Les cygnes noirs de la Presqu’île Malraux attendent la nuit sans broncher, fièrement dressés sur des pâtes d’acier à 5 000 euros le mètre carré, culbutés par des propriétaires endettés qui improvisent un apéritif sur le balcon chauffé d’un opéra à ciel ouvert.

Premier acte.

Le ciel s’encombre de nuages gris de lait périmé qui se reflètent dans les yeux blasés. Un vent timide tourbillonne devant l’UGC formant une tornade de sable meurtrière pour un insecte égaré au milieu du sentier. Il faut sauver la fourmi Ryan. Le Spritz coule à flots dans des verres presque trop petits pour tromper l’ennui, pendant qu’on disserte sur les révélations de Megan et Harry.

Bientôt dix-huit heures.

La nuit s’avance prudemment pour enlacer les cous des plus téméraires qui se risquent à braver l’interdit, à jouer avec les braises d’un feu imaginaire qui brûle les doigts de la Liberté, cette grande dame discrète  partie prendre ses RTT à Barcelone, là où les théâtres jouent la vie, où les tables des bars tremblent sous le poids des coudes enivrés, où les sourires annoncent des baisers charnus, des erreurs, des débuts d’histoires passionnées, d’orgasmes précoces ou simulés.

La température de l’eau se rafraîchit.

Il est temps pour moi de regagner la sécheresse des berges et de regarder le soleil s’éclipser avec les derniers joggeurs suintant sur la piste cyclable déserte. Une silhouette titubante se pose sur un banc à quelques pas de là, ne remarquant pas ma présence feutrée.

Chaque soir, quand les lucioles fixées au plafond se mettent à illuminer l’intérieur des tours de bétons, lui vient se poser ici, une bouteille à la main dont le liquide à l’odeur puissante me fait tourner la tête, observant le vide, parlant parfois tout seul à des fantômes d’un autre temps, jusqu’à ce que l’épuisement lui mette une grosse claque derrière la nuque et qu’il s’effondre sur les lattes de bois inconfortables abritant des gravures d’un autre temps. C’est le banc des lamentations. Le Twitter des déclarations d’amour. Le Bon Coin des petites annonces lubriques.

Nique la BAC. S+D= ♥. Je suce au 06.89.56.48…

C’est à ce moment-là que je sors de l’anonymat, reniflant le parfum de cette chair pas si différente de la mienne en fait, humant le tabac d’un paquet entrouvert d’Amsterdamer qui comate dans une poche qui pourrait en raconter des anecdotes ubuesques.

Mes moustaches caressent la peau tiède meurtrie de phalanges amaigries, ses cheveux bouclés baignant dans un reste de kebab froid du quel je me détourne malgré moi, de la bave sur la gueule, de peur de le réveiller. Je peux distinguer le murmure de sa respiration apaisée entre le gémissement brutal de la sirène d’une ambulance et la chute d’une canette de Coca qui vient s’écraser contre un lampadaire qui s’éveillera au vent du matin.

Tout est trop silencieux. C’est l’heure de l’acte deux.

Où est le monde d’hier où les humains se tenaient par la main alors que les étoiles chillaient en pyjamas ? Où sont les silhouettes éméchées qui sortaient des tavernes pour pisser contre les troncs d’arbres habitués, où les cônes enflammés tournaient plus vite qu’un manège enchanté et où le hasard roulait des pelles aux certitudes sans se poser de questions. Où sont-ils donc passés tous ces géants qui venaient me prendre en photo ou me détester, me tendre un morceau de pain rassis ou me balancer des cailloux parce que mon allure de rat obèse les mettait en panique ou en dégoût ?
 
 Le tonnerre se met à gronder. La pluie s’acharne sur ceux qui n’ont presque rien. Quelques gouttes claquent sur son front découvert sans le sortir de son sommeil, protégé par quelques branches d’un marronnier bienveillant. Je cours m’abriter sous un pont pendant que la lune, exhibitionniste, enfile un imper doré.

Où sont les métamorphoses des visages cachés sous les mouchoirs de soie, où sont celles et ceux qui hurlaient leur folie en montrant leurs dents aux cieux sans craindre la colère des dieux en uniforme bleu ?

Ce calme m’angoisse même si je profite d’une tranquillité nouvelle, d’une pause où les oiseaux métalliques sont de moins en moins nombreux à déployer leurs ailes mazoutées, où les bateaux électriques maladroits ne perturbent plus ma recherche de nourriture, où j’ai l’impression d’être davantage considéré.

J’aimerais que les bipèdes se laissent à nouveau filer, qu’ils se laissent porter par ce petit truc si particulier qui leur donne le sourire, qu’ils retrouvent cette complicité sincère et les bras fiers dans lesquels ils pouvaient se réfugier. Je rêve du temps où les amants troublés se lançaient dans une danse improbable sous mon regard attendri, où les gamins me fixaient comme s’ils venaient de découvrir un yéti , un croisement entre un chat et une loutre, où à la sortie du cinéma, je pouvais entendre les résumés de ce qu’ils appellent un film,  d’un homme qui se prend pour une chauve-souris ou d’une certaine Sarah Connor.
 
 Chers Strasbourgeois(es). Je vous observe au bord de l’eau depuis quelques années. Mes parents le faisaient déjà avant moi. Vous râlez souvent, vous doutez parfois pour tout, souvent pour rien. Vous aimez flâner, rire, vous chamailler, vous séduire, vous dire je t’aime et parfois vous détruire pour un regard persistant dans le tram ou une robe trop courte.

Vous êtes la joie, la peine, la douleur, grimés par l’ennui actuellement, parfois le pire, mais souvent le meilleur, et là, j’avoue que vous commencez à me manquer, alors lorsque qu’à travers vos écrans, votre roi annoncera enfin le début de l’acte 3, celui où le houblon aura à nouveau le goût de l’abandon, où les corps désinvoltes pourront s’émanciper, où vous pourrez à nouveau trembler, ne gâchez pas tout par facilité.

Souvenez-vous de ce temps maudit et faites-en sorte que le futur ne soit pas une version coagulée du présent, au risque de ne plus jamais croiser la route d’un ragondin compatissant.

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