À Strasbourg, chaque quartier a son ou ses groupes Facebook, rassemblant des milliers d’habitant(e)s. Chats perdus, événements, vente de mobilier : ces espaces numériques sont devenus le prolongement de la vie de nos rues. Pour mieux comprendre leur utilité, on a rencontré Stéphanie et Samten, modératrice et administrateur du groupe « Neudorf – Vie de Quartier », et Simon, membre actif du groupe « Les Voisins du vieux Cronenbourg – St Florent ».
« Donne lit pliable d’appoint. À récupérer sur place », « Bonjour les voisins, est-ce que quelqu’un aurait une machine pour nettoyer les tapis à nous prêter ? », « Bonsoir, un chat miaule devant ma maison rue Gravière, est-il à quelqu’un ? ». Si vous êtes sur Facebook et membre d’un groupe de quartier, vous connaissez sans doute ces messages.
Stéphanie habite le Neudorf depuis 23 ans, Samten lui, y vit depuis une dizaine d’années. Au nord de Strasbourg, Simon est arrivé à Cronenbourg en 2021. Aujourd’hui, elle et ils font partie de celles et ceux qui font vivre, à leur façon, les groupes de quartier. Un rôle discret, souvent invisible et pourtant essentiel.
Cela fait un peu plus de deux ans que Samten a fait le choix de créer le groupe Neudorf – Vie de Quartier. À l’époque, il fréquentait déjà un groupe existant « sympa au départ », dit-il, jusqu’à ce que la dynamique du groupe change radicalement. « Il y avait une vraie violence, pas que symbolique », se souvient-il. Des insultes, des menaces reçues directement dans ses messages privés… En voyant la situation se dégrader, le Strasbourgeois crée alors un nouvel espace plus centré sur son quartier.
Stéphanie, elle, a rejoint le groupe comme modératrice pour une tout autre raison. À l’origine, elle fréquentait assez peu ces espaces de discussion. Après avoir observé l’évolution du quartier qu’elle fréquente depuis de nombreuses années, entre stationnement devenu payant et éclairage public, elle a voulu contribuer à sa façon. « J’avais envie de m’investir autrement et je me suis dit que c’était une façon de me sentir utile. » Aujourd’hui, elle est seule à modérer ce groupe et gère quotidiennement une dizaine de publications à valider.
Le travail invisible de celles et ceux qui modèrent
Quand un groupe fonctionne bien, on oublie facilement qu’il est modéré. C’est précisément ce que Stéphanie considère comme un bon signe. Pourtant, derrière chaque publication validée, chaque commentaire signalé, chaque tension apaisée, il y a un vrai travail de veille.
« Ce que j’essaie de faire, c’est de trouver le bon équilibre entre la liberté d’expression et le respect des personnes », explique-t-elle. Pas question de censurer des membres, mais plutôt de veiller à ce que les échanges sur le groupe restent un espace paisible pour tout le monde. Un questionnaire d’adhésion filtre les nouveaux membres à l’entrée. Les publications passent toutes par une validation avant d’apparaître sur le groupe.
Et quand un sujet s’embrase, il faut être réactive. « Dans mon rôle de modératrice, je veille à ne pas perdre l’âme du groupe, qui est la vie de quartier. Et je pense que d’une certaine manière, on a une forme de responsabilité parce qu’un sujet passionné peut vite s’enflammer. »
Les doudous, les chats et les bons conseils
Ce qui fait vivre ces groupes au quotidien, ce sont les petites histoires. « Les chats c’est ce qui suscite le plus de réactions », raconte Stéphanie. Mais aussi : les doudous perdus retrouvés, les recommandations pour un plombier, les infos sur les travaux, les conseils de commerçant(e)s ou encore la vente de mobilier entre voisin(e)s…
« C’est beaucoup plus rapide que sur Leboncoin. En quelques minutes, une information peut être partagée avec plusieurs milliers d’habitants. Puis c’est pratique parce qu’on sait que ce sont des personnes du périmètre. »
Parfois, ces espaces numériques poussent les Strasbourgeois(es) à sortir de chez eux. Stéphanie se souvient d’un commerçant du Neudorf qui, à l’hiver 2024, avait lancé un appel sur le groupe pour inviter les habitant(e)s à venir décorer ensemble le sapin de la place du Marché. Beaucoup de personnes avaient répondu présent, démontrant une envie d’aller au-delà du numérique.
« Cet espace, il est utile parce qu'il vit par lui-même »
« Ça permet des petits élans de solidarité à l’échelle du quartier que je trouve très sympathiques ; encore hier matin j’ai récupéré une perceuse prêtée pendant une semaine. » Simon, lui, a rejoint le groupe des Voisins du vieux Cronenbourg – St Florent presque par hasard, poussé par sa compagne fraîchement arrivée de Nancy et cherchant à s’informer sur les événements dans le quartier. « Actuellement, parmi nos amis, il y a majoritairement des personnes qu’on a rencontrées grâce à ce groupe. » Aujourd’hui, il le consulte quasiment tous les jours.
Il garde en mémoire une histoire d’une autre ampleur. Une femme, victime de violences conjugales cherchait en urgence un logement après une séparation compliquée. « Elle en a trouvé un grâce à une autre membre du groupe », raconte-t-il simplement.
Un prolongement, pas un remplacement
Alors, ces groupes recréent-ils vraiment du lien ? La réponse chez nos trois interlocuteurs/rices est nuancée. Stéphanie formule la distinction avec précision : « Je dirais de ces espaces qu’ils ne recréent pas une vie de quartier, mais qu’ils la prolongent. » Une vie de quartier, rappelle-t-elle, se construit d’abord grâce aux habitant(e)s, aux commerces, aux associations, aux rencontres du quotidien. Le groupe accélère, amplifie, facilite mais il ne remplace pas.
Simon partage cette pensée. Pour lui, le groupe est avant tout un relais d’opportunité. Les amitiés qui se sont formées sont nées lors d’événements relayés en ligne et non dans les fils de discussion eux-mêmes. « J’estime que s’il n’y avait pas des habitants volontaires pour interagir sur ces groupes, alors il ne se passerait pas grand-chose. En revanche, ça fait chambre de résonance et finit par créer du lien. »
Simon se souvient aussi de la naissance du Crocollectif. Tout part d’un accident mortel de cycliste en 2024, qui crée un électrochoc dans Cronenbourg. Sur le groupe Facebook, les réactions s’enchaînent et la colère monte autour des conditions de circulation et de sécurité des cyclistes. De cette dynamique née en ligne émerge un collectif citoyen qui existe encore aujourd’hui.
Pour autant, au fil de nos échanges avec des habitué(e)s de ces groupes, on a noté une limite à ces espaces d’entraide : l’absence des jeunes. Facebook vieillit et les nouvelles générations qui arrivent dans le quartier passent moins par ces groupes. L’intergénérationnalité est donc de plus en plus théorique.
Et WhatsApp dans tout ça ? « J’ai pas envie de donner mon numéro de téléphone à 3 000 étrangers », tranche Simon. À l’échelle de l’immeuble ou d’une rue, oui. À l’échelle de tout un quartier, c’est moins envisageable. La frontière entre proximité numérique et vie privée reste pour beaucoup importante.
Ces groupes ne réinventent donc pas le quartier. Mais dans une ville où l’on se croise sans toujours se voir, ils maintiennent quelque chose d’essentiel : la possibilité, toujours ouverte, que quelqu’un réponde.
Journaliste : Angèle Bataller



