Il tourne comme un lion en cage dans notre appartement de soixante mètres carrés. La petite dort dans sa chambre, une veilleuse étoilée projetée au plafond. Ça doit l’apaiser d’être au milieu de toutes ces planètes scintillantes et mystérieuses. Une galaxie protectrice. Un foyer chaleureux au milieu d’un trou noir.

D’habitude, je laisse la porte légèrement entrouverte, mais depuis le début du confinement ce n’est plus possible, parce qu’il a franchi la limite et que je ne veux pas qu’elle voie tout ça.

Son employeur l’a appelé il y a quinze jours pour lui indiquer qu’il serait en chômage partiel pour une durée indéterminée, peut-être même que l’entreprise ne rouvrira pas à la fin de l’épidémie. Au début, il a pris ça avec le sourire pensant qu’il allait en profiter pour se reposer et pour faire les petits travaux dans la maison dont il parle depuis des mois, voire des années. Le fameux lavabo qui goutte ou la tapisserie abîmée de notre chambre à coucher.

Tout ça a été balayé par la frustration d’être enfermé et la peur de se retrouver au chômage dans quelques semaines. Il a toujours été impulsif et nerveux, ne supportant pas que je puisse avoir raison, que je le conseille, mais il se contrôlait jusqu’à maintenant. En quarantaine, le moindre mot le remettant en question est une épée qui le pique à vif, une étincelle qui m’expose en pleine face. C’est comme s’il se sentait en danger, comme si j’étais une concurrente et non plus la femme qui partage sa vie et la mère de son enfant.

Peut-être que sa virilité en a pris un coup parce qu’il ne ramène plus de salaire pour subvenir aux besoins de sa famille ? Peut-être qu’il ne me supporte plus ? Peut-être qu’il a peur de ne pas être à la hauteur ? Peut-être que sa vraie nature cherche à prendre le dessus ? Peut-être qu’il est déprimé ? Peut-être ne suis-je pas assez féminine ?

Peut-être que le diable coule dans ses veines ?

Peut-être que je devrais hocher la tête pour ne pas le contrarier ? Peut-être suis-je la fautive, à ne pas le comprendre, à ne pas le rassurer, à ne pas lui apporter ce dont il a besoin ? Peut-être que je m’occupe trop de notre fille et pas de lui ? Peut-être que je ne suis pas une bonne épouse ? Peut-être devrais-je me couper des réseaux sociaux pour qu’il soit moins jaloux ? Peut-être que ça arrive à plein d’autres femmes et que je devrais arrêter d’en faire tout un plat ?

Je me suis posé ces questions des centaines de fois en regardant ma pommette tuméfiée dans le miroir, tentant de lui trouver des excuses, de le justifier et de lui pardonner encore une fois. Parce qu’il y eut d’autres fois, bien avant le confinement, mais j’arrivais à le calmer ou à partir quelques jours de la maison avec la petite jusqu’à ce que la fureur de ses yeux s’atténue, qu’il « redescende » comme il dit et qu’il murmure des excuses avec la mine d’une bête blessée et piégée.

Désolé – Je ne le ferai plus – Je m’en veux – Je t’aime – Pardonne-moi – Tu es tout ce que j’ai au monde – Ça ne se reproduira plus.

J’y croyais lorsqu’il pleurait toutes les larmes de son corps contre mon sein, gémissant comme un enfant orphelin. Je croyais en la sincérité de ses mots, authentiques, profonds, lui pardonnant pour lui donner une deuxième chance, puis une troisième, puis une quatrième. Les voisins aussi certainement, puisque malgré mes cris, malgré les verres explosés contre le mur de la cuisine à défaut de venir entailler mon visage, personne n’est jamais venu toquer à notre porte. Au contraire, dans la cage d’escalier, les regards étaient fuyants par honte ou par peur de représailles, je ne le saurai jamais.

J’aurais aimé une main tendue, de l’empathie, un coup de téléphone auprès de la police.

Depuis une semaine, il s’est mis à boire en milieu de matinée, agglutiné devant la télévision, à zapper frénétiquement, à jurer à chaque passage d’Emmanuel Macron. Il ne mange plus avec nous et ne nous considère plus que comme des parasites, nous interdisant de parler et de faire le moindre bruit.

Il exige notre présence mais sans bruit, comme des jouets qu’on range dans un coffre en bois lorsqu’on s’en lasse, comme des lépreux qui vivent à son rythme.

En début d’après-midi, il est déjà ivre. L’haleine chargée entre deux cigarettes sur le balcon à saluer poliment les passants comme un mari parfait. De l’extérieur, c’est un homme exemplaire. Un bon père de famille. Un mari charmant.

C’est la tombée de la nuit que je crains le plus, m’enfermant dans la salle de bain, prétextant la prise d’un bain pendant plusieurs heures. Il se transforme en loup, le sang chaud, prêt à mordre tout ce qui lui passe sous la main. Il frappe contre la porte, dans un état second, avec les poings puis avec le pied. Accroupie, je prie Dieu de me venir en aide. Je tremble croisant les doigts pour que le verrou tienne encore quelques heures parce que s’il devait lâcher, je ne donnerais pas cher de ma peau. Au bout de longues minutes, il repart en jurant, en cassant tout ce qui lui passe sous la main jusqu’à ce qu’il s’endorme, qu’il décuve et que le lendemain matin il fasse comme si rien de tout ça n’avait jamais existé.

J’ai terriblement peur de partir parce qu’il va chercher à me retrouver, non pas pour me demander de revenir mais pour m’achever avec ce qu’il trouvera sous la main.

Un marteau. Un couteau. Une bouteille. Un tournevis.

J’ai peur pour ma fille aussi. Peur qu’il la kidnappe. Peur qu’il lui fasse du mal. Peur qu’il lui fasse payer mon départ.

Les violences conjugales sont en hausse de 33% depuis le 17 mars. J’ai entendu ça à la radio. Je ne veux pas finir sur les carreaux glacés de la salle à manger, sans vie, le corps poignardé ou la tête fracassée d’où s’écoule un filet de sang qui commence déjà à sécher. Je ne veux plus sentir ses gifles, son poing dans les côtes, ses mégots de cigarettes sur le bras, son sexe qui entre en moi de force pendant qu’il me tient les bras au point de le casser.

Je ne veux pas mourir même si je suis déjà morte à l’intérieur depuis plusieurs mois.

Cette nuit, nous partirons. J’ai préparé un sac avec quelques affaires pour la petite et moi. Je ne sais pas encore où nous irons. A l’hôtel. Dans un foyer. Chez une amie ou chez ma mère. Peu importe. Là où je tenterai de trouver un deuxième souffle. De me reconstruire. D’apprendre à sourire, pour que ma fille puisse se perdre dans  les étoiles de mes yeux et non plus uniquement dans celles du plafond de sa chambre.


Si vous êtes victime de violences, vous pouvez appelez le 3919.

  • de 9h à 22h du lundi au vendredi,
  • et de 9h à 18h le samedi, le dimanche et les jours fériés.

L’appel est gratuit, anonyme et ne figure pas sur les facture de téléphone. C’est le numéro national de référence pour les femmes victimes de violences, qu’il s’agisse de violences conjugales, sexuelles, psychologiques, de mariages forcés, de mutilation ou encore de harcèlement.

Pendant le confinement, vous pouvez également signaler une situation d’urgence en pharmacie.


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