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Strasbourg : l’amnésie des corps

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Chaque fin d’année, la presse se sent obligée de faire un bilan de tout et surtout de rien, de l’augmentation du chômage, au nombre de buts marqués par un gaucher sur coup-franc, en passant par l’état de la libido du français moyen. Les revues en développement personnel exultent via des articles prônant l’introspection, le repos, la nécessité de faire une pause pour évaluer sa vie et se fixer concrètement des objectifs pour mieux la réussir.

Je souris cyniquement en lisant le titre de l’un d’eux, accoudé à la rambarde du balcon d’un appartement au 7e étage, dont je ne connaissais pas même l’existence, il y a encore quelques minutes.

« À l’heure du bilan de fin d’année, transformez vos peurs en amour ».

Solène m’a invité dans cette colocation du Neudorf. Ou plutôt, peut-être qu’après avoir lu cet article à la cafétéria, elle s’est sentie obligée de le faire lorsque je lui indiquai que je comptais passer un nouvel an sans plan particulier, avec mon chat, quelques blinis au saumon, une bouteille de Crémant tiède et un bêtisier où les vidéos de bébés gaffeurs filmés par des parents sadiques m’achèveraient en douceur vers 23 h 30. Je n’aurais plus qu’à étendre la tête sur l’accoudoir du canapé et à attendre que le vibreur de mon smartphone me réveille comme chaque année, à midi pile, pour entendre ma mère me souhaiter le meilleur depuis Schiltigheim et surtout la santé pour bien débuter 2022.

Les invités arrivent au compte-goutte, jetant leurs lourdes vestes sur le lit d’une des chambres qui fait office de porte manteau. Celui qui y dort est sûrement arrivé en dernier dans les méandres de la colocation, puisque c’est la chambre la plus spartiate et qu’elle donne sur une rue bien animée du quartier, où un pingouin en smoking titube déjà alors qu’il n’est que 21 heures.

Cette soirée se veut hétéroclite, comme Solène me l’a expliqué avec sérieux autour d’un expresso. Elle regroupe des personnes d’horizons divers, anciens copains de fac, amis d’enfance ou encore de badminton qu’elle pratique assidûment depuis 3 ans d’après ce que j’ai cru comprendre. Les corps s’emparent de l’endroit et s’exposent aux regards curieux, les femmes vêtues de robes moulantes ou décolletés, les hommes de chemises trop blanches, de nœuds papillon pour les plus audacieux.

J’aime l’ambiance particulière qui émane de ce lieu encore calme avant la folie de la nuit de la Saint-Sylvestre. C’est comme la rue de Mâcon au Neuhof, encore silencieuse malgré quelques pétards furtifs, mais prête à exploser, à éblouir le visage d’un gamin par les flammes de la voiture du voisin qui part en fumée, signe divin dont sa compagnie d’assurance ne tiendra pas compte au moment de traiter sa demande d’indemnisation. Les convives se jaugent discrètement et établissent une hiérarchie inconsciemment en fonction de leurs attentes. Les célibataires se réservent les physiques les plus attirants d’un battement de cils, même si cela reste dangereux, puisque les masques recouvrent encore certains visages. Un fil doré invisible se tisse de part et d’autre de la pièce. L’araignée du désir gagne du terrain laissant derrière elle ce qui ressemble à un reste de barbe à papa en soie. Certains regards en disent déjà long, parce que soutenus, parce que plus insistants qu’un regard anodin qui s’attarde sur l’habituel et qui ne s’accompagne pas d’un second regard plus appuyé, plus équivoque, celui qui confirme le truc, qui ne laisse plus aucune ambiguïté sur qui sera le chat et qui sera la souris tout au long de la soirée.

C’est dans la durée d’un regard qu’un avenir se dessine. Ni trop long, ni trop court, juste ce qu’il faut pour vous remuer de l’intérieur et vous donner le courage nécessaire pour y retourner. Après, tout est de l’ordre du superflu, un mauvais remake de West Side Story, du flan sur une tarte à la mirabelle, du citron dans un Picon.

Solène est radieuse. Postée sur une paire de talons d’au moins cinq centimètres, elle enchaîne les présentations dans un équilibre précaire. Le rouge à lèvres qu’elle porte la rend plus sûre d’elle, elle qui parfois cherche ses mots devant un PowerPoint aussi excitant qu’une émission de Cyril Hanouna.

C’est fou comme d’un contexte à un autre, une personne transparente peut en une fraction de seconde devenir lumineuse.

Je la croise chaque matin devant la machine à café, un discours formaté à lui recracher sur le film de la veille, le temps, les RTT ou un ragot sur le nouveau type embauché en CDD, et subitement, elle me paraît étrangère. Tout est découverte. De la fragilité de son cou, aux nuances des ombres qui glissent sur son épaule, jusqu’à cette façon si spéciale qu’elle a de mettre la main devant la bouche après chaque gorgée de Martini, même son prénom en devient troublant.

Je sens des regards inquisiteurs sur moi, qui tentent de savoir qui est le type de dos de presque deux mètres qui tire sur sa cigarette sans se soucier de celles et ceux qui comptaient attirer l’attention. J’ai un peu l’impression d’être Adam Driver, la voix grave et un sabre laser en moins. Je suis happé par les cendres d’une Marlboro qui tombent au ralenti, tournoient avant de s’écraser entre les pavés détrempés une dizaine de mètres plus bas. Ma bière est vide. Je la pose à mes pieds. J’en ouvre une autre que j’avais dissimulée instinctivement dans la poche de ma veste. Elle est encore fraîche, presque glacée, et la première gorgée la réduit presque de moitié, ce qui rend ma tempe douloureuse l’espace d’une seconde comme lorsqu’en enfant, je croquais à pleines dents dans un Mr. Freezer à la fraise.

Et mon bilan à moi ? Me demandai-je en contemplant l’appartement d’en face pullulant de fêtards qui parlent déjà trop fort.

J’ai lu 49 livres dont au moins 5 en diagonal , écouté 26 750 minutes de musique sur Spotify, vu 97 films au cinéma, bu 45,4 litres de vin, acheté 38 vinyles, frôlé 3 grammes de cholestérol, pris 317 fois le tram, épargné 2114 euros, généré 543 kilos de déchets, avalé 6 Doliprane, raté 7 fois le bus, envoyé 3138 SMS, passé 178 heures sur mon smartphone, répondu à 14 617 mails, fumé 2197 cigarettes, déroulé 6,2 kilos de papier toilette, comaté 1215 heures sur Netflix, ramassé 41 fois le vomi de mon chat, lancé 115 machines à laver , émis 5,2 tonnes de CO2, attendu 9 heures et 16 minutes le TER, dormi 129 jours, enlevé mon masque 5422 fois, passé 30 jours à table, eu 115,44 orgasmes, payé 7213 euros de loyer, perdu 1500 cheveux , froncé 3745 fois les sourcils, dépensé 14 609 calories en rigolant, passé 1,83 jours dans la salle de bain, passé 28,93 heures à bronzer, été mis en attente 60 heures au téléphone, uriné 2507 fois.

Mais combien d’heures à rêver ? Combien d’heures à douter ? Combien de fois aurais-je pu dire « je t’aime « ,  » pardon » ou  » merci » ?

Les regrets ou les remords ne se quantifient pas, mais à la louche, je peux clairement affirmer qu’il y en eut un paquet en 2021. Orelsan prend le relais de Placebo. Le rock est mort depuis longtemps de toute façon. Mon père me disait déjà ça avec nostalgie il y a un mois, lorsqu’il posa le vinyle  Dark side of the Moon de Pink Floyd sur sa platine Thorens vintage, alors qu’à la télé, le clip « l’odeur de l’essence » tournait en boucle. 

L’odeur de la fête commence à se concentrer au milieu du salon. Un mystérieux breuvage de sueur, de Chanel n°5, d’haleines chargées au rhum et les corps jusque-là si prudents, entrent en communion dans un joyeux bordel sans nom, un mélange de sympathie, de fraternité face à une année chaotique. C’est souvent comme ça que les sentiments, qu’ils soient amoureux ou amicaux, naissent, dans la désinhibition d’un gin tonic trop dosé et une musique trop forte pour se parler avec la bouche, dans l’idéalisation de l’autre et l’imagination qu’elle suscite, un fantasme, une icône, une scène muette de The Oscar, mais avec de la couleur cette fois, beaucoup de couleurs.

Solène ondule comme si plus rien ne pouvait l’arrêter, ni sa pudeur, ni le corps qu’elle s’efforce habituellement de cacher sous des pulls oversize en laine, ni les échasses qu’elle a aux pieds. Les caresses s’imposent d’elles-mêmes. Sur un je t’aime moi non plus langoureux, même les couples de longue durée qui avaient oublié ce que c’est que de se faire beau pour l’autre, le piment des prémices, se prennent à se dire que ce soir tout peut arriver, comme à la première soirée en faculté de biologie, où nous avons joui dans la cage d’escalier, à genoux, à remonter sa robe noire pour chercher le diable avec la langue. Les corps anesthésiés, vaccinés, amnésiques, ressuscitent, et malgré une maladresse toute pardonnée où le trop entreprenant empiète parfois sur la finesse du pas assez, les chairs se côtoient, se frôlent, et ça, ce soir, même Jean Castex ne peut pas l’interdire.

Pendant que les passions naissent, Strasbourg scintille de mille feux et un compte à rebours d’étoiles se met en marche. 10,9,8,7,6,5,4,3,2,1, BONNE ANNÉE. Les joues se cherchent et certaines restent collées plus longtemps que d’autres. On trinque avec ce qu’on a sous la main, un reste de Champagne, une vodka-pomme ou une tequila, peu importe l’alcool pourvu qu’il y ait l’ivresse. Les cotillons volent un peu partout et les confettis finissent en PLS dans des crinières touffues.

Nous, qui étions de parfaits inconnus il y a encore quelques heures, nous souhaitons de vivre comme des rois et pourtant, j’ai toujours un coup de spleen une fois ce moment passé, puisqu’au fond de nous, nous savons que le meilleur de cette soirée est déjà derrière nous. Les plus entêtés danseront jusqu’au petit matin et boiront jusqu’à plus soif, regrettant leur geste une fois à genoux, à gémir comme des jaguars, la tête sur la cuvette des toilettes. Les plus fragiles ne tarderont pas à rentrer, épuisés par un futur incertain une année de plus, se promettant d’arrêter de fumer et de s’inscrire à Basic Fit dès lundi matin pour éliminer une bedaine naissante.

Il y aura des promesses et la majorité ne sera pas tenue, c’est ce qui fait la beauté de l’existence.

Solène s’approche et du bout des lèvres dépose un baiser furtif sur ma joue en me susurrant quelque chose d’incompréhensible à l’oreille. Je peux discerner les empreintes pourpres de sa bouche à travers le reflet de la porte vitrée. Je me mets à sourire, mais niaisement cette fois. Si je me retourne maintenant, je mets ma main à couper que nos regards se trouveront, mais je n’en ferai rien, parce que j’en suis désormais convaincu : le bonheur est bien cet instant précis où un amour accidentel émerge entre le premier et le deuxième regard

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