Les équipes de prévention Covid ont été mises en place à la fin du confinement pour accompagner les Strasbourgeois dans la pratique des gestes barrières et pour répondre à leurs questions. Constituées dans un premier temps de personnels soignants du service santé de la Ville, les équipes comptent désormais sur une quinzaine de jeunes en service civique, à l’écoute des passants.

La brigade Covid

Ce mercredi matin, parmi les clients du marché de la place Hans-Jean-Arp, difficile de ne pas apercevoir les tee-shirts oranges floqués « Uniscité ». Allant à la rencontre des passants, cinq jeunes d’une vingtaine d’années engagent la discussion : « bonjour, vous auriez un peu de temps pour discuter? », « comment vous avez vécu le confinement ? », «  vous aimeriez parler de cette période ? ».

© Mathilde Piaud pour Pokaa

Tous en service civique, ils proposent une oreille attentive et parfois quelques bons conseils. Léo, Aurélie et les autres volontaires font partie du dispositif de prévention Covid, mis en place par la ville de Strasbourg, dès les débuts du déconfinement. « Avec le groupe de travail municipal sur la stratégie de dépistage il nous a semblé important de travailler aussi sur le niveau zéro, c’est-à-dire le niveau de prévention. Dans les épidémies cet élément est souvent oublié », présente Alexandre Feltz, adjoint au maire de Strasbourg en charge de la santé publique et environnementale, présent ce matin-là.

Sur la place, un long fil a été tendu, sur lequel un dizaine de post-its multicolores sont fragilement attachés. Les gens y écrivent leurs idées, leurs ressentis, leurs inquiétudes. Ils posent des mots sur la maladie mais pas seulement, sur cette crise toute entière dans laquelle la France s’est retrouvée happée : « valeurs d’amitié », « fermeture des restos », « contrôles de police », « confinement long et chiant », « prise de poids » peut-on lire en vrac.

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Sensibiliser sans culpabiliser

À l’origine, le dispositif était constitué uniquement de personnels soignants du service santé de la Ville : infirmiers, médecins ou même dentistes travaillant dans les écoles, les PMI ou encore dans les services de vaccination. Leur activité à l’arrêt ou réduite, ils se sont mobilisés pour aller à la rencontre des Strasbourgeois. Parmi eux, le docteur Chamoumi, dentiste, encadrant l’équipe présente ce jour-là. « Nous, on a l’habitude de faire de la prévention dans notre travail. Ici on peut parler des gestes barrières, de l’intérêt du port du masque. Ce matin une dame m’a par exemple dit qu’elle ne voyait pas l’intérêt de porter un masque. Alors on rappelle qu’en porter un, c’est protéger les autres », rapporte-t-elle.

« C’est pour ça que c’était important de déployer le dispositif avec des professionnels qui ont l’habitude de parler des questions de santé publique avec les gens, qui ont la pédagogie nécessaire », insiste le docteur Thibault Mutel, en charge du pilotage du projet de médiation.

@ Mathilde Piaud pour Pokaa

Au début, l’équipe de personnels soignants, évoquait effectivement principalement les fameux gestes barrières. « Il y a eu beaucoup d’informations, qui ont beaucoup changé. Certaines personnes ont maintenant une méfiance ou rejettent ces mesures, constate Thibault Mutel. Le but c’est d’individualiser l’échange, rendre les choses plus personnelles pour que ce soit plus parlant. On va reprendre doucement une vie normale mais il faut avoir en tête que le virus va rester là pendant un moment, il faut qu’on apprenne à vivre avec. C’est important de pouvoir l’évoquer avec les habitants et rappeler que le plus efficace c’est les gestes barrières. »

En insistant : « On est pas là pour faire la leçon ni la police. C’est de la sensibilisation, on est pas dans la culpabilisation. Ce ne sont pas des discussions techniques comme lors d’une consultation médicale mais des échanges entre citoyens sur des mesures qui nous sont tous un peu imposées. »

Des services civiques en renfort

Après quelques semaines de rodage, les personnels soignants volontaires ont été rejoints par une dizaine de jeunes en service civique auprès de l’association Uniscité. Avant la crise sanitaire, Aurélie, 23 ans, faisait de l’accompagnement au numérique dans les Ehpad. Léo, 22 ans, était lui mobilisé dans une médiathèque d’Obernai. Leurs missions stoppées par la pandémie, il ont accepté de rejoindre les équipes de prévention Covid. Les deux volontaires proposent une oreille attentive aux passants qui le veulent. « Beaucoup nous refoulent, certains croient qu’on est là pour leur faire la morale. Mais il y a des gens qui ont besoin de parler et qui ne s’exprimeraient pas si on allait pas les voir. », témoigne Aurélie.

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Jour après jour les discours sont moins centrés sur les gestes barrières et la maladie. « C’est humain, il y a eu une maladie violente mais les chiffres sont bons, on a tendance à mettre à distance la maladie », constate Alexandre Feltz. Alors les volontaires s’adaptent, demandent aux passants si eux ou des membres de leur famille ont été touchés par le Covid-19, peuvent évoquer le dépistage, l’importance de se rendre chez son médecin en cas de doute. « Ils nous racontent comment ils ont vécu le confinement, beaucoup nous disent leur colère contre les autorités ou le gouvernement », constatent Léo et Aurélie.

Recréer du lien

Ce matin-là, comme souvent, Léo et Aurélie écoutent plus qu’ils ne parlent. Le masque qui leur recouvre la moitié du visage laisse apparaître un regard compatissant, réconfortant presque. « Comment vous l’avez vécu ? Et dans votre travail ça vous a beaucoup affecté ? », interrogent-ils Jean-Michel, casquette plate sur la tête et sac de courses à la main. « Ce n’était pas facile la fermeture des berges, des parcs, des forêts. Ne pas aller au ciné, au resto, voir ses amis », leur confie-t-il avant d’évoquer « la manifestation du 16 juin » ou encore «  la mise en lumière des inégalités ». Une discussion d’une dizaine de minutes pour donner son avis, s’interroger et faire le point, que l’homme semble apprécier : «  c’est bien pour recréer du lien, ce qu’a cassé le Covid », témoigne-t-il.

© Mathilde Piaud pour Pokaa

« C’est bien que des gens viennent nous parler », confessent aussi un peu plus tard deux amies, à Aurélie et Léo. « Le contexte n’est pas simple, on ne peut pas réduire ça à une maladie », poursuit l’une d’entre elles. Au fur et à mesure de la discussion les propos se font plus personnels, presque intimes. « J’ai senti que j’étais vieille, alors que je suis quelqu’un d’active. Mes enfants m’ont dit de rester chez moi, j’ai obéi, mais j’ai senti que j’étais renvoyée à ma catégorie de seniors ».

Certains évoquent les conditions économiques, la société ou parfois plus frontalement la maladie : « Il y a des gens qui ont besoin de parler, tout à l’heure une dame me disait que quelqu’un était décédé dans sa famille », raconte le docteur Chamouni, présente pour accompagner les jeunes volontaires.

Un dispositif qui évolue

Mettre des mots pour panser les cicatrices qu’on ne voit pas. Et pour ceux pour qui les paroles ne viennent pas facilement, les services civiques ont réfléchi à différents formats plus ludiques. « On s’est réunis parce qu’on avait du mal avec le format initial, on a voulu trouver quelque chose de plus ludique », relate Aurélie une cocotte en papier à la main. « On y a mis des questions sur le port du masque, les gestes barrières, pour lancer la discussion si besoin », explique-t-elle.

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La quinzaine de volontaires en service civique se rendent ainsi quelques heures par jour dans différents points de passage de la ville et de ses différents quartiers : sur les marchés mais aussi à proximité des arrêts de tram ou des commerces. À la fin du mois, leur mission prendra fin et le dispositif, en perpétuelle évolution, devra une nouvelle fois se réinventer. « Le dispositif existera tant qu’il faudra qu’il existe, assure Thibault Mutel. Il faut qu’on réfléchisse à comment accompagner les gens et les associations pendant les manifestations de l’été. On gère au jour le jour. »

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