En ce début de mois de septembre, alors que des milliers d’étudiants arrivaient en ville avec la détermination d’un Daniel Balavoine dans ses grandes heures, Le Local, petit bar indépendant de la Krutenau se voyait imposer une fermeture administrative par la Préfecture. Que du bonheur pour attaquer la rentrée, n’est ce pas ?

Mais qu’ont-ils fait pour mériter une telle sanction ? Pourquoi eux ? Pourquoi maintenant ? C’est là que commence une longue série de questions.

William et Stéphane sont les deux gérants du lieu qu’ils ont ouvert officiellement en décembre 2015, il y a bientôt 4 ans, « putain c’est passé tellement vite » me disent-ils. Amis depuis le collège, ils ont suivi un parcours universitaire bien différent. Si dans sa vie d’avant, William avait fini au ministère de l’écologie en tant que chargé d’étude, Stéphane travaillait dans une grande firme de consulting à Lyon. Pour tous les deux, la grande vie palpitante du travail de bureau.

Mais voilà, quelques années plus tard, prise de conscience simultanée, déclic : les deux compères pètent un câble et quittent tout du jour au lendemain pour réaliser leur vieux rêve de lycéen : ouvrir un bar où « personne ne pourra les faire chier »… Du moins c’est ce qu’ils pensaient.

Pour essayer de comprendre le contexte dans lequel intervient cette fermeture administrative soudaine, je suis allé rencontrer William et Stéphane pour revenir sur les faits, et simplement leur laisser la parole.

Comment vous présenteriez le Local à quelqu’un qui ne le connaît pas ?

On voulait que ça soit une terre d’accueil pour tout ce qui touche à l’art et l’artisanat. C’était extrêmement important pour nous de s’ancrer dans le territoire, d’où le nom, le Local, qui fait aussi écho à la musique, au « local de répèt’ ». Dans la mesure du possible, on travail exclusivement avec du circuit court et des produits locaux, toujours dans l’idée de collaborer avec des artisans, des micro et nano brasseries. Pas de Météor ou de Kronenbourg ici. On met aussi en place des expos constantes pour mettre en avant des artistes locaux. Puis la musique a une place extrêmement importante au Local, celle qui est jouée mais aussi celle qui est diffusée.

Il y a deux semaines, vous faisiez l’objet d’une fermeture administrative suite à des plaintes de riverains datant de 2018. Qu’est ce que ça représente pour une petite structure comme la vôtre ?

Je vais parler de notre cas, mais c’est grave pour n’importe quelle structure. Pour un établissement plus important, une semaine de fermeture ça peut représenter des dizaines de milliers d’euros de perte sèche. Après, souvent, ce sont des structures qui peuvent compenser avec d’autres établissements du même groupe d’affaire, ce qui n’est pas notre cas.

Le problème pour des structures comme la nôtre, avec un volet culturel qui rapporte déjà que dalle à la base, c’est qu’on est en flux tendu tout le temps. On s’est positionné sur un créneau sensible et risqué, ça implique plein de choses qu’on a choisi de faire parce que c’est ça qui nous plaît. On bosse avec des petits artisans, avec une scène locale et humaine… Tout est plus compliqué niveau logistique, avec des marges très réduites finalement.

Une fermeture d’une semaine, c’est dramatique au niveau de la perte de liquidité, surtout avec les investissements fait récemment pour l’aménagement du caveau en salle de concert. Ensuite, on est un bar sans terrasse. L’été est déjà une période compliquée, on repousse nos créanciers en leur expliquant que c’est deux mois difficiles, mais qu’en décembre ça va repartir, et BAM, juste à ce moment on se prend une fermeture… Là c’est potentiellement catastrophique. Sans parler du fait que ça intervient à la rentrée, une période pivot où 40 000 personnes découvrent les lieux de vie nocturne strasbourgeois, et où on doit être présent.

Vous savez ce qu’il se passe juridiquement et administrativement quand la préfecture décide d’imposer une fermeture administrative ?

D’abord, c’est important de préciser qu’on ne conteste pas les faits qui nous sont reprochés. Il y a en effet des gens qui sont devant le bar pendant les soirées. Nous avons reçu une première lettre en décembre dernier pour des faits qui remontaient à plusieurs mois, puis un second avertissement en avril. La police municipale qui constate du monde devant un bar, c’est courant. On n’a pas de thune pour se permettre d’avoir de la sécurité tout le temps, on fait du mieux qu’on peut pour que ça se passe bien. Devant tous les bars comme le nôtre, ça arrive qu’il y ait des gens qui discutent ou fument une cigarette, ça fait partie de la vie nocturne dans une ville.

On avait envoyé notre version des faits et nos explications, mais notre courrier est resté sans réponse pendant 6 mois. La suite vous la connaissez : il y a deux semaines, un coup de fil : « vous fermez dans trois jours ». Sans aucune explication, et sans avoir aucune idée du processus administratif qui s’est déroulé en coulisse.

On s’est entretenu avec des officiels, des syndicats, des adjoints, tous nous ont fait part de leur incompréhension. Certains n’avaient jamais entendu parler de nous auparavant et n’avaient aucune idée de la provenance de cette fermeture. On est à côté du Café des Anges. Du Public House qui a une terrasse de quasiment 200 personnes, et nous on est sanctionné pour 20 clients sur le pas de porte…. il y a quelque chose qui ne va pas. Je dis ça sans les dénigrer bien sur, c’est des copains au Public House, on a juste un peu de mal à comprendre l’acharnement à notre égard.

C’est quoi votre réaction ou votre avis sur ce commentaire ? 

C’est tout le fond de notre argument. Et toutes les réactions qu’on a eues des officiels ou des politiques corroborent ça. Il y a des gens qui se font infiniment plus contrôler par la police que nous, et qui n’ont aucune sanction, alors que pour de petits incidents comme ceux qui nous sont reprochés, nous subissons directement une sanction importante. Une fermeture administrative, regarde dans les anales, ça n’arrive jamais, c’est absolument incroyable. Et puis la même semaine, l’air de rien, on a quand même reçu deux ou trois courriers pour savoir si on était en vente. Qu’est ce qui se cache derrière ça ? On ne sait pas, mais il y a bien une couille dans le pâté, quelque chose qui ne colle pas.

On imagine bien que les riverains à l’origine des plaintes ne vont pas s’arrêter là. C’est quoi votre plan pour vous défendre ? 

C’est pour ça qu’on essaye de faire beaucoup de foin sur internet, pour nous protéger. Ils se sont sûrement dit qu’on était une cible facile, mais on s’est défendu, on a fait parler et les gens se sont mobilisés. D’ailleurs, c’est une nouvelle pour nous aussi, on ne se doutait pas que Le Local était « connu » à ce point. Ça fait deux semaines qu’on ne peut aller nul part en ville sans qu’on nous parle de cette affaire. Ça fait chaud au coeur cet intérêt et cette mobilisation des gens.

Malgré vous, vous devenez un peu un symbole de la lutte des établissements indépendants, et par ailleurs le porte voix d’un Strasbourg jeune et dynamique. Vous en êtes conscients ? Vous vous positionnez comment là dedans ?

On essaye d’honorer ce rôle oui. On a aussi ouvert ce bar parce qu’on est musicien, qu’on sait que Strasbourg manque de lieux comme ça, un lieu de culture alternatif qui n’est pas une discothèque, qui fait vivre la scène locale. Avec cette mésaventure, on veut que le sujet dépasse les portes du bar et que les gens se rendent compte qu’il y a un vrai problème de fond. On reçoit des témoignages, des mots de soutien et des partages d’expérience tous les jours, c’est une cause commune que l’on défend.

Finalement, votre seul axe de défense aujourd’hui, c’est de vous faire entendre et de faire savoir au plus grand nombre l’injustice que vous subissez ? 

C’est de faire prendre conscience, de se défendre sur le plan de la communication pour qu’ils arrêtent de taper sur les mêmes. On ne pourra pas sortir soudainement un salaire en plus pour un gars à la sécurité en permanence, on aimerait mais c’est impossible.

Comme tous les ans, on ne se paie pas depuis juillet parce que l’été est une période creuse et qu’on est en flux tendu tout le temps, c’est pas viable ! On essaye d’anticiper les soirées où il va y avoir du monde pour mieux s’organiser et réguler le monde avec un gars en plus au service. On prend un agent à la porte quand vraiment on sait qu’il va y avoir du monde. On essaye aussi de faire plus de prévention, de sensibiliser au respect du voisinage. Mais on sait que c’est pas le fond du problème, c’est une lutte invisible qu’on mène.


Quoi qu’il en soit, la sanction est lourde, autant que floue. En prenant un peu de recul sur la situation, on imagine mal comment un modeste établissement comme le Local puisse être en tête de fil des établissements qui nuisent aux riverains, particulièrement dans un quartier comme celui de la Krutenau. Les lieux de vie nocturne sont ils égaux face à la loi ou certains profitent ils de traitement de faveur ? Face à ce genre de tableau, on peut se poser la question.

3 COMMENTAIRES

  1. C’est chouette que vous donniez la parole à cette cause qui mérite tellement d’être défendue. Ce serait terrible que Strasbourg condamne ce genre d’endroit qui propose un peu autre chose que la bière qu’on trouve partout ailleurs et qui est géré par des passionnés.

  2. J’aimerais comprendre :
    Le Local est donc un établissement indépendant ( en quoi ? ) et le Café des Anges, Public House ne le seraient pas.
    Les deux établissements cités bénéficieraient-ils de subventions municipales ?
    Merci de nous éclairer..

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