyle ou le plafond, à rêver, à changer de costume mental selon mes envies, à être un mendiant ou un roi, un gentil ou un méchant. On me prenait pour un fou, un malade, un solitaire qui rougit maladivement et qui restera puceau toute sa vie. Mais j’avais néanmoins un copain qui m’acceptait comme je suis, se confiant à moi sur ses peines de cœur, les problèmes d’argent de ses parents ou son identité sexuelle entre deux parties de PlayStation.

Nous sommes toutes et tous pareil finalement.

L’un des assistants RH reluque le nouveau commercial du coin de l’œil avec un filet invisible de bave au coin de la bouche. Il lui plaît et ça commence à se voir. Une canette de Coca déborde, ça fait rire le responsable des ventes qui en profite pour ajouter que cette boisson est un cancer avec des bulles. Lui, ne boit pas de soda. Il arbore un costume taillé sur mesure, une carrure parfaite avec des épaules presque parallèles au sol et une mâchoire de robot. C’est le genre de type à habiter tout en haut des Black Swans de la presqu’île Malraux, à regarder Capital tous les dimanches soir avant de se taper sa femme en imaginant Jeff Bezos lui susurrer le montant du chiffre d’affaires annuel de la boîte à l’oreille.

Carole, l’assistante de gestion nous rejoint. Je baisse la tête, elle m’intimide. Elle a ce truc qui ne s’explique pas, mais qui me perturbera le reste de l’après-midi. Pourquoi quelqu’un nous plaît où nous dégoûte ? Pourquoi avec elle, les silences sont délicieux et avec une autre c’est un vrai calvaire ? Pourquoi d’un coup le coeur fait irruption dans l’âme et le combat commence ?

À 17 h 45, je file, j’éteins mon ordinateur portable et je salue tout le monde par politesse. Le retour se fait dans les bouchons. Les voitures se collent de quelques centimètres et les conducteurs crachent leur impatience sans détours. Une femme en profite pour se remaquiller via le rétroviseur extérieur de son Porsche Cayenne pendant qu’à l’arrière un gamin organise un combat entre une figurine de Buzz l’Éclair et Batman.

Je me demande ce que Robert Pattinson aurait pensé de cette scène et la gueule qu’aurait Strasbourg à la sauce Gotham City. La cathédrale plongée dans l’obscurité. Un faisceau à l’effigie d’une chauve-souris au-dessus du stade de la Meinau. Des rues malfamées où boire un Picon serait prohibé. Des affaires de corruption. Jeanne Barseghian impliquée dans l’enfouissement de déchets radioactifs. Un bar clandestin au sous-sol du Musée d’Art Moderne ou nantis et flics véreux se retrouvent sous les ordres du Joker Marc Keller pour éliminer l’avant-centre de Monaco avant la prochaine rencontre du Racing. Je peux sentir les ombres s’approcher et l’haleine du mal.

Le diable parle russe et n’est pas très loin.

Le grès rose s’assombrit tandis que le bus s’arrête soudainement. C’est là que je descends. J’ai besoin de marcher, de sentir le regard de Cat Woman se poser sur moi, de me prendre pour un autre, encore un instant, ou plutôt de continuer à être moi. Je monte les escalier lentement. La porte de mon appartement de la rue de la Krutenau s’ouvre. Mon chat est à la même place que lors de mon départ, ce matin. Il me lèche la main. Son pelage sent les biscuits fraîchement sortis du four. Les clés giclent dans une coupole en céramique fissurée et ma cravate volent sur une chaise.

Affalé sur le canapé, je délace ma paire de Stan Smith pour mettre mon panard à nu et constater les dégâts. Mon orteil est en sang. J’ai boité toute la journée, sentant cette comète minuscule de la constellation Catsan meurtrir ma chair sans jamais m’arrêter pour la retirer et la balancer sans scrupules sur le trottoir. À la télé, Yann Barthès annonce la mort de Jean-Pierre Pernaut avec une pointe d’émotion. Je me souviens de l’un de ses reportages sur un cordonnier du Finistère, assis sur les cuisses de ma grand-mère qui écossait un bon kilo de petits pois avec la dextérité d’un ninja ridé.

Le micro-ondes sonne. Un fumet suspect se dégage d’un reste de spaghettis recouvert de mayonnaise et de parmesan, une mixture habituellement concoctée avec les réflexes d’une fin de soirée à avoir trop dansé, d’un petit matin à chercher un truc chaud à se mettre dans le bide pour éponger un marécage d’alcool bon marché. Le gravillon est posé sur la table basse et me fixe avec ce qui ressemble à des yeux. Il m’a défoncé le talon le petit bâtard et pourtant je ne lui en veux pas, j’ai même de la compassion pour cet anonyme difforme qui terminera son existence dans un sac poubelle, entre une peau de banane et une crotte de chat.

Je ne sais pas pourquoi nous nous nous obstinons à avancer malgré la douleur, à tomber et à nous relever, à nous battre alors que tout est perdu d’avance, à garder nos rêves et à espérer.

Nous sommes toutes et tous pareils finalement. Demain dès l’aube, j’irai manger un kebab sur la lune .

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