Connue pour ses paysages et ses balades nature à couper le souffle, la vallée de la Bruche était aussi un haut-lieu de l’industrie en Alsace. Si aujourd’hui les cheminées des usines ont globalement disparu, les paysages restent marqués par cette histoire pour qui se donne la peine de regarder.
Encadrée par la forêt, la route monte sur le massif, à la sortie de Grandfontaine un panneau indique « Les minières 2 km ». Nous sommes sur la bonne direction. On pourrait se croire à la recherche d’un départ de rando pour le Donon, mais ce matin, nous cherchons un moyen de rejoindre les entrailles de la terre plutôt que les sommets.
« Là », sur le bord de la route, une porte haute d’un mètre se distingue sur la pente. Sur les pierres qui encadrent la grille en fer, on distingue encore une marque, deux pioches croisées. « Vu la taille, c’est peut-être l’entrée de la mine de la Moria », cingle Mathilde Cybulski, notre photographe. Nous en sommes là quand légèrement en contrebas apparait une autre porte, à taille humaine cette fois-ci. Nous voilà rassuré(e)s, nous ne risquons pas de croiser un Balrog dans la vallée de la Bruche.
Une industrialisation ancienne
Au travers de la grille qui en bloque l’accès, on distingue une galerie qui s’enfonce dans le noir, impossible de voir à plus de quelques mètres. Construite au milieu du XIXe siècle, cette galerie donnait accès à la mine de fer de Grandfontaine. Aujourd’hui totalement fermée au public, mais qu’on pouvait encore visiter jusque dans les années 2000.
L’histoire de l’exploitation du fer dans la vallée de la Bruche remonte au Moyen Âge. Les premières traces d’exploitation dans le massif remontent au VIIe siècle, à Grandfontaine la présence d’une mine est attestée dès 1261.
À l’époque, le minerai est transformé sur place, c’est donc toute une industrie du fer qui se met en place dans la vallée, profitant de la force mécanique des cours d’eau et de la présence de bois combustible abondant dans le massif. Les hauts fourneaux, les forges, les fonderies poussent comme des champignons. L’industrie du fer connait un développement constant jusqu’à la Révolution. En 1789, mines et forges comptaient 1100 ouvriers/ères sur le seul secteur de Framont-Grandfontaine.
Au début du XIXe siècle cet essor se poursuit mais la révolution industrielle va amener à sa disparition progressive. L’épuisement des filons de fer et la concurrence d’autres grandes régions industrielles viennent à bout de la filière métallurgique dans la vallée. Il ne reste plus qu’une rue des hauts-fourneaux à Framont, quelques traces çà et là, et la maison du maître des forges transformée aujourd’hui en brasserie.
Du fer au textile
Rothau était aussi un haut-lieu de la sidérurgie de la vallée, ses hauts-fourneaux et ses forges fournissent par exemple la manufacture d’armes blanches de Klingenthal. Aujourd’hui, il ne reste aucune trace de cette époque. En découvrant le marché du samedi, il faut pas mal d’imagination pour se dire, qu’en lieu et place des étals de fruits et légumes se trouvait une forge.
Rothau, comme le reste de la vallée, va connaitre une profonde mutation au cours du XIXe siècle. Face à la perte de vitesse de la sidérurgie, l’industrie textile va monter en puissance, jusqu’à devenir la principale industrie de la vallée à la fin du XIXe siècle.
À Rothau, le textile porte un nom : Steinheil. Pendant 200 ans, cette entreprise va façonner le village. C’est tout d’abord une grande usine collée au bourg dont il ne reste aujourd’hui qu’un terrain vague où l’on distingue encore quelques traces des bâtiments.
Si les ateliers de productions ont été détruits dans les années 2010 après la fermeture définitive du site en 2005, Rothau reste marquée par cette histoire.
L’industrialisation du village a marqué son urbanisme, grande maison pour les familles d’industriels et les cadres, cités ouvrières pour les employé(e)s. Si l’aspect homogène des maisons ouvrières s’est atténué avec le temps, elles restent au cœur de l’habitat des Rothauquois et Rothauquoises.
Le passage progressif d’un monde de paysans à un monde d’ouvriers-paysans puis à un d’ouvriers tout court a aussi eu un impact sur le paysage de la vallée. À Rothau, la forêt a ainsi progressivement gagné du terrain au cours des XIXe et XXe siècles à mesure que l’activité agricole diminuait.
Si les usines se sont si bien implantées dans la vallée, c’est aussi grâce à une ressource abondante, l’eau. Pendant des siècles les cours d’eau ont apporté aux industriels la force mécanique nécessaire à faire tourner les machines. Plus tard, ils ont fourni l’électricité nécessaire aux activités productives.
À Rothau, Steinheil a détourné une partie de la Rothaine pour produire de l’électricité, le village comptait alors trois centrales hydrauliques pour alimenter l’usine textile. Aujourd’hui, ces petites centrales sont toujours en activité et fournissent de l’électricité aux habitant(e)s.
La vallée rouge
Qui dit forte concentration ouvrière, dit souvent grève et mouvements sociaux, la vallée de la Bruche n’échappe pas à la règle. Dans les années 1970, on parlait même de vallée rouge pour la désigner. Il faut imaginer, à Schirmeck, l’usine de métallurgie Jeudy qui employait tout de même près de 1000 ouvriers/ères.
En janvier 1973, la direction décide d’un plan de licenciement, les deux tiers des ouvriers/ères se mettent immédiatement en grève. Un conflit social très dur s’engage dans la vallée, les grévistes iront même jusqu’à enlever et séquestrer en forêt deux cadres de l’entreprise. Fort du soutien de toute la vallée, ils obtiendront l’annulation des licenciements et une garantie d’emploi pour 18 mois.
Quelques jours à peine après la fin du mouvement social chez Jeudy, c’est l’usine voisine de la Coframaille, une bonneterie, qui se met en grève. Une centaine d’ouvrières entrent en lutte contre la rémunération au rendement. Après quelques semaines de grèves et avoir occupé le siège du groupe possédant l’usine, elles obtiendront, elles aussi, une victoire face à leur employeur.
Pourtant, cette forte activité militante ne doit pas tromper sur un point. Dès le début des années 1970, la désindustrialisation de la vallée est engagée et les deux décennies suivantes verront la plupart de ces grandes entreprises mettre la clé sous la porte.
La vallée verte
En quittant la vallée de la Bruche, on ne peut pas manquer de remarquer un immense site industriel toujours très actif, la scierie Siat à Urmatt. Plus grande scierie française et poids lourd européen, Siat fêtait ses 200 ans en 2018. L’entreprise témoigne de la vitalité de la filière bois dans une vallée à 80% couverte de forêts.
À elle seule, l’industrie du bois représente aujourd’hui 15% des emplois et jusqu’à 40% des recettes des collectivités, véritable poumon économique d’une vallée devenue verte.
Ces 30 dernières années, la vallée de la Bruche s’est profondément transformée, elle a peu à peu perdu sa dimension industrielle. Les usines ont disparu, si bien que montrer les traces de cette époque pas si lointaine, c’est montrer une absence. En parcourant les sources historiques des XIXe et XXe siècle, on ne peut qu’être frappé par la vitesse à laquelle ces paysages se sont transformés. Pourtant, cette histoire reste présente dans le cœur des habitant(e)s, les cheminées des usines ayant disparu plus vite que la mémoire de celles et ceux qui y travaillaient.



D’autres activités industrielles subsistent, souvent de taille plus modeste et liées à la mécanique, à la sous-traitance ou à l’agro-alimentaire. À Schirmeck, on trouve par exemple la Fonderie de la Bruche (fonderie sous pression de métaux non-ferreux, zamac, usinage) et SET Bruche (transformateurs et bobinages électriques). Des entreprises comme Federal-Mogul Valvetrain ou Mecatherm témoignent d’une présence dans la mécanique de précision et l’équipement.