Plus ou moins discrètes, notre belle Strasbourg abrite en son sein quatre boutiques érotiques remplies de choses plus osées qu’une choucroute aux sardines. Anecdotes rigolotes, meilleure partie du taf, place des magasins dans l’écosystème strasbourgeois… Je suis allée, pour le plaisir, discuter avec celles et ceux derrière le comptoir !
Bon, j’ai été une vilaine fille. Déjà parce que pour quelqu’un qui a monté une boutique érotique avec sa mère, c’est un peu honteux que je n’ai pas encore dédié un sujet à ce type d’enseigne. Et aussi parce que, pour être 100% honnête avec vous, jusqu’à l’écriture de cet article, je n’avais jamais mis les pieds dans TOUS les sex-shops du centre de Strasbourg.
Pour ma défense, depuis l’ouverture de (Dé)boutonné·e·s (5 rue du Marché), le paysage des boutiques érotiques dans le centre-ville a un peu changé. Si le Love Shop (9 place d’Austerlitz) et W.M (16 Grand’Rue) sont toujours là, on a dit tschüss à Concorde et buschur au Passage du Désir (3 rue du Noyer). Mais bon, trêve d’excuses.
Je suis enfin allée à la rencontre de ces boutiques qui dévergondent les Strasbourgeois(es) parce que, comme je le dis à mes amant(e)s : mieux vaut tard que jamais.
Sex-shop, love shop ou oulàlàlàshop ?
Déjà, il faut savoir qu’il y a une différence entre un « sex-shop » et un « love shop ». Comme il n’y a pas de définition officielle de ces termes, et pour faciliter les choses, je vais emprunter l’autoroute de la simplification :
- Les sex-shops : boutiques plus à l’ancienne, une atmosphère sexy assumée, souvent cachées derrière des rideaux.
- Les love shops : terminologie plus moderne, ambiance plus soft, type magasin « traditionnel », souvent avec des vitrines non cachées.
C’est à la discrétion de chaque boutique de décider de l’appellation qui lui convient. Chez (Dé)boutonné.e.s par exemple, on se retrouve plutôt derrière le love shop. « Parce que le magasin a tellement l’air d’une boutique lambda que c’est fou le nombre de gens qui rentrent pour acheter TOUT sauf des sex-toys », raconte Camille en rigolant, et qui est vendeuse depuis 3 ans et demi.
On nous a déjà demandé si on vendait de la skincare coréenne, des plantes, des boutons et du fil, du mascara….
Idem chez Passage du Désir où Mandy m’explique que c’est vraiment une « boutique de cadeaux pour adultes, on a vraiment beaucoup de gens qui viennent pour acheter de quoi offrir ».
Chez W.M c’est un peu plus traditionnel : beaucoup de DVD et « des salles de projection en sous-sol. La grosse différence c’est notre spécialisation dans le monde gay ». Le Love Shop de la place d’Austerlitz a aussi une petite particularité en plus de son ambiance « très chaleureuse », selon Momo. « Ici, on a un petit salon coquin que tu peux réserver à l’heure, ça permet à des couples de prendre un moment. »
C’est vrai que, pour le coup, chaque magasin a sa propre identité et vous avez l’embarras du choix.
4 salles, 4 ambiances, 4 histoires de magasins
En même temps, compliqué de comparer quand il y a 46 ans d’existence entre le plus ancien et le plus récent magasin.
À Strasbourg, le doyen c’est Hervé : « Je vais pas te dire mon âge, je garde le mystère. » D’abord employé en 1999 par le fondateur originel, il a repris la boutique W.M en 2006. « Le magasin existe depuis 1976 je crois. Honnêtement, j’ai repris pour sauver mon job, c’est pas forcément parce que j’avais envie d’être indépendant. »
Place d’Austerlitz, Momo fouille quelques instants de son côté pour retrouver de quoi se rafraîchir la mémoire. « Alors, l’aventure a commencé en 2008. C’est mon patron qui a créé le lieu, il a toujours eu des boutiques, que des sex-shops ! »
Du côté du Passage du Désir qui compte 22 magasins en France, on m’explique : « On a ouvert en décembre 2022. C’était la suite du développement pour la marque et la responsable avait très envie de venir à Strasbourg, alors elle a convaincu le grand patron. » Aaaah, le pouvoir des bretzels et des pintes à 4€.
Chez (Dé)boutonné·e·s, on est dans la place depuis 2020. J’ai monté le magasin avec ma mère (si si, c’est possible) avec comme idée de créer un lieu où tout le monde, peu importe son genre, ses envies et sa sexualité, puisse se sentir à l’aise.
Le meilleur avantage de travailler dans une boutique érotique, c’est…
… « les sex-toys » me répondent Camille et Mandy. « On ne va pas se mentir, c’est super chouette d’avoir accès à tout ça. »
Mais alors, est-ce que c’est vraiment ça qui anime uniquement celles et ceux qui vous vendent du plaisir ? Avoir accès en exclusivité aux plus jolis plugs de France ? Alors oui, mais pas que.
« On a un rapport particulier avec la clientèle. On est dans leur intimité. Le jeu, et le plus difficile, c’est que quand quelqu’un arrive on a quelques secondes pour le mettre à l’aise. J’installe très vite le tutoiement, j’essaie de briser la distance », me dit Hervé.
Sentiment et stratégie partagés par Momo : « Ce que j’aime dans ce taf c’est de discuter avec tout le monde. La récompense c’est quand les clients sortent le sourire aux lèvres ».
Mandy précise : « On a des gens qui fondent en larmes, qui se confient. Ça peut être un peu lourd, mais c’est très touchant. Il y a un côté plus humain, un vrai accompagnement, il y a des liens qui se créent. » Pour Camille, « un des meilleurs trucs c’est que c’est un métier qui rend curieux. Tu découvres beaucoup de choses, tu discutes avec les gens de leurs expériences, de leurs envies… ça t’ouvre l’esprit ».
Derrière l’insolite, il y a beaucoup de social en fait. Écouter (sans jugement, c’est la base du métier), conseiller, adapter son discours, rediriger (parfois) vers des structures de santé adaptées. Un peu plus nuancé que « scanner des lubrifiants ».
Alors, travailler au milieu des sex-toys : un taf comme un autre ?
Quand je pose cette question, ça s’agace un peu en face parce que la réponse est théoriquement oui. Chez (Dé)boutonné·e·s, Camille trouve « que c’est tout pareil qu’un autre métier. C’est pas parce que je vends des dildos que ça change quelque chose. C’est insolite aux yeux des autres, et okay c’est plus rigolo. Mais en vrai, ranger une commande ça reste ranger une commande, je pourrais vendre des oranges, ça serait un peu pareil ».
Pour Hervé, idem. « C’est un métier comme un autre. On a les mêmes problèmes que d’autres commerces. Et 99% de la clientèle sont des personnes normales, on a des rapports normaux. Et nous aussi on est des gens normaux d’ailleurs. »
« J’aimerais que les gens sachent que c’est pas si terrible en fait ! On est pas des pervers qui veulent tout savoir de votre sexualité pour s’exciter. Si on pose des questions, c’est pour mieux accueillir, en plus on reçoit des formations sur le sujet ! », m’indique Mandy.
Parce que oui, plus que le métier en lui-même, c’est son image qui dérange. D’ailleurs, pour cet article, aucune des personnes interviewées n’a souhaité être sur les photos, on m’a confié : « Ça pourrait me poser des problèmes, je préfère éviter. »
Un métier drôle et funky
Pour faire cet article, j’ai discuté plusieurs heures avec Hervé, Mandy, Camille et Momo et il est apparu quelque chose d’assez flagrant : bosser dans un sex-shop ou un love shop, c’est un taf à deux faces.
Quand je demande s’il a une anecdote à me raconter, Momo me répond : « Pas vraiment, c’est chaque jour une nouvelle histoire parce qu’il y a tous les jours des demandes différentes. Il y a aussi beaucoup de petites parties avec des fous rires parce qu’il faut se détendre. » Travailler en boutique érotique, c’est avoir un job où il t’arrive des petites histoires folles chaque jour, et les anecdotes, ça date pas d’hier.
S’il y en a bien un qui en a, c’est Hervé ! Il se souvient : « Quand je bossais dans un autre sex-shop dans les années 2000, il y avait un client banquier suisse. Son truc c’était de passer la journée au sex-shop travesti en femme. Il jouait à la vendeuse en magasin et adorait être dominé par une de mes collègues. »
Un métier rempli d’émotions, parfois de responsabilités
On m’a aussi raconté beaucoup d’histoires d’un autre registre, plus touchantes, plus complexes. « On a eu une dame qui racontait qu’elle avait subi des abus. Elle est revenue un an après avoir acheté son premier jouet pour nous dire que grâce à ça, sa sexualité avait redémarré », me livre Mandy.
Personnellement, j’ai eu en magasin un couple qui essayait d’avoir un enfant. Il avait été décidé de « faire une pause et de retourner à une sexualité sans pression ou objectif », et le couple était reparti avec des jouets et des bouquins. De retour en boutique 6 mois plus tard, instant magique : « Déboutonné·e·s nous a fait faire un bébé ! »
Travailler en love shop, c’est parfois aussi léger qu’expliquer les différents modes d’un jouet… ou aussi poignant que d’écouter une histoire intime difficile.
En réalité, ces boutiques sont aussi là pour informer et accompagner les client(e)s sur la sexualité. On pourrait alors se poser la question de la légitimité des vendeurs/ses de magasins érotiques à recevoir des paroles parfois très difficiles, et à conseiller sur des sujets parfois très complexes qui entremêlent santé et psychologie.
Selon Momo, « on est un peu ‘sexologue’ au fil du temps. Avec les années on apprend tellement de choses, on essaie de donner les meilleurs conseils. Mais ça ne peut pas marcher à tous les coups, c’est la réalité ! Ça arrive que les gens viennent avec des blocages et qu’on redirige vers des pros, comme des sexologues ou des sexothérapeutes. »
Mais du coup : les sex-shops et love-shops strasbourgeois jouent-ils un rôle social ?
La réponse de Mandy est rapide : « Oui ! Dans les boutiques érotiques, on informe, on éduque. On vend des livres éducatifs par exemple. »
Pour Hervé aussi, et il poursuit : « On permet que la sexualité reste ‘visible’, on permet aux gens d’assumer pleinement leur vie sexuelle. » Sachez aussi qu’Hervé donne gratuitement des capotes sur demande.
Camille complète en expliquant : « On essaie d’être dans pas mal d’événements, notamment les scènes queers, avec la Maison Eclipse par exemple. On essaie de faire des ateliers qui font découvrir de nouvelles pratiques, des évènements avec des sexothérapeutes. Vraiment on fait beaucoup de trucs, on est sur tous les fronts. On ne fait pas ‘que’ vendre des produits. »
Strasbourg se décoince ?
Bon, savoir si Strasbourg se décoince n’est pas évident. Mandy n’est pas très convaincue : « Peut-être oui par rapport à il y a 10/20 ans. Mais quand je dis où je travaille, ça reste l’attraction. »
Camille trouve ça « moins tabou qu’il y a 10 ans. Je ne sais pas s’il y a une différence drastique, mais depuis 3 ans j’ai l’impression que les gens ont plus d’informations sur les jouets, sur les pratiques ».
Pour Momo, « ça s’est bien détendu par rapport à il y a 20 ans, ça s’est démocratisé. Aujourd’hui, quand les gens rentrent, le ‘bonjour’ est haut et fort, c’était pas le cas avant ».
Hervé n’est pas du tout d’accord car « la clientèle est toujours aussi bloquée, faut toujours qu’elle se cache pour entrer en magasin ». Cependant, il concède quand même qu’on a fait du chemin.
Et demain, Strasbourg Capitale de Noël… et du cul ?
Pour les boutiques qui sont là depuis plus de 20 ans, ça semble compromis. « Quand on est arrivés à l’époque, il y avait beaucoup plus de boutiques, de clubs… Aujourd’hui, pour aller en club libertin, il faut faire 80 km ou aller en Allemagne. Et puis tu sais, dans 10 ans, je risque d’être à la retraite donc je ne me projette pas. »
Pour Hervé, c’est foutu parce que « les sex-shops ce sera fini, même avant 10 ans ». Il nuance : « Je suis un peu usé, ça fait 30 ans que je suis là. »
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Les boutiques plus récentes sont quand même optimistes sur le futur. « Je ne sais pas s’il y aura de nouvelles ouvertures, mais je pense que les gens vont se décoincer au fur et à mesure du temps. Dans 10 ans, je pense que celui de la place d’Austerlitz sera toujours là, que les spas libertins vont rester… Mais ça va dépendre de l’actu internationale aussi », questionne Mandy. De son côté, Camille pense aussi « que ça va dans le bon sens ».
Merci à toutes les personnes interviewées dans cet article et merci aussi à Dorilys Bougardier qui a gentiment pris les photos ! Elle est chargée de communication freelance et accompagne des projets aux univers variés. Vous pouvez la contacter sur [email protected].



