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Histoire de Strasbourg : en 1926, 15 maisons closes fermaient après la visite de gymnastes !

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Il y a 100 ans, les maisons closes strasbourgeoises fermaient définitivement leurs portes. Le reste de la France a attendu 20 ans pour faire de même, bien que la pratique de la prostitution demeure tolérée. Strasbourg n’a pas été la seule ville alsacienne à prendre un peu d’avance sur le reste de l’Hexagone. Une ville haut-rhinoise a même été dans les premières d’Europe. On vous dit tout.

Ce printemps, cela fera 80 ans que la France a fermé les portes de ses maisons closes, avec l’adoption de la loi Marthe-Richard. Celle-ci interdit les établissements dédiés à la prostitution, tout en tolérant la pratique de cette dernière.

Pourtant, le sujet fait encore et toujours débat. Si bien qu’on l’a vu revenir dans l’actu politique ces derniers mois avec la proposition de l’extrême droite d’une réouverture de ces établissements.

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En Alsace, très tôt, on s’est posé des questions. On a même été un peu en avance par rapport à la législation nationale. Il a pu y avoir des débats sur la sécurité des prostituées, l’exploitation de celles-ci ou leur persécution par les autorités. Mais, on s’en doute, les voix les plus influentes se concentraient davantage sur la moralité, la « perversion » de la part de « femmes vénales » et la « naïveté » de la jeunesse masculine.

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© Marie Goehner-David / Pokaa

French System : la France, modèle du genre

On prendra bien un peu de contexte pour commencer !

D’abord, il faut savoir qu’en France, dès le 19e siècle, les maisons closes sont encadrées. On parle notamment d’inscription des prostituées en préfecture, de visites médicales obligatoires et de contrôles réguliers dans les maisons closes. À l’étranger, on évoque carrément un « French System », dont l’Angleterre s’inspire pour encadrer les établissements de ses villes portuaires.

Sauf que la police des mœurs, chargée des contrôles, est rapidement accusée de maltraiter les prostituées, voire d’entretenir des liens avec le proxénétisme.

Très vite, des voix s’élèvent pour réformer ce système. Pour simplifier à l’extrême, on peut classer ces voix en deux camps : celles et ceux qui veulent tout bonnement interdire la prostitution, et celles et ceux qui penchent pour une abolition de la réglementation stricte dont elle fait l’objet et un désengagement des autorités.

À Strasbourg, la quasi-totalité des « maisons de tolérance » est située dans la rue des Pêcheurs (aujourd’hui rue Prechter, à la Krutenau). Si on trouve des pétitions réclamant leur fermeture dès la fin du 19e siècle, le préfet de l’époque justifie déjà son refus d’accéder à cette demande par l’ancienneté des établissements en question.

Il invoque également les conséquences d’une interdiction des maisons de tolérance : croissance de la prostitution « libre » et du nombre de « souteneurs ». C’est la thèse du « mal nécessaire », défendue par les réglementaristes.

Une vingtaine d’années plus tard, un événement bien précis va faire basculer l’avis des autorités.

Strasbourg et les incidents de la Pentecôte

À la Pentecôte 1925, Strasbourg accueille un événement d’ampleur. Durant trois jours, la 47e fête fédérale de gymnastique voit débarquer en ville quelques 12 000 athlètes des quatre coins de l’Europe. Pour l’occasion, le président de la République française, Gaston Doumergue, se déplace en grande pompe.

Si durant la journée, Strasbourg célèbre… le soir venu, c’est une autre affaire. Une concentration de jeunes hommes, l’effet de groupe et l’alcool ne tardent pas à produire des effets.

pyramide par les Luxembourgeois
Pyramide de Luxembourgeois concentrés. © Collections de la Bibliothèque Nationale de France - Domaine public / Capture d'écran

Il est rapporté que trois soirs de suite, plusieurs centaines de jeunes « excités par la boisson » auraient afflué à la Krutenau et pris d’assaut les 12 maisons de tolérance de la rue des Pêcheurs. Débordées, les tenancières auraient été menacées par les jeunes de voir leurs portes défoncées si elles tentaient de contenir ces derniers.

À l’époque, le chef de la police strasbourgeoise concède : « Le service d’ordre dans cette rue était impossible à assurer par des inspecteurs de la Sûreté. » Et pour cause : la majorité des agents étaient accaparés par la visite présidentielle ! Pour le reste, il tempère les conséquences de la visite des gymnastes car, selon lui, « très peu ont consommé et moins encore forniqué »

Rue Prechter quai des Pêcheurs
Actuelle rue Prechter / anciennement rue des Pêcheurs. © Licence CC - Ji-Elle / Capture d'écran

Mais à Strasbourg, la ligue « Pro Familia », mené par l’universitaire Paul Gemähling, s’empare de ces événements. L’organisation est le fer de lance français du mouvement abolitionniste et lutte pour la fermeture des maisons closes.

Qu’on soit clair, on n’est pas ici dans des motivations bienveillantes à l’égard des prostituées, ni de questionnements quant à la police des mœurs. Non : le but de Gemähling est la « préservation sanitaire et morale » d’une jeunesse masculine qu’il juge décadente du fait des prostituées.

Il n’est qu’un seul moyen de prévenir le retour de scènes aussi scandaleuses, c’est de faire disparaitre le foyer de corruption qui les a rendues possibles
Extrait de « Maisons publiques, danger public » de Paul Gemähling et Henri Strohl, édité à la suite des événements de la Pentecôte.

Concernant ces événements, il met en avant un élément : la supposée présence de mineurs… et pas qu’un peu, argue-t-il ! « Des témoins ont vu sortir des enfants, dont l’un a avoué n’avoir que 13 ans et demi. » Là encore, les autorités tempèrent. Elles soutiennent que les agents de police ont trouvé « deux ou trois mineurs », mais pas plus jeunes que 17 ans.

Les maisons publiques, danger public
En 1925, Paul Gemähling produit un rapport des événements de la Pentecôte à Strasbourg. © Gallica / Capture d'écran

Toujours est-il que le débat est lancé. Beaucoup s’émeuvent de ce que certain(e)s appelleront avec pudeur « les incidents de la Pentecôte ». Dans un long rapport, Gemähling préfère parler de « bacchanale » et maintient la pression. Le préfet l’accuse d’instrumentaliser les événements, mais institue tout de même une commission sur le sujet.

Le 30 juillet 1925, il prend un arrêté qui ordonne la fermeture des 15 maisons de tolérance strasbourgeoises à l’horizon 1926.

Ça fait donc 100 ans.

Colmar, son maire et ses militaires

L’une des premières villes d’Europe à avoir aboli les maisons closes n’est pas si loin de Strasbourg. En 1881, le maire de Colmar, Camille Schlumberger, ordonne la fermeture des sept maisons de tolérance de la ville.

Pour comprendre cette décision, il convient de s’attarder sur un élément majeur de la vie colmarienne durant cette période : la présence militaire.

Colmar accueille beaucoup de militaires. Quand on dit « beaucoup », c’est au point qu’on estime leur part à 10% de la population au tournant du 20e siècle. Plusieurs chercheurs établissent un lien fort entre institutions militaires et prostitution. C’est même ce lien qui amène les réglementaristes à considérer la prostitution comme un « mal nécessaire » puisqu’elle permettrait « l’assouvissement des besoins sexuels » de ces derniers.

Par ailleurs, on trouve, au bout de la rue des Pêcheurs, à Strasbourg… une importante caserne militaire.

rostand baratier
La caserne Baratier à Strasbourg est aujourd'hui le lycée Jean-Rostand. © Domaine public

Sauf qu’à une période où l’on se fait beaucoup la guerre, les militaires sont vus comme le symbole d’une jeunesse patriotique, le salut de la nation. Et les voilà qui sont particulièrement sujets… aux maladies vénériennes. En témoigne le quartier strasbourgeois de la Petite France, qui doit son nom au fait qu’une tripotée de soldats sont rentrés de la campagne d’Italie avec un mal qu’on appellera « le mal français » (aka : la syphilis).

Le maire de Colmar de l’époque, Camille Schlumberger, fait partie du mouvement abolitionniste. C’est-à-dire qu’il n’a pas une superbe image de la prostitution réglementée. Et la propagation de maladies vénériennes n’arrange rien.

Ajoutons à cela les rixes et autres incidents impliquant des militaires, qui se multiplient aux abords des maisons closes. Schlumberger ne passe pas par quatre chemins : il abolit la prostitution à Colmar. La ville haut-rhinoise devient pionnière sur le sujet en Europe.

Évidemment, la décision d’un maire, si déterminé soit-il, ne mène pas à la disparition de la prostitution, mais l’activité baisse drastiquement. Tour à tour, les autorités militaires allemandes, puis françaises, font pression sur la municipalité pour rouvrir les maisons de tolérance. Celle-ci s’entête, jusqu’en 1936. Dix ans plus tard, les maisons de tolérance sont officiellement interdites en France.

PS : merci à Fabien Fuhrmann pour nous avoir fait découvrir ce fait historique au détour d’une interview ! 

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