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Strasbourg : de la farine et du raisin au milieu du chaos

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Le réveil sonne à trois heures comme presque tous les matins depuis maintenant vingt-neuf ans. C’est pour cette raison que j’occupe la chambre d’amis, pour que Emma, ma femme, ne sorte pas d’un sommeil déjà assez mouvementé par ses gardes au Nouvel Hôpital civil. Depuis l’épidémie de Covid, elle en a bavé, rentrant sur les rotules, l’élastique d’un masque étouffant gravé sur des pommettes irritées, le visage creusé comme si elle venait de disputer plusieurs rounds de boxe face à un ennemi invisible qui frappe dans le tas, à l’aveugle, qui casse les mâchoires et les poumons en porcelaine de vieux, fragilisés par le temps qui passe.

À cette heure de la vie, tout est calme malgré quelques vagabonds qui arpentent la Rue du travail fraîchement mouillée par une averse insolente et qui tentent de retrouver le chemin de leurs appartements après une soirée arrosée à refaire le monde, les coudes sur la table, l’esprit récitant des fables affabulées. Il n’est pas question de lièvre ou de tortue, mais de sève et de cocus, ni de Jean de la Fontaine, mais de femmes fontaines. Quelques lumières scintillent au milieu de nulle part, dans la cuisine de l’immeuble d’en face ou lorsqu’une portière de bagnole s’ouvre pour en extraire une ombre zigzagante qui disparaît dans l’obscurité d’une ruelle aux pavés brillants. La cafetière couine sur la machine à laver pendant que j’enfile un t-shirt et un pantalon de cuisine usé. J’ai du mal à glisser mon pied droit dans cette chaussette trop serrée, la faute aux rhumatismes qui font brûler la pointe de mes doigts comme si des milliers de guêpes s’étaient donné rendez-vous pour y poser leurs dards tranchants, au même endroit, au même moment.

Le liquide caféiné encore brûlant glisse dans ma gorge. Je me force à tartiner une biscotte avec un morceau de beurre trop froid qui la fait éclater en plusieurs morceaux puis j’allume une clope, la première de la journée, celle qui secoue, qui bouscule le corps et la tête, qui me rappelle qu’il faudrait que j’arrête lorsqu’une quinte de toux grasse finit sa course dans un mouchoir en papier, épuisé par des allers-retours entre ma poche et mon nez qui goutte. Il est temps d’y aller, mon sac à dos sur l’épaule, avec à l’intérieur une bouteille d’eau, mon portefeuille amoché à force de tomber par terre et mon trousseau de clés. La porte se ferme. Je commence à descendre les quatre étages qui me séparent du palier, marquant un temps d’arrêt dès la première marche pour me retourner et fixer la sonnette où notre nom est maladroitement écrit à la main sur une étiquette jaunie qui commence à se décoller.

Je me déplace sans vraiment savoir où aller, l’essentiel étant de m’occuper jusqu’à l’ouverture du Sulky à sept heures, une caverne où je peux voir sans être vu, où le temps s’arrête et où le mensonge commence, entre les paris de turfistes aux yeux qui brillent à chaque fois qu’un tocard franchit la ligne d’arrivée. Je prenais pourtant le même chemin chaque matin et chaque début d’après-midi depuis mon embauche dans cette boulangerie de la Krutenau dans les années 90. J’aurais pu le faire les yeux bandés, par automatisme, reconnaissant chaque carrefour, chaque rebord de trottoir rien qu’à l’instinct, rien qu’à l’odeur de pisse imprégnant les murs de certaines cachettes urbaines pour vessies trop pleines. La routine est un chien pour aveugle qui sent le poil mouillé et qui me guidait fidèlement sur un chemin trop bien tracé. Secrètement, j’espérais qu’il y aurait du changement dans ce métro-boulot-dodo anesthésiant, mais maintenant que je patiente devant ce PMU alors que l’aube pointe le bout de son nez, je m’en veux d’avoir pensé cela, parce qu’elle n’était pas trépidante ma vie d’avant, mais au moins j’avais de quoi subvenir aux besoins de ma famille, de quoi mettre un peu de beurre dans les épinards, un restaurant de temps en temps, des vacances dans le sud une année sur deux tant que le chauffe-eau ne tombe pas en rade, de la confiance et de l’amour afin de dormir chaque nuit sur mes deux oreilles.

Je me sentais utile. J’existais au moins un peu. J’avais un but en me levant et je me regardais dans le miroir sans avoir honte de ce que j’étais devenu.

Le patron me lance un sourire compatissant en me faisant entrer dans son établissement puis me montre une table collée à la fenêtre qui donne sur la Rue du Jeu-des-Enfants.

« Comme d’habitude Francis ? Je te ramène un café et le journal. »

Il disparaît derrière le comptoir pendant que je cogite, en observant les premiers passants qui se dirigent vers la Place de l’Homme de Fer. À cette heure-ci, j’aurais déjà bien entamé ma journée de travail. Préparer la pâte, la faire fermenter, la découper, la mettre en forme, l’enfourner, la cuire et la défourner. Un ballet presque silencieux entre moi et Florian, le jeune apprenti de 16 ans qui commença son CAP à la rentrée dernière. Cet atelier au parfum de levure et à la chaleur presque insupportable en été, c’était chez moi, une parenthèse de quelques heures dans la folie du monde, une coupure qui sent bon le pain chaud, la brioche, le croissant au chocolat ou la croix aux amendes. J’étais fier de la queue de clients devant notre établissement qui se déplaçaient parfois depuis un autre quartier pour acheter l’une des meilleures baguettes de Strasbourg. Et puis nous formions une belle équipe avec Louise, la vendeuse à temps partiel qui complétait l’emploi du temps déjà bien chargé de la patronne. Je me demande ce qu’elle est devenue Louise. Elle devait finir sa licence en anglais en septembre tout en travaillant avec nous après ses cours, deux jours par semaine.

Il n’y a pas beaucoup davantage à faire ce métier sous-estimé parce que manuel et ingrat, mais je n’aurais voulu changer ma place pour rien au monde. Je peux encore sentir l’odeur si particulière du levain, de la mie tiède pendant qu’une pluie de farine s’envolait pour finir sa course dans mes cheveux, sur mon visage, et sur un plan de travail témoin de ces gestes précis mille fois répétés. La radio rythmait une cadence lourde et épuisante. Une fournée partait sur un morceau de Jacques Brel et une autre revenait pendant l’annonce des mauvaises nouvelles du jour sur France Bleue Alsace :

12/02/2020 : « En tant, que plus ancienne centrale française, la fermeture de Fessenheim sera sans doute un événement symbolique du désengagement nucléaire partiel annoncé (de 71 % à 50 % de la production électrique) ; elle préfigure aussi la potentielle fermeture de 6 autres centrales d’ici 2035. L’épreuve sera double : la reconversion économique des zones qui seront touchées, le Haut-Rhin (et ses environ 5 000 emplois liés à la centrale) sera un “laboratoire” de ce qui pourrait se passer sur les autres sites ».

Lorsque ça arrive aux autres, ce type d’information rentre dans une oreille et ressort par l’autre instantanément. Ce jour-là, j’ai eu le même comportement que l’un des types du Sulky qui me tapa sur l’épaule après lui avoir raconté mon histoire. De la pitié quelques secondes. Un soupçon d’empathie. Et puis plus rien. De l’égoïsme. Moi, j’ai un job. Moi, je ne suis pas un fainéant. Moi, je travaille comme une bête, rien ne pourra m’arriver. Et pourtant ce virus qui tue dans les services de réanimation terrassa également l’économie et mes certitudes. Malgré plusieurs semaines au chômage partiel pour l’ensemble du personnel de la boulangerie, ce fut le coup de grâce.

LICENCIÉS . Louise, Florian et moi.

J’avais de la colère en moi, puis de la tristesse et maintenant, j’en suis à un stade où je ne ressens presque plus rien, après avoir démarché toutes les boulangeries de la ville, au culot, pour me vendre comme un jeune premier, un goût amer dans la bouche.

« Vous avez un CV Monsieur ? »

Tout est parti en vrille lorsqu’une recruteuse d’une agence d’intérim me posa cette question. Son téléphone vola. Son ordinateur portable explosa. Son gobelet de mocaccino avec son prénom inscrit dessus s’éclata au sol. Bon sang, mon CV, c’est mes mains et non pas un bout de papier qui ne représente rien. Donnez-moi de la farine et de l’eau et vous verrez à quoi ressemble mon CV. Avec le recul, je ne lui en veux même pas à cette gamine en tailleur qui m’a pris de haut. Elle aussi doit jouer des coudes pour se faire une place et ne pas se faire manger par ce jeune stagiaire aux dents tellement longues qu’elles rayent le parquet. C’est la loi de la jungle pour tout le monde. Les animaux blessés se font dévorer par des charognards avec des euros en guise de crocs et les éléphants les plus faibles meurent seuls dans un cimetière où personne ne va jamais déposer de fleurs.

Quand le chômage frappe à votre porte, ce n’est pas aussi émouvant que dans un film de Vincent Lindon. C’est une claque en plein visage, un coup de téléphone de la police en pleine nuit.

Je ne veux pas finir comme Eric Cantona dans Dérapages, cette série diffusée sur Arte où un chômeur senior pète les plombs et sombre dans la folie. Mais j’avoue avoir pensé à me foutre en l’air lorsqu’on m’annonça mon licenciement comme un médecin annonce un cancer à un patient, avec ce silence pesant où quelques secondes paraissent durer plusieurs heures. Toute ma vie défila. Tous ces sacrifices pour arriver dans le couloir d’un Pôle Emploi du centre-ville.

D’après le quatrième rapport de l’Observatoire national du suicide, présenté mercredi 10 juin, 30 % des demandeurs d’emploi songent sérieusement à mettre fin à leurs jours, contre 19 % des actifs en poste.

J’ai pensé retourner au siège de la franchise de mon ancienne boulangerie pour tirer une balle dans la tête de ce décisionnaire anonyme qui brisa ma vie d’un coup de stylo à plume par soucis de rentabilité, qui m’informa de mon décès professionnel par une lettre avec accusé de réception, une indemnité de licenciement, un cachet à l’encre grasse et une signature en bas d’une page trop blanche, trop lisse, comme si mon existence se résumait à une feuille A4 pliée en trois.

À la page centrale des Dernières Nouvelles d’Alsace, une annonce vente déjà le recrutement de 1300 vendangeurs dans la région pour le mois de septembre.

Dans Les raisins de la colère, Steinbeck écrivait que « Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges. »

La récolte risque d’être exceptionnelle cette année.

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