Derrière les vitres des bars bondés, les destins s’embrasent et les pensées se dévergondent. La lune blonde restée dehors, salive de ce qui se joue à l’intérieur. Tout est possible sous les lumières artificielles, dès lors que le cœur se laisse aller à chavirer et que les yeux se cherchent comme des étoiles dans ce faux ciel cuivré. Qu’il est bon de s’égarer dans la chaleur illuminée de ces cafés, dans des histoires sans fin, des ragots, des commérages, de poser les prémices d’un amour passionnel, d’une amitié sincère ou d’un rencard aux allures de court-métrage. Qu’il est loin l’été des Spritz, des peaux qui pèlent et des parasols insolents.



Les silhouettes se courbent pour mieux s’apprivoiser autour d’une tranche de raclette qui racle les regrets du passé. Les verres claquent. Les langues se délient autour d’une pinte de houblon ou de l’amertume d’un café. Les corps transpirant se cachent sous des pulls en laine moulants comme des oiseaux attendant impatiemment l’arrivée du printemps. Elle rit sans savoir pourquoi et il a envie d’elle, là maintenant. Que son cou est tentant et qu’elle est belle à contempler son reflet dans la grande étendue obscure. Le temps s’arrête quand l’heure heureuse commence. L’automne sème des sous-bocks et les cadavres de bouteilles orphelines poussent plus vite que des trompettes de la mort. Parce qu’ici, c’est la vie qui dicte ses lois et non la nature.

Les timides s’approchent dangereusement des rebords, certains glissent dans des précipices d’absinthe et se consoleront en baisant avec un cachet d’aspirine. C’est l’heure où toute créature se sent différente et où les arbres se parlent tout bas.

© Samuel Compion / Pokaa

Ici, tout est possible. Même l’hiver baisse les yeux et se prosterne au pied des égarés. Ici, les ombres reprennent vie et les murs vibrants brisent les armures des plus téméraires. Les solitaires contemplent les rues qui se vident en silence. L’obscurité du dehors contraste avec la lueur des lucioles fixées au plafond. Il y en a un qui griffonne un dessin sur une serviette en papier, s’inspirant d’une inconnue qui tape frénétiquement du pied. Sous la table, une paire de Dr. Martens tente de jouer au médecin avec une certaine Louboutin, pendant qu’une touriste allemande souffle sensuellement sur un chocolat chaud gourmand. Il neige des flocons de lait au milieu d’une tornade de cannelle, la Sibérie danse au bras du Sahel.

Qui sait comment tout ça finira. Certainement dans la plénitude du petit matin, dans la volupté de draps en soie ou à genoux, sur le carrelage muet des toilettes, à vomir un excédent de tequila. Peu importe, les coudes se lèvent, il faut s’abandonner à vivre, parce que la vie est courte et que le diable s’habille parfois en strasbourgeois.

© Samuel Compion / Pokaa

2 COMMENTAIRES

  1. Quelle belle plume ! Un régal de vous lire.
    Mais pourquoi les photos font-elles preuve d’un tel jeunisme ?
    N’y a-t-il jamais de « seniors », enfin disons des « 40 ans et +, même beaucoup plus  » profitant des terrasses ou accoudés aux bars ?

    • Oh que si! Souvent en semaine, de préférence du mercredi au vendredi. Le weekend on laisse la place aux étudiants. Bel article où se reconnaîtront tous les amateurs des bars strasbourgeois, des moments intemporels, fugaces, des regards qui se croisent ou s’évitent. Tant de rencontres, autant de souvenirs. Merci !

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