Les statues auraient-elles peur de perdre la tête ? On a pu en effet constater ces derniers mois que certaines figures historiques ont été descendues de leur piédestal et qu’un vent idéologique en a balayé plus d’une. Symboles d’un passé pas toujours révolu et d’une histoire souvent clivante, certaines se sont vues refaire la face à coup de masse. Aux États-Unis notamment, mais pas seulement. En France aussi ; plusieurs statues, celle de Victor Schœlcher par exemple, ont ainsi été déboulonnées en Martinique en 2020. Et à Paris, les débats se sont cristallisés autour de la statue de Colbert, instigateur du fameux et funeste Code noir.


Dès lors, impossible pour moi de ne pas me tourner vers les différentes statues érigées dans notre bonne vieille ville de Strasbourg et de me questionner sur mon rapport à ces « grands » hommes (la liste qui va suivre est malheureusement frappante : une seule femme, et toujours la même : Jeaaaaaaaanne). D’autant que j’ai ouï-dire qu’en août 2020, la statue de Gandhi, parc de l’Étoile, s’est faite vandalisée pour la septième fois. Mais comment penser ce rapport si on ne connaît pas la vie et les actes de chacun des personnages dont l’image a été gravée dans la roche ? Parce que Gutenberg et Kléber ça va, mais Lezay-Marnésia ou Charles de Foucauld, ça ne parle certainement pas à tout le monde. Voici donc pour vous un petit tour d’horizon des différentes statues visibles aux quatre coins de nos rues.


Les figures de la Révolution et du Premier Empire

Commençons notre balade sur la Place du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny. En face de la salle de la Bourse, se trouve le Monument Desaix. Ce cénotaphe (tombeau élevé à la mémoire d’un mort mais qui ne contient pas son corps), œuvre conjointe de l’architecte Friedrich Weinbrenner et du sculpteur Landolin Ohmacht, n’est à cet endroit que depuis 1960. Pourtant il semble bien que ce soit le monument en l’honneur d’une figure publique le plus ancien de la ville. Il fut en effet réalisé en 1802 et avait d’abord pris place sur l’île aux Épis, en bord de Rhin (en gros où il y a aujourd’hui la clinique Rhéna et le jardin des Deux Rives). C’est bien beau tout ça, mais pourquoi un tel honneur pour un homme qui n’était même pas Strasbourgeois ? En fait rien de plus logique : Louis Charles Antoine Desaix combattit au sein de l’Armée du Rhin de 1794 à 1797 et en fut même le général, ce qui explique la construction d’un monument à sa gloire sur les rives du fleuve. Figure des guerres révolutionnaires donc, puis fidèle de Bonaparte, il combattit à ses côtés en Égypte et en Italie. C’est d’ailleurs lors de la célèbre bataille de Marengo, le 14 juin 1800, qu’il sera mortellement touché. Il était âgé de 31 ans. Un quai porte également son nom.

Monument Desaix (© Florian Crouvezier / Pokaa)
La postérité passe aussi par le postérieur des pigeons… (© Florian Crouvezier / Pokaa)

Évoquer un général de l’Empire nous amène directement vers un deuxième monument. Et pour le coup, c’est un incontournable de la ville, que tous les Strasbourgeois connaissent bien : la statue de ce bon vieux Jean-Baptiste Kléber située au-dessus de son caveau sur la place d’Armes devenue place… Kléber évidemment ! Certainement l’un des Strasbourgeois les plus célèbres, il est mort – chose incroyable – le même jour que Desaix, le 14 juin 1800 ! Non pas à Marengo mais au Caire, dans un pays que Desaix connaissait bien également. Leur destinée commune ne s’arrête d’ailleurs pas là, car Kléber a également fait partie de l’Armée du Rhin dans les années 1790s. Il est connu pour ses faits d’armes pendant la terrible et fratricide guerre de Vendée mais surtout pour avoir été nommé par Bonaparte commandant suprême de l’armée d’Égypte. Il fut assassiné dans ses fonctions. Sa statue, œuvre du sculpteur alsacien Philippe Grass, a été érigée en 1840. Notons que l’on trouve également un quai à son nom ainsi qu’une seconde statue à son effigie à l’entrée du lycée Kléber.

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Statue de Kléber © Florian Crouvezier / Pokaa

Un autre célèbre strasbourgeois de l’époque a également eu les honneurs d’être immortalisé; c’est François Christophe Kellermann. Sa statue, place Broglie, a été érigée un peu plus tardivement que Desaix et Kléber, en 1935. Elle est l’œuvre du sculpteur Léon-Alexandre Blanchot.  Lui aussi composa sa gloire lors des guerres révolutionnaires puis sous l’Empire. Il ne fut rien moins que le commandant en chef de l’armée de Moselle lors de la décisive bataille de Valmy en 1792 qui favorisa l’instauration de la République. Il fut ensuite nommé maréchal d’Empire puis devint parlementaire (sénateur et enfin pair de France). Traversant les époques et les régimes, il termina sa carrière comme gouverneur de Strasbourg sous le règne de Louis XVIII. À Strasbourg, on compte aussi un quai à son nom et on trouvera, au 6 rue Brûlée, une plaque apposée sur la façade de la maison qui l’a vu naître.

Statue de Kellermann © Florian Crouvezier / Pokaa

Les Alsaciens m’ont prouvé qu’ils n’ont point dégénéré et je suis fier d’être né parmi eux. (socle de la statue)

Enfin, terminons cette séquence avec une dernière figure de l’époque : celle d’Adrien de Lezay-Marnésia. Sa statue, érigée en 1857 devant l’hôtel de Klinglin (siège de la préfecture), sur le quai auquel il a donné son nom, est également l’œuvre de Philippe Grass, le sculpteur de Kléber. Lezay-Marnésia n’est pas né à Strasbourg mails il y est mort (et ça compte tout autant !), en 1814, des suites d’un accident de la route lors duquel son épée lui transperça le ventre. Avait-il bien attaché sa ceinture ? Peut-être, mais en tout cas pas son épée… Il était alors préfet (poste récemment créé par Bonaparte) du Bas-Rhin. Son action se résuma principalement à améliorer l’administration, l’agriculture et les voies de communication dans la région. En plus du quai, une école et un collège dans le quartier de la Meinau portent son nom.

Statue de Lezay-Marnésia © Florian Crouvezier / Pokaa


Des figures de l’espace germanique

Après ces quatre personnages liés par une époque et des combats relativement proches, passons à des figures plus diverses dans leur profil mais qui ont pour point commun d’êtres des personnalités du monde germanique, rappelant la double culture de Strasbourg, qui forgea son caractère par des apports venus des deux côtés du Rhin.

Commençons avec la deuxième statue la plus connue de la ville, après celle de Kléber. Je veux parler bien sûr de celle de Gutenberg, sise sur la place du même nom. Il est d’ailleurs amusant de constater qu’elle fut posée la même année que celle de Kléber, en 1840. Réalisée par le sculpteur David d’Angers, elle rappelle que c’est à Strasbourg dans les années 1440 que Gutenberg, exilé de Mayence, mit au point les caractères métalliques mobiles qui permirent le développement de l’imprimerie. Une rue, non loin de là, porte aussi son nom ainsi qu’un autre petit monument sur l’île… Gutenberg.

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Statue de Gutenberg, qui soit dit en passant fait presque aussi peur que le roi-sorcier d’Angmar dans le Seigneur des Anneaux © Florian Crouvezier / Pokaa

Sept ans plus tard, en 1847, c’est une autre figure emblématique de Strasbourg et venue d’une autre ville du Saint-Empire romain germanique, Cologne, qui est à son tour honorée : Jean Hültz. Cet architecte de génie fut le maître d’œuvre de la cathédrale de 1419 jusqu’à sa mort en 1449. C’est à lui qu’on doit l’élévation de la flèche de Môman. Son souvenir a été figé dans la pierre par le sculpteur André Friederich. L’emplacement, par contre, ne lui rend pas tout à fait justice. Il faut en effet aimer se perdre un peu pour passer devant cette petite placette qui fait l’angle du quai Zorn et de la rue… Jean Hültz.

Statue de Jean Hültz © Florian Crouvezier / Pokaa

Impossible également de ne pas parler de la statue de Goethe, que tous les étudiants du Palais universitaire connaissent bien, étant donné qu’il les accueille depuis 1904 à l’entrée de la place qui fait face au palais. Elle est due au sculpteur Ernst Waegener. Venu pour sa part de Francfort, Goethe, qui allait devenir le poète et dramaturge que l‘on sait, étudia à Strasbourg en 1770/1771. Un médaillon rappelle même qu’il logeât dans une chambre d’étudiant au 36 rue du Vieux-Marché-aux-Poissons. Pour les plus curieux, un buste de Goethe vieilli trône également dans le jardin derrière le Palais U. Alors qu’il était promis à l’aula, il fut relégué dans l’arrière-cour car jugé trop hideux. Moralité : la vie aussi est cruelle pour les statues…

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Statue de Goethe © Florian Crouvezier / Pokaa

Dans cette galaxie de figures de l’espace germanique, né à Mayence, Cologne ou Francfort, citons aussi un homme né à Strasbourg : Charles Adolphe Wurtz. Beaucoup moins connu que les trois cités précédemment, il fut néanmoins un médecin et chimiste réputé en son temps.  Sa statue est située devant l’église Saint-Pierre-le-Jeune (protestante). Elle est signée des sculpteurs Desbois et Schmid et a été érigée en 1921. Le piédestal rappelle opportunément son CV en béton : Doyen à la faculté de médecine de Paris – Professeur à la Sorbonne et au Collège de France – Membre de l’Institut et de l’Académie de médecine – Sénateur. Ça ne l’a pas malheureusement préservé d’un relatif oubli. Une rue à la Krutenau porte aussi son nom.

Statue de Wurtz © Florian Crouvezier / Pokaa
Détail amusant: une petite fée est perchée depuis 2015 sur un doigt de Wurtz, elle est l’œuvre du sculpteur amateur Louis Bazin © Florian Crouvezier / Pokaa

Durant cette période comprise entre 1840 et 1921, pendant laquelle furent érigées les quatre statues précédemment citées, une seule fait office d’exception. Et ce pour deux raisons : c’est l’une des principales figures de l’Histoire française cette fois et surtout c’est une femme. Sans surprise, voici donc venue Jeanne d’Arc, dont la statue équestre réalisée par Paul Dubois se trouve aujourd’hui place Arnold, sur le côté de l’église Saint-Maurice. Inaugurée en 1922, elle se situait initialement dans le jardin du Palais du Rhin – certainement pour adoucir le caractère un peu trop prussien du bâtiment. Décapitée par les nazis en 1940, elle trouva sa place actuelle en 1965.

Statue de Jeanne d’Arc (© Florian Crouvezier / Pokaa)


La recrudescence de la statuaire dans les années 2000

Depuis l’inauguration du monument dédié au maréchal Leclerc sur la place Broglie en 1951 (œuvre de Georges Saupique) qui rappelle le rôle décisif de sa division de blindés dans la libération de la ville en novembre 1944, il semble que la statuaire fût peu à peu passée de mode. On aurait pu croire d’ailleurs cet art appartenir à jamais au passé. On aurait eu tort. En effet, les années 2000 mirent fin au statu(e) quo et confirmèrent, et ce jusqu’aujourd’hui même, que les institutions aiment toujours honorer certaines figures de l’histoire grâce à des statues que peut admirer le badaud ou le touriste en goguette.

Monument Leclerc © Florian Crouvezier / Pokaa

La première à avoir marqué ce retour en force est la sculptrice néerlandaise Daphné Du Barry qui, en 2006, réalisa pour le parvis de l’église Saint-Pierre-le-Jeune (catholique) une statue du prêtre et ermite Charles de Foucauld. Né à Strasbourg en 1858, celui-ci eut mille vies en une. Orphelin très tôt, il fut d’abord officier de cavalerie dans l’armée française avant de se prendre de passion pour la géographie et d’explorer le Maroc. Plutôt bon vivant étant jeune, il devint  moine à 32 ans avant de devenir carrément ermite à 39. Installé dans le Sahara algérien, il se passionna alors pour la culture touareg. Il fut assassiné en 1916 dans le contexte tendu de la Première Guerre mondiale et des soulèvements locaux contre l’occupant français. On me dit dans l’oreillette qu’une canonisation serait en vue dans les années à venir… Notons qu’un lycée professionnel à Schiltigheim porte également son nom.

Statue de Charles de Foucauld © Florian Crouvezier / Pokaa

Autre figure incontournable de Strasbourg, et plus récente cette fois : Pierre Pflimlin. Après son décès en 2000 à Strasbourg, il n’aura fallu que sept années pour créer une statue en sa mémoire (par Thierry Delorme). Elle se trouve en bordure de parc de l’Orangerie, face au quartier européen. Rien de plus logique à cela ; d’abord député du Bas-Rhin puis ministre à plusieurs reprises, il fut surtout l’un des plus célèbres maires de Strasbourg de 1959 et 1983 (24 ans !) avant d’enchaîner de 1984 à 1987 comme président du Parlement européen. Europhile convaincu, il a également un pont à son nom qui relie la France à Allemagne au sud de Strasbourg depuis 2002.

Statue de Pfimlin (© archi-wiki.org / Roland Burckel)

Dirigeons-nous maintenant vers le Parc de l’étoile où une statue, autour du cou de laquelle pendent souvent des colliers fleuris et colorés qui tranchent esthétiquement avec le gris du matériau, nous apparaît plus étonnante. Je parle en effet de celle de Gandhi (1869-1948), guide spirituel de l’Inde, chantre de la désobéissance civile et de la non-violence. Autant, on comprend jusqu’à présent le pourquoi de telle ou telle personnalité vis-à-vis de son lien à Strasbourg, autant Gandhi à première vue, c’est plus difficile à expliquer. Inaugurée en 2011, elle est l’œuvre de l’artiste indien Ram V. Sutar et a été offerte par le gouvernement indien à la ville, en partenariat avec l’association Inde-Alsace. En fait, son but est de symboliser la paix et l’humanité entre les cultures. La plaque apposée stipule que « les  urnes latérales contiennent  de la terre recueillie  dans les lieux emblématiques de la vie de Gandhi par les élèves  du Rajkumar College  de Rajkot en Inde », des élèves qui étaient alors en correspondance avec des collégiens strasbourgeois.

Statue de Gandhi © Florian Crouvezier / Pokaa

Enfin, impossible de ne pas terminer cette présentation par la sculpture la plus récente, inaugurée en 2019 place des Tripiers et réalisée par Christian Fuchs. On était alors revenu à une histoire purement locale avec la figure de Reinbold Liebenzeller, chevalier du XIIIe siècle à qui l’on attribue la victoire lors de la bataille de Hausbergen. J’avais consacré un article en entier à cette statue et à cette bataille donc je ne rentrerai pas dans les détails ici. Rappelons simplement que cette bataille a été déterminante dans l’émancipation des Strasbourgeois vis-à-vis de l’évêque et qu’elle contribua à faire de Strasbourg une ville libre.

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Statue de Liebenzeller © Florian Crouvezier / Pokaa

Pour conclure…

Ce petit tour d’horizon nous permet donc de constater que les rues et places de Strasbourg recèlent un certain nombre de statues. Si les figures immortalisées sont plus ou moins connues des Strasbourgeois, il apparaît qu’il n’y a pas de statues de personnalités liées directement à l’esclavage ou la traite négrière, principale cause des déboulonnages évoqués en préambule.

Pour autant, il est peu de figures historiques qui fassent l’unanimité et l’on peut toujours trouver sujet à controverse dans la vie de tel ou tel. Par exemple : la guerre de Vendée à laquelle a pris part Kléber était-elle une guerre génocidaire comme certains le prétendent ? La campagne d’Égypte à laquelle ont participé Desaix et Kléber était-elle une campagne pour la défense de la nation française dans un contexte périlleux ou plutôt une campagne de conquête ? Desaix mérite-t-il son surnom de « Sultan juste » ? Charles de Foucauld était-il un ermite curieux des autres ou cherchait-il à convertir des populations en Afrique ? Leclerc, quant à lui, a certes libéré l’Alsace mais il fut aussi chef du corps expéditionnaire en Indochine… Si on le veut, on voit qu’on peut donc toujours chercher à questionner les vies de ces hommes. Mais attention à l’anachronisme qui consisterait à juger des actes avec notre mode de pensée contemporaine. D’ailleurs, ma formation d’historien fait que je me garderai par principe de juger. Toutefois, il me semblait intéressant de bien connaître les hommes et femmes que Strasbourg affiche en grande pompe dans ses rues. Car une statue, symboliquement, c’est fort, ça représente un personnage grandeur nature. Il est aussi intéressant de constater que ce n’est en tout cas pas un art révolu. La recrudescence des inaugurations depuis le début des années 2000 prouve que l’enjeu pour une municipalité est encore grand.

Enfin, pour ajouter un élément sur le débat quant aux déboulonnages, rappelons que cette technique n’est pas nouvelle. Strasbourg a déjà connu quelques saillies iconoclastes. Citons par exemple celle qui s’est jouée entre Français et Allemands. Résumé du match : les Français dégainent les premiers en 1918 en mettant à bas, quelques jours après l’armistice, la statue de Guillaume Ier qui trônait depuis 1911 sur son fier destrier au milieu de la place de la République (sa tête est encore visible au Musée historique) ainsi que les statues des trois empereurs Guillaume Ier, Frédéric III et Guillaume II qui ornaient une façade de l’Hôtel des Postes. Les nazis répliquent alors en 1940 en brisant la statue de Jeanne d’Arc qui avait pris en quelque sorte la place de celle de Guillaume Ier et en déboulonnant celle de Kléber. 1 partout, la balle au centre.

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