La Passiflore Incense se caractérise par ses tiges herbacées, presque entièrement glabres qui disparaissent dès les premières gelées. C’est peut-être la fleur qui caractérise le mieux l’état d’esprit de la jeunesse strasbourgeoise en cette fin d’année. Des tiges troublées, qui pour certaines patientent devant les portes du Secours populaire afin de traverser la précarité et la détresse au compte-goutte, le ventre un peu moins vide, mais le regard vague comme une énième vague de contamination, de vaccination, de restriction, de l’amertume en guise d’écume.

Où sont les fraîches couleurs et les t-shirts nocturnes trempés ? Où sont les esprits révoltés, fougueux, et l’or qui coulaient dans les veines de ces flammes devenues fantômes ? L’esprit songeur a pris le pas sur l’élan, les palpitations, et les yeux autrefois humides d’émotion se répriment d’aveux fatalistes.

« Je crois que je vais arrêter mes études, je n’y arrive plus » – « Si c’est pour être payé au SMIC, à quoi bon continuer ? » – « Je suis épuisé de me battre, seul chez-moi, contre quelque chose que je ne contrôle pas » – « Je voulais passer le concours d’infirmier en mars prochain, mais j’ai perdu la foi ».

2021, la dealeuse, aura assassiné la jeunesse d’une seringue de cafard dans le bras, la laissant bader sur son lit, hypnotisée par la télévision, un pass sanitaire tatoué sur le front. 2022 n’en sera visiblement qu’une pâle copie, une mauvaise herbe qui ne se fume même pas, de l’ortie au milieu des gravats, un vélo volé pourtant farouchement attaché au pied de l’Odyssée, à l’intérieur duquel se joue une version pathétique d’Un jour sans fin. Comme si le passé au cinéma comme dans la vie se répétait en boucle, comme si Bill Murray avait perdu sa flegme entre deux injections de Moderna, comme si le désir se résumait à mater des mannequins en sous-vêtements dans le catalogue de La Redoute.

FADE.

Difficile de trouver du sens dans tout ça, d’aller voir West Side Story en toute insouciance, de passer les fêtes de fin d’année le cœur léger, demi-comateux ou demi-vivant, dans la craintive espérance que l’avenir sera meilleur, que ce stage en Irlande pourra se faire pour la finir cette licence en communication, que mamie Louise ne sera pas transportée encore une fois au service de réanimation de l’Hôpital de Hautepierre et que les discrètes blouses blanches épuisées ne finiront pas lessivées dans le lavabo de l‘indifférence.

LES CASSEROLES NE RAISONNENT PLUS. LES FENÊTRES SONT DÉSERTÉES.

Sommes-nous devenus des buissons desséchés, des secrets masqués ou des caprices aux regards sévères ? Où est la fierté qui courbe le clair-obscur ? Où est le cri vibrant qui fait trembler les sages aux cheveux blancs ? 

Cette période étrange embaume les rêveurs de sa mauvaise haleine. Éric Zemmour est en rade de chewing-gum à l’empathie pendant que des ombres venues de l’autre côté de l’océan pour quémander un peu de dignité, meurent comme des chiens sur des radeaux de fortune. Un spectre vicieux transperce une brume épaisse au pied de la cathédrale, cristallisée au milieu des cabanons du marché de Noël qui tentent de faire bonne figure. Il y a un un peu plus de trois ans, des balles qui font saigner la chair sifflaient dans le ciel de la capitale européenne et des corps innocents tombaient à terre.

STRASBOURG N’OUBLIE PAS.

N’entendez-vous pas les cloches sonnées sortir d’une hibernation forcée ? Ne percevez-vous pas le battement des cœurs qui croisent vos chemins sur le bitume recouvert d’une fine couche de neige ?

Il est temps de ne plus laisser mûrir les pensées, d’agir, d’enlacer l’hiver et de jouir déjà du printemps qui arrive. Riez. Sortez ce sort de vos visages de marbre, parce qu’à cet âge, on a l’œil qui voit le monde comme à aucun autre âge. Tout est possible malgré tout. Rien ne devrait être amer, ni l’existence, ni la lourdeur du temps qui passe.

Vous avez l’âge de l’aventure, de l’inspiration, de l’ivresse, des lendemains aux têtes lourdes à force de danser toute la nuit avec de parfaits inconnus. Debout. Allez promener votre curiosité comme un vagabond sans laisse. Laissez-vous happer par les tentations les plus troubles. Trompez-vous et recommencez, mais en mieux cette fois-ci. Effleurez la catastrophe. Perdez-vous au hasard d’une rue, d’un bar où la lumière jaillit et où les voix ne font plus qu’une. Tordez-vous de plaisir puis redressez-vous. Rejoignez ceux et celles qui luisent là-bas et débordent de vie. Réclamez ce qui vous est dû. Écumez les autres comme si c’était la dernière fois.

DANSONS.

Ne fuyez pas et ouvrez grands les yeux dans ce désert austère, sur cette dune de grès où la cannelle mystifie la chaleur du vin. Ici, au fond de vous, personne n’ira vous chercher. Strasbourg est un refuge, un nouvel élan, un sourire, un défi, un feu ardent. Vous en êtes les gardiens, le futur, les messagers encore endormis, mais prêts à lui bondir dessus, à affronter cette période terrifiante et effrayante, ce précipice qui semble éternel. C’est une ville si particulière, un univers plein d’espoir, de désirs, qui change perpétuellement, un cadeau éphémère, un passage dans lequel vous laisserez une imperceptible empreinte d’espoir.

Je suis attaché à ses pulsations, aux mouvements du tram qui trace un trait argenté au milieu des pavés fatigués, à de petits riens qui font toute la différence, à ce peuple qui vient d’un peu partout mais qui se mélange autour d’une tarte flambée, au vendeur de marrons qui fait swinguer les braises,  aux tumultes de la place Broglie, aux cris d’enfants qui exigent  un tour de manège comme des démons en tirant sur la manche de parents au bout du rouleau, aux coups de coude bourrus pour se faire une place, aux bousculades, à la foule sauvage qui squatte les marches du TNS.

C’EST L’ODEUR DU SAPIN, DES FRITES, DU CACAO, DE LA NOSTALGIE ET DU RENOUVEAU, COMME SI ORELSAN ET CURE FAISAIENT UN DUO.

C’est un bazar unique qui donne le vertige, une houle de lumière qui balaie la nuit et qui calme les intranquilles, une île où tout va trop vite, jusqu’à ce que les rayons du matin bordent les insensés aux pétales fanés qui tenteront une fois de plus de braver leur faiblesse.

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