Groupe terroriste ayant sévi dans la région entre 1976 et 1981, les Loups Noirs étaient peu à peu retombés dans l’oubli pour la plupart des Alsacien(ne)s. Cinquante ans plus tard, Jean-Pierre Stucki-Darsch et Romain Blandre livrent les conclusions d’une enquête basée sur des archives et des témoignages inédits. Ils l’affirment : les Loups Noirs n’étaient pas les gentils autonomistes auxquels certain(e)s sont toujours attaché(e)s.
Au matin du 19 février 2019, Quatzenheim se réveille consterné. Près de 80 croix gammées souillent le cimetière juif de ce village situé à quelques kilomètres à l’ouest de Strasbourg.
Sur une des sépultures, une inscription interpelle. « Elsassisches Schwartzen Wolfe (sic). » Loups Noirs d’Alsace, en allemand. C’est le point de départ d’un travail minutieux mené par Jean-Pierre Stucki-Darsch et Romain Blandre, respectivement journaliste et historien.
Ils replongent dans l’histoire de ces fameux Loups Noirs, groupe terroriste qui a frappé l’Alsace de la fin des années 70 au début des années 80.
Le résultat de leur enquête – dévoilé dans Les Loups Noirs d’Alsace, enquête sur un groupe autonomiste et terroriste d’ultra-droite, paru le mois dernier aux éditions de la Nuée Bleue – bouscule les représentations du groupe terroriste dans l’imaginaire collectif.
Face à leurs révélations, on s’est dit que c’était l’occasion de discuter avec eux pour tenter de répondre à une question… et non des moindres : « Qui étaient vraiment les Loups Noirs ? »
Quand les loups rôdaient en Alsace
L’histoire est inconnue des plus jeunes. Elle fait partie des lointains souvenirs des autres… et continue pourtant d’échauffer bien des esprits.
Le 16 mars 1981, sur les hauteurs de Thann, la croix du Staufen, symbole de la résistance française durant la Seconde Guerre mondiale, est dynamitée. L’acte est commis par un groupe terroriste autonomiste alsacien qui se fait appeler « les Loups Noirs ».
Si la croix est reconstruite rapidement, elle est détruite par une seconde explosion, à l’automne de la même année. On arrête bien vite les principaux protagonistes du groupe.
L’enquête permet de leur attribuer la responsabilité de l’explosion de la colonne Turenne, à Turckheim, l’année précédente. Un monument qui rend hommage aux militaires à l’origine du rattachement de l’Alsace au Royaume de France, au 17e siècle, le mobile autonomiste n’en sort que confirmé.
Mais au cours des investigations, on fait le lien avec une autre affaire, un peu plus ancienne. Durant la nuit du 13 mai 1976, des individus mettent le feu à la baraque-musée du camp du Struthof. La chaleur est telle que même la structure métallique a fondu.
Le bilan mémoriel est lourd : de nombreuses pièces témoignant de l’enfer du camp de concentration sont perdues. C’est en réalité le premier acte des Loups Noirs.
Une lettre de revendication de l’incendie est claire : le groupe terroriste dénonce un musée qui, selon lui, n’accuserait que l’Allemagne, « le peuple écrasé par les bombes incendiaires ». Les malfaiteurs évoquent la France de la Libération, qui « n’a guère été plus humaine ».
Le procès a lieu rapidement. Pierre Rieffel, leader du groupe, raconte, en larmes, l’histoire de son père qui aurait été injustement interné et maltraité au Struthof par les FFI (Forces françaises de l’intérieur) à la Libération. Il clame que l’incendie du Struthof visait à venger cette injustice.
Les membres des Loups Noirs directement impliqués sont condamnés. On ne s’intéresse guère à leur entourage, à ceux qui gravitent autour d’eux. La question de leur antisémitisme et de leurs accointances avec le nazisme, pourtant omniprésente dans la presse de l’époque, est évacuée. La défense présente les prévenus comme « un ramassis de vieillards tremblants ». Elle réussira à imposer cette image auprès de l’opinion.
Pierre Rieffel, les couples Woerly et Jaschek, ayant participé directement aux attentats, purgent une peine de prison et sont ruinés. La majorité des Alsacien(ne)s les oublient au fil des ans. Seul(e)s quelques autonomistes gardent leurs actes en estime.
Et puis aussi, visiblement, des antisémites. Comme ceux qui ont profané le cimetière juif de Quatzenheim, ce jour de février 2019.
« Des falsificateurs de l’histoire »
Romain Blandre et Jean-Pierre Stucki-Darsch insistent : ils n’avaient pas prévu que leurs travaux les mèneraient là.
Le premier mène des recherches universitaires sur la question du négationnisme autour du Struthof lorsqu’il tombe sur l’épisode de l’incendie par les Loups Noirs, qu’il interprète comme un épisode parmi d’autres. Sauf qu’il est opiniâtre et, deux mois avant le rendu de ses travaux, il s’échine à vérifier la présence du père Rieffel au Struthof. Cette présence, c’est l’élément-clé du mobile donné par le terroriste après l’incendie de la baraque-musée.
Romain Blandre fouille les archives : aucune trace de Victor Rieffel, emprisonné ailleurs à la Libération. « Puis, je comprends pourquoi je ne trouve aucune trace de son passage au Struthof : il n’y était tout simplement pas. »
J’ai dû réécrire toute une partie de mon travail : ce n’est plus un attentat autonomiste, ça devient un attentat perpétré par des falsificateurs de l’histoire.
De son côté, Jean-Pierre Stucki-Darsch prépare un docu sur les Loups Noirs lorsqu’on lui parle de cet historien qui s’intéresse au sujet. Alors les deux avancent ensemble. Ils dressent les portraits des membres des Loups Noirs, établissent le mensonge de Pierre Rieffel.
À l’issue de ce documentaire, une question écrase tout : si l’incendie du Struthof n’est pas le résultat d’une vengeance personnelle, pourquoi s’en prendre à ce lieu ?
Un demi-siècle après les faits, les deux auteurs interrogent des acteurs/rices de l’époque et des proches des Loups Noirs. Ils plongent dans des archives inédites, dont certaines sont issues directement de l’enquête judiciaire.
Pour l’historien, ces archives-là sont une mine d’information : « Elles nous prouvent que non seulement ce n’était pas un attentat pour venger le père, que ce n’est pas un attentat autonomiste, mais que c’est un projet néo-nazi et négationniste qui se cache derrière. »
Leur livre-enquête dresse des conclusions accablantes : les Loups Noirs ne furent pas, comme certain(e)s voudraient encore le croire, des autonomistes pieds nickelés. Méthodiquement, les auteurs tirent les différents fils.
Ils mettent au jour les relations des Loups Noirs avec des réseaux terroristes de l’extrême droite allemande – dont le groupe Hoffmann, à l’origine de l’attentat de l’Oktoberfest à Munich en 1980. Ils exhument le passé de Pierre Rieffel aux jeunesses hitlériennes, lèvent le voile sur le rôle de leur entourage direct, dont Marcel Iffrig, négationniste assumé, dévoilent leur idéologie d’ultra-droite.
« Nos conclusions sont appuyées sur des documents irréfutables », souligne Jean-Pierre Stucki-Darsch. C’est qu’en plus des archives, Pierre Rieffel a lui-même produit des écrits accablants et les Loups Noirs ont signé un fascicule détaillant un projet idéologique clair.
« Nous avons la certitude que les liens avec les néo-nazis existent, mais aussi qu’ils partageaient leurs opinions, ils étaient engagés et ont poursuivi cet engagement », abonde le journaliste, citant pour exemple une publication plus tardive du leader des Loups Noirs, dans laquelle l’homme nie l’existence des chambres à gaz.
« On se dit alors que ce qu’il voulait faire au Struthof, ce n’était pas venger son père, mais détruire les preuves de l’existence d’un lieu de mémoire. »
Je pense que le projet de Pierre Rieffel était clairement le rattachement de l’Alsace à une Allemagne rêvée pour lui, l’Allemagne nazie.
« Aucune attaque contre les autonomistes alsaciens »
Depuis la parution de leur enquête et les quelques articles qui l’ont suivie, Jean-Pierre Stucki-Darsch et Romain Blandre font face, perplexes, à un torrent de réactions enflammées. C’est que les Loups Noirs ont désormais leur propre mythologie. Des figures populaires, des « petits terroristes », des pieds nickelés.
« Il y a un côté presque attachant à leur histoire, un peu romantique. Des gens qui se battent pour l’identité régionale, qui s’engagent dans des attentats qui ne font pas de victimes », analyse Jean-Pierre Stucki-Darsch. À propos de l’absence de victimes, Romain Blandre rappelle : « Ils avaient prévu d’enlever une personnalité juive du Val de Villé, c’est d’ailleurs ce qui a déclenché le coup de filet. »
La défense de l’identité régionale et le mobile supposé des attentats font des Loups Noirs des figures héroïques auprès des milieux autonomistes, à l’instar de Unser Land, qui se décrit de centre-droit et réfute fermement tout lien avec l’extrême droite.
La mort des différents membres des Loups Noirs est systématiquement l’occasion, pour les figures d’Unser Land, de témoigner publiquement de leur sympathie à leur égard. Au décès de Pierre Rieffel, en 2022, il est ainsi rendu hommage à « un ami, un homme libre, un homme de courage et d’honneur ».
Pour Jean-Pierre Stucki-Darsch, les admirateurs autonomistes des Loups Noirs ignoraient vraisemblablement la teneur de leur idéologie : « Notre espoir, c’est qu’ils acceptent les faits qu’on pose sur la table et qu’ils en tirent les conclusions. » Il insiste : « Il n’y a aucune attaque contre les autonomistes alsaciens, qui sont des gens extrêmement respectables. »
« Ces gens, qui ont rencontré Rieffel, ont tous dépeint un personnage attachant. Il était un grand-père plutôt sympa, qui offrait un schnaps à ses visiteurs. Si l’on ne creusait pas, ses prises de position aussi radicales n’étaient pas une évidence. […] Je pense qu’ils ont été trompés. »
Tous deux estiment cependant qu’il existe des réseaux particulièrement extrémistes qui avaient connaissance des réelles motivations des Loups Noirs.
Pour Romain Blandre, certains éléments récents posent question : « Rieffel avait été invité au Bastion Social [groupuscule d’ultra-droite dissout en 2019, ndlr], lorsqu’on invite Rieffel là-bas, c’est qu’on sait qu’on peut le faire. » Le Loup Noir avait finalement décliné l’invitation.
Ce n’est pas parce qu’un homme a répété quelque chose pendant 50 ans en ayant l’air sympathique que c’est vrai.
Mais l’historien ne s’arrête pas là et dresse une liste de ce qu’il qualifie de « sifflets à chiens » [terme désignant un acte qui parle à des initiés sans être compris par une majorité, ndlr].
Il cite la profanation du cimetière juif de Quatzenheim, dont les tags ont les mêmes couleurs que ceux des Loups Noirs, 50 ans plus tôt. Au Struthof, il évoque plusieurs épisodes aux revendications antisémites avec des références aux Loups Noirs.
Du côté de Thann, la croix du Staufen a également subi plusieurs dégradations à caractère antisémite. « Ok, les Loups Noirs ne se revendiquent pas ouvertement nazis, mais ceux qui ont des discours de haine vont exactement aux endroits où les Loups Noirs ont posé leurs repères il y a 50 ans. […] Ils ont créé des bases, des repères, des lieux de ralliement. »
L’enquête en détail est disponible en librairie :
- Romain Blandre et Jean-Pierre Stucki-Darsch, Les Loups noirs d’Alsace. Enquête sur un groupe autonomiste et terroriste d’ultra-droite, 1976-1982, éd. La Nuée Bleue, 2026
Le documentaire est disponible en replay : Les Loups noirs d’Alsace. L’histoire falsifiée, France 3 Grand Est / 13 Prods, 2025.


