Depuis le début de la crise du Covid-19, la France tourne au ralenti. Les personnes exerçant un métier “indispensable” doivent continuer de travailler. Hormis le personnel soignant, qui est plébiscité chaque soir au travers des applaudissements des Français et à raison, on a voulu donner la parole à différents corps de métier, qui ne peuvent pas arrêter de travailler sans que les conséquences soient lourdes. Ils travaillent dans les services techniques des hôpitaux, prennent soin des personnes en difficultés ou nous permettent de remplir nos frigos, on a décidé de jeter un œil par le judas, pour observer le quotidien de ces Strasbourgeoises et Strasbourgeois, qui poursuivent leur activité professionnelle pendant le confinement. Et sans qui, notre petit monde, tournerait bien moins rond. En bref, les indispensables.
Le deuxième article de cette série est consacré à Florine et Rémi, tous deux enseignants auprès de lycéens strasbourgeois. Pour lire le précédent, c’est par ici.

Depuis le lundi 16 mars, les établissements scolaires sont fermés afin de respecter les mesures de sécurité dans le cadre de la pandémie de Covid-19 qui impacte le pays. Les enseignants comme les élèves sont alors invités à rester chez eux et à poursuivre leurs activités à bonne distance. Le ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse Jean-Michel Blanquer adresse un seul mot d’ordre aux 870 900 enseignants des établissements du 2nd degré (collèges et lycées) : la continuité pédagogique.

Une annonce qui a été difficile à gérer pour Florine, professeure d’anglais au lycée Marc Bloch à Bischheim, qui est en charge de sept classes : On n’a pas eu d’explications sur comment procéder, donc en gros, ça voulait dire : démerdez-vous ! Et le Rectorat ne nous communiquait pas d’information. J’avoue qu’au début ça, a été un gros gros stress. On n’était pas préparé à ça.” S’il s’attendait à ce que les écoles finissent par fermer, Rémi, qui enseigne également dans un lycée strasbourgeois, confirme que la mise en place de ce nouveau système de fonctionnement a été des plus compliqués :Il m’a fallu du temps pour trouver comment transmettre les cours. Pour que les élèves ne soient pas démunis.” Les deux enseignants ont vu leur activité se transformer, au fil du confinement, avec bien des obstacles à surmonter.


Crash des plateformes officielles : Whatsapp et Snapchat comme système D

Bugs, surcharge du réseau, connexion impossible, malgré les promesses du gouvernement, rien ne semble avoir été prévu pour assurer le suivi et la communication d’autant de personnes dans de bonnes conditions. Les plateformes officielles crashent et les enseignants se retrouvent alors sans outils pédagogiques.Les trois premiers jours, c’était complètement impossible de se connecter sur Mon Bureau Numérique (la plateforme permet d’annoncer les dates des contrôles, des devoirs, de noter les absences et de communiquer avec les élèves). Et même les dix premiers jours, ça a été très très compliqué de s’y connecter. La connexion sautait tout le temps, le réseau n’était pas calibré pour que tout le monde se connecte en même temps.” raconte Rémi. Alors c’est tout un système D, qu’il faut mettre en place. Et vite, car pendant ce temps, les élèves attendent et le programme aussi. 

Les Indispensables Florine, professeur credits Florine
Florine, à son nouveau poste de travail.
© Florine

Florine décide de créer des groupes Whatsapp par niveau :Il fallait bien se débrouiller ! Dans un premier temps, c’était pour les rassurer et leur dire qu’on commence doucement, tant que les plateformes officielles ne fonctionnent pas.De son côté, Rémi créé un Drive, sur lequel il met en ligne les premières ressources : des cours et des exercices. Puis un compte Snapchat professionnel, pour maintenir la communication avec ses élèves. Même si, comme il le rappelle, ces applications ne sont pas conseillées par le gouvernement :Le ministère de l’Éducation nationale ne veut pas qu’on utilise ce genre de choses, car il estime que certains sites ne respectent pas la RGPD. Mais je fais attention à ne pas partager d’informations liées à ma vie privée. Grâce à l’application, il arrive à atteindre 90% de ses élèves sur les quatre classes dont il est en charge. La majorité de ses élèves disposaient déjà d’un compte et l’enseignant reconnaît volontiers des avantages à la messagerie instantanée : “Je sais que dès que je dis quelque chose, mes élèves le voient, parce que je remarque les bonhommes qui s’affichent et les réactions.” Lorsque le réseau s’est finalement stabilisé, les deux enseignants ont fait le choix d’utiliser l’outil Ma classe à la maison” proposé par le Cned (Centre national d’enseignement à distance), afin de pouvoir organiser des sessions de cours virtuels. 

Si les professeurs ont réussi à maintenir le lien avec leurs élèves, c’est en partie grâce à ces derniers, qui se sont montrés solidaires : C’est grâce à eux, qu’on a pu mettre en place ces groupes Whatsapp. Ce sont eux qui ont récupéré les numéros de tout le monde. Et au niveau de la gestion du groupe, ils ont vraiment été très solidaires. Quand l’un posait une question, un autre y répondait.


Une charge de travail plus élevée et un rythme décalé pour les élèves

Malgré la situation exceptionnelle, les enseignants tentent à tout prix, de ne pas prendre de retard sur le programme. Mais sans savoir ce qui est demandé par les collègues et dans ces conditions particulières, les élèves ont rapidement été submergés. Même les très bons élèves ont parfois perdu pied. Rémi le reconnaît : “On a eu tendance à les charger. Je me suis rendu compte que j’en demandais trop. Donc j’ai été obligé de décaler des dates de travaux ou d’alléger la charge. Il ajoute : “On est tiraillé entre notre obligation de continuer l’école à distance, et en même temps, l’injonction du ministère : il faut terminer le programme ! C’est assez compliqué de jongler avec.

Selon Rémi, l’enseignant d’histoire-géo, beaucoup d’entre eux ont aussi complètement perdu le rythme d’une vie normale. Il n’est pas rare qu’il reçoive des questions ou des exercices vers 3h ou 4h du matin. Et a déjà dû décalé des classes virtuelles prévues en fin de matinée, parce que la grande majorité des concernés étaient fatigués car ils ne dorment pas la nuit. Mais il tient à rester ferme : “Je leur réponds : ce n’est pas mon problème, vous n’êtes plus des enfants ! J’aimerais qu’ils apprennent à être capables d’être autonomes et ce n’est pas leur rendre service que d’être toujours derrière eux. Sinon, ils vont prendre du retard pour les études supérieures et pour le reste de leur parcours.” 

Les Indispensables Remi, professeur credits Remi2 (2)
© Rémi


Certains élèves aux abonnés absents

Sur environ 130 élèves, le professeur strasbourgeois peine à maintenir le contact avec une dizaine. C’est aussi le cas de Florine, qui n’a pas eu de nouvelles de certains depuis le début du confinement, soit : aucun travail rendu, ni aucune participation à la classe virtuelle. D’après elle, cela correspond soit aux élèves qui étaient déjà décrocheurs, soit à ceux en difficulté dans sa matière. Et depuis peu, elle a remarqué que certains élèves qui étaient présents au début, diminuent petit à petit leur engagement : “Il y a une espèce de lassitude qui s’installe. Et certains se disent : “J’ai déjà mon bac, donc je n’ai plus besoin, de venir.” [le Bac est obtenu cette année sur la base de la moyenne des notes obtenues durant l’année] Même de très bons élèves. Et je peux comprendre, je ne sais pas comment j’aurais réagi à leur place.

Les Indispensables Remi, professeur credits Remi2 (2)
Rémi, à nouveau son poste de travail.
© Rémi

Pourtant, les dernières annonces de Jean Michel Blanquer mettaient particulièrement l’accent sur l’assiduité à maintenir pour chaque élève, qui devrait conditionner l’accès au diplôme du BAC ou du Brevet. Si elle tient bien une liste, de ceux qui viennent en classe virtuelle et qui font les devoirs, Florine explique que c’est pour son information personnelle plutôt que du “flicage”. À l’inverse, dans le lycée de Rémi, l’assiduité est surveillée, et on fait circuler des tableaux Excel sur l’implication des élèves pendant le confinement : “Quand un élève me rend son travail, je le note comme investissement très bien. Après, s’il le rend en décalé avec un seul rappel, bon, ça passe encore. Mais certains qui ne rendent rien ou avec quatre jours de retard, là ce n’est pas bon.


Des habitudes de travail bousculées pour les enseignants

Seule la présence vous manque, et le travail est décuplé. D’après Florine, ces nouvelles conditions impliquent tout un travail annexe, extrêmement chronophage :C’est vraiment une manière différente d’enseigner. Il faut vraiment expliquer chaque étape, chaque chose, pour que les élèves comprennent. Ce que ça change, c’est pas les sujets que j’aborde mais la manière dont je vais les présenter. Ça demande de se mettre à leur place et surtout d’être disponible, s’il y a des questions. Il faut faire une sorte de SAV des activités. En tant que prof de langue, elle doit également faire face à une difficulté supplémentaire : la pratique de l’oral et l’explication de ses consignes, qu’elle a pour habitude de donner en anglais.

Quand on est un prof en ligne, difficile de faire une coupure nette, entre le travail et la vie privée. Les horaires sont chamboulés et pas question d’être déconnecté. Rémi confie : “Je suis tout le temps disponible pour bosser, et ce n’est pas tenable pour la santé physique et mentale. Les premiers soirs, j’étais vraiment rétamé, claqué. Et lorsque le téléphone devient un outil de travail, il en arriverait presque à vous rappeler à l’ordre, peu importe l’heure ou le moment : Je recevais beaucoup de notifications. Ça vibrait tout le temps !témoigne Rémi. Alors le professeur d’histoire-géo a dû faire quelques ajustements : “J’ai mis en silencieux le compte Gmail et les notifications Snap, parce que si je sens que des gens angoissent, je vais avoir envie de répondre rapidement. Et puis j’essaie de m’imposer des limites : je n’envoie du travail que jusqu’à une certaine heure, 18h ou 19h par exemple. Même si parfois, je reste à parler boulot avec mes élèves sur Snap dans la soirée, parce qu’ils me sollicitent beaucoup plus qu’en temps normal en classe.

Les Indispensables Remi, professeur credits Remi
© Rémi


Un retour en classe prévu le 11 mai

Le ministre de l’Éducation nationale annonçait le 3 avril dernier, l’éventualité d’une reprise des cours le 11 mai prochain. Depuis, Emmanuel Macron a précisé, au cours d’une visioconférence avec les maires de France, que le retour sur les bancs de l’école, se ferait sur la base du volontariat des parents. Avec des directives aussi floues, environ deux semaines avant la date de rentrée fixée, difficile d’envisager la reprise sereinement. Et comme le souligne Florine :Blanquer dit parfois un truc, qui est contredit dès le lendemain ou plus tard.Les deux enseignants craignent pour les conditions sanitaires : “Je ne comprends pas du tout la logique de la décision de nous faire revenir alors que les lieux de vie et les bar et restaurants n’auront pas rouverts. Un lycée, c’est entre 800 et 1000 élèves ! Plus tout le personnel. Je ne trouve pas cela cohérent.” s’étonne Rémi.

Du point de vue des mesures de sécurité, il rappelle que les murs des classes ne sont pas extensibles. En effet, la plupart du temps, les élèves se tiennent à 50 cm les uns des autres. Et avec les attroupements dans les couloirs des établissements, les poignées de portes et les équipements, il y a beaucoup de paramètres à gérer pour éviter de propager le virus par le toucher. Tant de raisons pour lesquelles beaucoup d’enseignants se tiennent prêts, à exercer leur droit de retrait, s’ils se sentent en danger. C’est le cas de Rémi, qui n’hésitera pas à prendre cette décision, si le 11 mai prochain, les cours reprennent en classes entières (à 35 élèves) et non en effectif réduit. Même avec toutes les protections. Il faut rappeler que le premier mort du coronavirus en France, était un enseignant ! Beaucoup de collègues craignent qu’on soit les nouveaux sacrifiés de la République après les soignants, sur l’autel du retour à une situation normale.Selon lui, les écoles devraient rester fermées, jusqu’à la fin de l’année scolaire.

En attendant les prochaines annonces, les professeurs strasbourgeois serrent les dents et portent plus que jamais, sur leurs épaules, le poids des quelque 150 000 élèves du second degré à Strasbourg.Ce n’est pas l’idéal, c’est sûr, mais on limite la casse.” conclut Florine.

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