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Fantasme ou réalité : à Strasbourg, la place Kléber était-elle un « parc » verdoyant en 1900 ?

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On est toutes et tous déjà tombé(e)s sur une image ancienne de la place Kléber aux faux airs d’Orangerie. La place principale de Strasbourg toute verte est vite devenue le symbole d’un passé fantasmé, d’un idéal impossible à reproduire aujourd’hui. À l’heure des canicules à répétition, du dérèglement climatique, la question obsède : pourquoi est-ce qu’on n’y replante pas plus d’arbres ?

On le sait : la tendance est au « c’était mieux avant ». Et lorsqu’on voit la place Kléber, c’est assez facile de s’y laisser aller. C’est vrai, elle est grisâtre et minérale, dominée par cette Fnac au cubisme dépassé, de la fin des années 70.

Elle est vaste, plate, et se laisserait presque confondre avec une plancha géante, dès l’été arrivé. Il y a bien sûr quelques arbres par-ci par-là, mais forcément, lorsqu’on tombe sur des photos anciennes qui montrent ce centre-ville largement arboré, on peut vite basculer dans l’incompréhension.

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Revenons en arrière

La place Kléber n’est plus toute jeune ! Quel que soit son nom : place des Barfüsser (déchaussés, va-nu-pieds), place des Cordeliers, place d’Armes, brièvement place Karl-Ross sous le joug nazi, le lieu a toujours été central à Strasbourg.

Au Moyen Âge, la vie de la cité s’articule ici, entre le couvent franciscain, la tour aux Pfennigs, et les puits qui font office de lieux de socialisation. À cette époque, on n’a pas spécialement de temps à accorder aux arbres, on préfère éviter de mourir de la peste.

Au 18e siècle, Jacques-François Blondel, architecte du roi, dévoile son grand plan de réaménagement du centre-ville strasbourgeois, dont l’apothéose doit être la place d’Armes. Sur celle-ci, réaménagée en forme de fer à cheval, il prévoit une rangée d’arbres qui longe les bâtiments. Le budget ne suit pas et le plan de Blondel se borne à l’édification de l’Aubette.

Mais sur les gravures du milieu du 19e siècle, la rangée d’arbres existe tout de même ! Et puis la petite rangée d’arbres est doublée. Tenez-vous bien : on se risque même à une troisième.

J’ai ma fenêtre ouverte sur la place d’Armes. J’ai à ma droite un bouquet d’arbres, à ma gauche le Munster, dont les cloches sonnent à toute volée en ce moment.
En visite à Strasbourg en 1837, Victor Hugo décrit la place Kléber dans une lettre adressée à un ami.
Place Kléber en 1854
Place Kléber en 1854. © Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg / Capture d'écran

C’est visiblement à partir du début des années 1890 que quelqu’un s’est dit qu’il était temps de sauter le pas. Hop, on cesse de tergiverser : on plante ! Et à foison, s’il vous plait.

Les fameuses photos dont on parle, celles d’une place Kléber largement arborée, datent ainsi de la toute fin du 19e siècle et du tout début du 20e siècle. Alors oui, ça avait l’air franchement joli.

Place Kléber envers 1900
© Domaine public

Mais penser que la place a longtemps été végétalisée de la sorte… c’est totalement faux. Une ancienne carte postale de 1913 nous le prouve : cette année-là, déjà, les arbres ont disparu. Donc non, la place n’a pas été durablement végétalisée, mais on peut raisonnablement penser que cette (magnifique) version arborée a duré sensiblement aussi longtemps que Plus Belle La Vie (avant TF1).

De quoi relativiser.

Des besoins qui évoluent

On s’en doute : au 19e siècle, on n’est pas encore branché(e)s écologie. Pourtant, lorsqu’on regarde plusieurs photographies de cette époque, il y a un élément qui saute aux yeux. La ville parait alors bien plus verte qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Pour tenter d’expliquer cela, il faut d’abord nuancer. À cette époque, Strasbourg n’est franchement pas une ville où il fait bon vivre (du moins, avec nos standards actuels). Elle est faite de ruelles extrêmement étroites et sinueuses, son centre-ville est franchement insalubre. En dehors des grandes places, on n’accorde pas d’importance à la végétation.

Pour ce qui est de pousser les décideurs/ses de l’époque à végétaliser des places, on peut se tourner vers deux facteurs. Le courant hygiéniste, en vogue, vante les vertus de la végétation pour la santé. Et puis l’éléphant dans la pièce : tous ces clichés d’un Strasbourg largement végétalisé datent d’une époque à laquelle la ville est allemande.

C’est à cette époque que l’urbanisme allemand produit une véritable doctrine qui voit le végétal comme une composante de la ville à part entière. Et Strasbourg revêt un rôle symbolique majeur dans l’empire allemand : elle doit littéralement en mettre plein la vue !

Se pose alors la question de la disparition de ces massifs de végétation. Lorsqu’on se penche dessus, on tombe souvent sur l’affirmation selon laquelle ils auraient gêné l’électrification du tramway. Il est vrai que la place Kléber est alors un pôle important de l’ancien réseau de tramway. Mais au niveau des dates, on n’est pas convaincus : le tramway strasbourgeois semble avoir électrifié son réseau précisément lors de l’apparition de cette végétalisation.

On lit aussi çà et là que la guerre aurait influencé la décision de retirer la végétation. Il est vrai que la place Kléber a une histoire de site de mobilisation militaire, mais on ne trouve rien de plus de ce côté-là. Bref, rien n’est vraiment certain.

Et maintenant ?

Si la place a tout de même passé une bonne cinquantaine d’années reléguée au triste rang de parking géant, elle a tout de même été plusieurs fois améliorée. Et même si elle demeure plutôt boudée des Strasbourgeois(es), on revient de bien pire.

La place redevient piétonne au début des années 90, avec l’arrivée du tram. À cette occasion, on déplace l’entrée du parking souterrain, situé alors juste devant la Fnac.

Place_Kléber_Strasbourg_76891
Ancienne carte postale de la place Kléber dans les années 80. © Auteur inconnu / Capture d'écran

Puis au début des années 2000, on décide de la métamorphoser à nouveau. Le but ? Lui rendre sa végétalisation d’antan. Mais le problème est de taille : le parking souterrain, construit dans les années 60, empêche de planter en pleine terre. Alors on essaie de ruser. On contourne les poutres porteuses de la dalle plafond de l’ouvrage.

Côté nord-ouest, on plante ce qu’on appelle alors un « petit bois ». Ça peut surprendre aujourd’hui tant on y est désormais habitué, mais ça détonne pour l’époque et c’est salué par la presse spécialisée. On ajoute à ça d’autres plantations à des endroits stratégiques, et des jardinières géantes.

En fait, la place Kléber n’a probablement jamais été aussi végétalisée qu’elle ne l’est actuellement… à l’exception de cette petite vingtaine d’années de verdure XXL, il y a plus d’un siècle. Mais force est de constater qu’aujourd’hui… ça ne suffit plus.

place kleber printemps
© Hugo Favre - Napoli / Pokaa

Aujourd’hui encore, le problème de la dalle du parking demeure. En parallèle, les attentes de végétalisation augmentent. Les canicules et vagues de chaleur à répétition mettent en évidence la nécessité de déminéraliser et de lutter contre les îlots de chaleur urbains.

Il y a donc fort à parier que la place Kléber, par son caractère emblématique et central (mais surtout sa dalle) donnera du fil à retordre à la nouvelle municipalité, dont une des promesses électorales était précisément de « renaturer les places trop minérales ».

Place Kléber en été
© Wilfried Rion / Pokaa

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