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Strasbourg : L’écume des corps

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Elle a laissé la porte ouverte pour m’inviter à entrer dans une chambre anonyme d’un hôtel, Place de la gare. Je peux entendre le jet d’eau puissant de la douche s’écraser contre le rideau en plastique déchiré. Mon manteau glisse sur le dossier d’une chaise méticuleusement rangée sous un bureau en ébène. Je dénoue le bouton du col de ma chemise puis je m’appuie contre le rebord de la fenêtre surplombant un radiateur blanc massif.

Dehors, Strasbourg s’agite.

Les voyageurs pressés tentent d’attraper un train qu’ils n’auront pas, tirant des valises carrées à roulettes comme la laisse d’un chien. À l’intérieur, des bribes de vie secouées contre des parois en polycarbonate made in china, des instants d’existence entre un tube de dentifrice et un pantalon froissé.  La baie vitrée de la gare s’illumine pendant que la lune s’installe derrière elle, entre quelques nuages effrontés qui osent l’affronter, le torse bombé. Les voitures se succèdent et se collent, phares contre pare-chocs, frôlant de quelques centimètres les cyclistes imprudents sortis sans lumière, jouant avec le feu de la route, défiant la gravité et les lucioles en  tôle qui transpercent l’obscurité. 

D’ici, tout semble minuscule. Les pavés détrempés, microscopiques grains de sable sombres reflétant l’âme des lampadaires solitaires accueillent sans broncher les emballages échoués d’une poubelle postée devant le McDonald’s bondé. A l’intérieur, une file indienne claire et propre s’organise pour atteindre le Graal, un Big Mac, des frites et un Coca zéro pleurant des larmes glacées sur son buste siliconé. Une paille abîmée roule sous une table occupée par deux touristes espagnols. La femme dévore une dizaine de nuggets encore chauds. Je peux deviner le goût du morceau de poulet reconstitué dans sa bouche, le gras sucré du ketchup au coin de ses lèvres et l’envie presque immédiate d’aspirer un lac de Sprite pour éteindre le feu qui s’étend dans sa gorge . Elle rote discrètement, couvrant sa bouche pulpeuse de sa main droite puis repart à l’attaque, déchiquetant un autre bout de volaille qui se noie dans une sauce au curry, sans porter la moindre attention à une des employées qui passe un coup d’éponge sur la table collante d’à côté.

Ce matin, j’ai découvert son message dans la poche intérieure de mon blazer. Une écriture brute et instinctive. Elle n’a pas réfléchi très longtemps pour m’indiquer en quelques mots, l’endroit et l’heure de notre rendez-vous. Elle ne prémédite jamais rien. Elle laisse sa spontanéité lui dicter le sens de ses journées, quitte à me secouer pour me rappeler que nous sommes toujours en vie et que la routine crèvera d’une balle dans la tête tant que nous serons siamois du quotidien.Elle est l’aiguille qui me pique et qui bouscule nos habitudes.

MÉTRO – BOULOT – APÉRO

J’ai attendu ce moment toute la journée, entre des clients bavards, exigeants, ne cédant pas le moindre centimètre de terrain dans des négociations tendues, presque agressives.

La pharmacie ferme. Un des employés baisse la grille péniblement pendant qu’une enseigne lumineuse verte en forme de croix se met à clignoter. La nuit arrive. Je peux la sentir à l’ambiance électrique qui règne dans la pièce, au reflet fatigué de mon visage dans la vitre. J’ai une sale gueule depuis quelques temps. Le manque de sommeil. Des cernes jusqu’au tibia et l’haleine soufrée d’un chat qui vient de s’enfiler un bol de croquettes.

Elle se sèche les cheveux pendant que Sexy boy de Air raisonne dans son enceinte portative. Encore quelques minutes et nous pourrons nous retrouver intimement dans ce lieu empreint d’histoires, de voyageurs perdus ou forcés, de joie ou de tristesse, d’obligations ou d’évasion.

Si les murs pouvaient parler et voir, ils raconteraient la faiblesse des Hommes, leur absurdité aussi certainement, la solitude des soirées à contempler une émission de télévision insipide après avoir ingurgité des plats en sauce au buffet à volonté situé au rez-de-chaussée, les coups de fil  à leurs femmes pour prendre des nouvelles du petit dernier et lui dire que tout va bien, que le séminaire est intéressant ou que la journée de demain sera interminable puisqu’il faudra prospecter d’autres clients potentiels et passer d’un supermarché à une autre pour placer un box de déodorants ou baratiner son responsable de secteur sur des résultats trimestriels décevants, très loin des objectifs prévus par sa direction générale située au Luxembourg.

La porte de la salle de bain s’ouvre en grinçant comme le bruit d’un cœur encrassé. De la buée s’installe sur la vitre. J’y dessine un cœur comme lorsque j’étais enfant et qu’en hiver, je passais mon temps à tracer des visages approximatifs sur les vitres du TER. C’était ma grotte éphémère de Lascaux, la trace d’un voyage en train entre l’Alsace et la Bretagne, entre la terre et l’océan.

Elle se colle à moi, nue, parce que je sens l’humidité de sa peau à travers mes vêtements et la pointe de ses seins contre mon dos. Ses mains m’enlacent au niveau de la taille, faisant ressortir des poignées d’amour rebelles. Elle sent bon le gel douche à la noix de coco et le parfum si  particulier de sa peau, le biscuit qui sort du four, le poison du désir, l’ivresse de la passion. Sa tête se pose sur mon épaule comme un merle vulnérable. Quelques goûtes encore tièdes glissent le long de mon cou pour finir orphelins entre les dunes de mon torse.

Sa main me déshabille en tremblant comme si nous étions encore des adolescents hésitants. Le haut d’abord, puis le bas, mon pantalon glissant sur mes chaussures qu’elle délasse comme la corde d’un pendu qui s’apprête à sauter d’un tabouret. J’oublie le froid qui m’entoure et le mauvais goût de la décoration de cet endroit. Nu comme un vers à mon tour, elle tente de m’entraîner vers le lit mais je l’attire vers moi pour manger sa bouche avec la mienne. Ma langue, serpent venimeux s’entortillant autour de la sienne pendant que mes mains rugueuses  plaquent fermement ses fesses charnues et bombées. Nous valsons contre le mur recouvert d’une tapisserie aux motifs floraux d’un autre âge. Je respire comme un asthmatique en pleine crise, humant la Ventoline de ses boucles blondes. Nos yeux se mélangent, ne faisant plus qu’une seule couleur, le blert, entre le bleu et le vert et nos salives, alliance bariolée d’un appétit charnel, se rejoignent, se mêlent comme un seul fleuve tumultueux au milieu du chaos. Nous avons faim l’un de l’autre. L’anorexie sentimental ne dure jamais bien longtemps entre nous. Le temps n’a plus d’importance. La raison se cache sous la moquette défraîchie, tentant de ne pas se faire dévorer par des acariens affamés.

Je titube de l’intérieur, chancelant entre deux poires sensuelles pointant vers les astres, effleurant ses tétons courageux comme un sculpteur peaufine les détails de son œuvre et jouant avec ses mamelons ardents, constellations pigmentées au milieu de la voie lactée.

 Il est temps de devenir croyant, de m’épancher à genoux pour prier entre ses cuisses, moi qui suis athée, sans dieu ni maître, je ne peux que m’incliner face à tant de beauté. Je me prosterne sur la commissure de la tentation, fiévreux,  lézardant sur la chair de sa chair, cerise pleine d’un nectar inavouable, iodé et sucré, création divine d’un alchimiste qui transforme le fluide en lave, écume de son corps fragile, sentant le spasme de ses membres se faire plus régulier, plus distinct, à chacun de mes passages. J’aimerais rester sur cette île sauvage pour l’éternité, Robinson Crusoé perdu par choix au milieu d’une mer de désir, attiré par la tempête et hurlant aux dieux de me laisser dans cet Eden perdu à jamais.

La nuit s’élève sur le bâtiment et entre mes jambes tendues, au bord de la crampe, consentant à rester ainsi jusqu’à ce qu’elle se libère du poids des profondeurs orgasmiques. Hypnotisé par tant de volupté, je me perds dans un élan impérieux, butinant le nectar précieux d’une fleur rare qui s’ouvre librement pendant que sa main joue aveuglément avec la flèche lisse qui transperce mon bas ventre douloureux. Sa silhouette indécente se désarticule dans un gémissement tendu et délicieux. Elle aimerait que ça dure et que ça s’arrête, que je continue et que je disparaisse, me suppliant d’abréger le supplice par de fougueuses poussées du bassin et en même temps de la lécher jusqu’à la nuit des temps. Je me perds sans mot dans cette toison de velours, pressant ma joue sur une mousseline de fourrure, secoué par des senteurs  boisés de musc, d’écorce et de pétales séchées.

Le rythme s’accélère. Nous ne maîtrisons plus rien. Marionnettes entre les mains invisibles des caresses, épileptiques condamnés à regarder la mort en face pendant quelques secondes et à se perdre dans ses yeux pour ressentir l’immortalité un cours instant, le temps d’une jouissance explosive.

Un cri sourd. Un cri d’alcoolique. Un cri d’animal blessé. 

L’onde de choc est puissante, réveillant les endormis, projetant la sève hors du temps vers l’apocalypse. Nous roulons au sol, épuisés mais ranimés, l’un contre l’autre, permettant à la raison de revenir nous habiter à nouveau, pour quelques heures au moins, avant de recommencer, dans une chambre impersonnelle de la Krutenau, chez nous pendant que les enfants dorment paisiblement, dans la cage d’un escalier sombre ou dans les toilettes d’une salle de concert.

C’est l’Amour qui décidera, pour elle et pour moi. Cela fait huit ans qu’il nous prend par surprise, caressant nos certitudes comme si c’était la première fois.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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