Alsacienne, Simone Polak a été déportée à Auschwitz en 1944 à l’âge de 15 ans. Aujourd’hui âgée de 96 ans, infatigable, elle témoigne de son histoire. Mardi 13 mai, elle rencontrait les collégien(ne)s de quatre classes de troisième à l’Hôtel du Département.
« Avant tout, je voudrais dire que je n’ai aucune haine, car la haine ne mène à rien. » Voix grave, élocution claire, Simone Polak ouvre la conférence qu’elle donne à l’Hôtel du Département. En face d’elle, l’hémicycle de la Collectivité européenne d’Alsace est rempli d’élèves de troisième.
Toutes et tous retiennent leur souffle alors qu’elle s’apprête à commencer son récit.
Alors à peine plus âgée qu’eux, Simone a été raflée avec sa famille dans le Jura. Elle est ensuite déportée à Auschwitz, puis à Bergen-Belsen avant de retrouver la liberté à la fin de la guerre dans le ghetto de Theresienstadt. « Nous sommes 76 000 à être partis et seul 3% d’entre nous sont revenus », explique-t-elle.
Elle fait partie des 2 566 Juifs et Juives français(es) à avoir survécu à la déportation. Aujourd’hui, elle est l’une des rares rescapées qui puisse encore témoigner.
« Viens vite à la maison, on s’en va »
Née en 1929, Simone Polak a grandi dans le nord de l’Alsace. À l’été 1940, le 15 juillet, alors qu’elle revient d’une course, son petit frère la retrouve dans le bourg de Saverne. « Viens vite à la maison, on s’en va. » Simone s’exécute et rentre chez elle.
Le gauleiter Robert Wagner, nouveau dirigeant de l’Alsace annexée, vient de décider l’expulsion des Juifs/ves du territoire. Simone, son frère et sa mère prennent alors la route de l’exil, abandonnant toutes leurs affaires. Livrée à elle-même, la famille trouve finalement refuge dans un petit village du Jura : Gevingey.
Une élève interroge, « ressentiez-vous de l’antisémitisme en France avant l’arrivée des Allemands ? » Réponse de la vieille dame, « en Alsace, j’en ai ressenti ».
Elle raconte une anecdote à hauteur d’enfant : « Quand les Allemands sont arrivés à Saverne, le père de deux de mes camarades de jeux les a accueillis en brandissant un drapeau nazi à sa fenêtre. » Elle décrit une forme d’antisémitisme qui ne s’exprimait pas forcément au quotidien, « mais quand les allemands sont venus, on s’est rendu compte qu’il y avait des gens qui adhéraient au nazisme ».
« Agis comme si j’étais toujours à tes côtés »
Simone Polak poursuit son récit. À Gevingey, la guerre semble lointaine et la vie s’écoule presque normalement jusqu’au 27 avril 1944. Ce jour-là, la vingtaine de Juifs/ves réfugié(e)s dans le village sont raflé(e)s par l’armée allemande.
Du Jura, ils et elles sont expédié(e)s à Drancy, avant d’être déporté(e)s vers Auschwitz le 20 mai 1944, dans des wagons à bestiaux : « Mon convoi, c’était le 74, cela veut dire qu’avant moi 73 autres étaient partis. » Le voyage vers une destination inconnue dure trois jours, il est éprouvant. « Au deuxième jour, ma mère nous a fait ses dernières recommandations. Elle a conclu en me disant : agis toujours comme si j’étais à tes côtés. »
« À quoi avez-vous pensé quand vous avez vu les wagons à bestiaux ? » Simone Polak répond à la question d’un élève : « C’était terrible, nous avons commencé à réaliser que nous n’étions plus considérés comme des humains, mais comme du bétail. »
À l’arrivée au camp d’Auschwitz, les 1 200 personnes du convoi sont extraites des wagons. C’est la cohue, les coups pleuvent. « Tout d’un coup, nous nous sommes retrouvés devant deux officiers. Ils m’ont dit d’aller à gauche et ont envoyé ma mère et mon frère à droite. Je ne les ai plus jamais revus, à droite, c’était la douche mortelle. »
« Auschwitz, c'est un tas de cendres »
Simone Polak décrit la vie dans le camp, même si le terme de survie parait plus approprié. La faim, la soif, les gardiens qui décident de qui vit et qui meurt à chaque instant, l’odeur indescriptible des fours crématoires qui tournent à plein régime.
« Comment faisiez-vous pour garder espoir ? » La réponse tombe, cinglante. « Nous n’avions pas d’espoir. Si on réfléchissait, nous étions perdus. Nous n’avions ni passé, ni avenir, il fallait se concentrer sur le seul moment présent pour survivre. » À une élève qui la questionne sur la raison qui l’a poussée à ne jamais retourner à Auschwitz après la guerre, elle répond : « Auschwitz, pour moi, c’est un tas de cendres. Je ne peux pas retourner là-bas. »
Simone Polak estime devoir sa survie à la seule chance. La chance d’avoir trouvé au camp une amie avec laquelle elles se sont entraidées. La chance d’avoir été déportée seulement un an avant la fin de la guerre. La chance de n’être restée à Auschwitz que quelques mois et de ne pas y avoir été tuée.
À l’automne 1944, Simone est transférée au camp de Bergen-Belsen dans le nord de l’Allemagne, les conditions y sont moins dures. Puis, elle est de nouveau déplacée pour travailler dans une usine d’aviation et évite de peu une épidémie de typhus. Elle est libérée par l’Armée rouge le 8 mai 1945, à Theresienstadt.
Les derniers témoins
Un tonnerre d’applaudissements envahit la salle à la fin du récit de Simone Polak. Pendant près de deux heures, elle a raconté son calvaire et répondu aux questions. Si la rescapée ne s’est décidée que tardivement à témoigner, depuis, elle est infatigable quand il s’agit de transmettre son message.
« Pour moi, il s’agit d’éviter le pire, les jeunes sont tout à fait capables de comprendre ce qu’il se passe actuellement. Je veux leur permettre de faire le bon choix, d’être du côté de ceux qui font le bien et qui pensent le bien. »
Aujourd’hui, il reste moins d’une centaine de survivant(e)s des camps en France. Peu à peu, leur mémoire s’éteint avec eux. Pour Nicolas Matt, vice-président de la CeA, l’organisation de ce type de rencontre vise à passer le relais de la mémoire aux jeunes. « Ce sera à eux de porter ce témoignage-là, de rappeler cette parole. »
Au-delà des enjeux mémoriaux, l’élu souhaite que les collégien(ne)s en retirent un message sur l’époque dans laquelle ils et elles vivent. « À cette jeunesse qui est en proie à différentes angoisses, le changement climatique ou le retour des guerres, nous voulons leur passer un message de résilience. Même après l’horreur, il est possible de se reconstruire et d’avancer. »



Très émouvant ce message de Madame Simone Polak