Je me réveille sur un canapé en velours rouge, disposé comme un fakir dans un cube trop étroit, la tête à la place des jambes, les plumes d’un coussin éventré caressant mon nez trop grand. De la bave sèche sur l’accoudoir, sur le col de mon t-shirt encore trempé de salive fraîche aussi, visiblement.

Une limace invisible. C’est écoeurant.

Mon grand-père passait son temps à imprégner son mouchoir à carreaux de salive, avant de l’enrouler autour de l’index pour enlever délicatement un reste de nourriture du coin de mes lèvres. Je détestais ça, mais maintenant qu’il n’est plus là, je donnerais mon âme au diable pour revivre ce moment, tout comme je tuerais pour sentir l’odeur de tabac froid imprégnant ses chemises trop grandes. Et j’embrasserais mon pire ennemi sur la bouche pour l’entendre siffler un air de Léo Ferré à ma grand-mère, pendant qu’il la tenait par les hanches, tournoyant au milieu de la cuisine.

Avec le temps, va, tout s’en va. On oublie le visage et on oublie la voix.

Je n’oublierai jamais son Eau de Cologne bon marché et ses cheveux gominés à la Franck Sinatra, sa façon de rouler les « r » et de vomir les « SS », ses histoires de marches forcées en pleine nuit, de l’autre côté de la frontière, guidé par l’odeur des cadavres, le long des routes glacées qu’il parcourait sous la bienveillance d’étoiles discrètes, lorsque le monde n’était plus qu’une boule de feu scindée d’un trait bien droit tiré sur une carte jaunie.

Lui comme celui d’en face, ne savait pas pourquoi ils en étaient arrivés là, à jouer à la guerre avec des pistolets à eau qui tirent des balles qui font saigner les chairs.

Malgré-lui. Malgré-nous.

La salive gelée qui cisaille les lèvres, brûle la peau et anéantie l’âme du plus courageux des hommes. Les autres, ceux en costumes militaires, recouverts de médailles, de décorations et d’honneurs, n’utilisent ce précieux liquide biologique que pour faire passer des morceaux trop gras de canards, de gigots, de Cognac ou pour transmettre des ordres suicidaires au front, en léchant le dos d’un timbre poste à un franc. Quelques mots griffonnés au stylo à plume doré. Quelques ombres anonymes condamnées à tirer dans l’obscurité, à trembler dans des abris de fortune bombardés, à parler aux rats à défaut de les manger, à errer comme des zombies à la recherche d’une accalmie.

Les rats non plus, n’en voulaient pas de cette guerre macabre.

La salive sent le vomi, les morceaux en moins. Dans la bouche de son propriétaire, je tolère cette substance acide et gluante. A la limite, j’accepte son passage d’une langue à la mienne lorsque le serpent du désir s’empare des corps et qu’il y a consentement à ce que les muqueuses s’entortillent dans le sens des aiguilles d’une montre comme d’aveugles anguilles électrisées par la passion. Mais certainement pas pour débarrasser une joue innocente d’une tache fragile de confiture ou un cou parfumé de l’empreinte d’un rouge à lèvres.

Quand j’aurai l’âge de mon grand-père, avant qu’il ne parte rejoindre Gainsbourg sur une plage de nuages fins, peut-être que je serai aussi docile qu’un enfant.

Je l’ai vu redevenir le petit garçon qu’il était, amaigri sur son lit d’hôpital, à me demander si je n’étais pas le diable. Son corps changea plus vite que les saisons. Les traits tirés, les dents déchaussées et un cintre d’os pour soutenir une carcasse aussi fragile qu’une marguerite. Tout cela ne s’apprend pas dans les livres, ni au cinéma, où le héros meurt apprêté comme s’il allait à un mariage, le visage joufflu, la peau sans imperfections grâce au travail minutieux d’un maquilleur intermittent du spectacle.

On dit que l’âme pèse vingt et un grammes. Il ne devait pas en être loin, léger comme un colibri sous perfusion, lorsqu’une brise l’emporta soudainement un soir d’octobre.

La pluie perforait le ciel poudreux. J’ai tendance à oublier beaucoup de choses mais je peux encore ressentir l’anéantissement vécu en le fixant, blanc comme la lune, froid comme la neige, sur un chariot métallique qui supporte le poids des morts comme il peut. Il n’y a rien de fascinant à aller à la morgue. Ce n’est pas un décor de la Horror Night à Europapark. Ce n’est pas un jeu. « C’est pour de vrai » comme disent les enfants. Personne n’est préparé à ça. Nous nous sentons invincibles, indestructibles, jusqu’au moment où la faucheuse nous rappelle que nous ne sommes que des êtres fragiles, gouvernés par une pompe en forme de cœur, habillés d’une peau menacée par le moindre choc, le moindre virus.

Éphémères vivants, si fiers et si naïfs, jusqu’à ce que les dieux viennent nous chercher par la main.

En sortant de l’hôpital de Hautepierre, j’ai longuement marché, mêlant mes larmes aux flaques d’eau, étranger de ma propre ville et de ma propre vie.

Strasbourg tenta de me prendre dans les bras, mais pour la première fois, je la rejetai. Aucune ville,même celle où je suis né, ne pouvait me comprendre. Aucun poète, si talentueux soit-il, pas même Baudelaire, ne peut consoler l’absence de celui qui m’apprit à faire du vélo sans les petites roues.

« La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse,
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ».

C’était il y a sept ans, jour pour jour.

Une cigarette sans propriétaire se consume au bord d’une canette de Coca tiède. Les cendres pleuvent sur le tapis persan parsemé de miettes de chips, de poils et de cheveux aux textures et couleurs diverses. Les acariens, parapluies aux pattes, se régalent dans cet arc-en-ciel capillaire.

L’air dans cette pièce est aussi lourd que lors des soirées d’été à faire l’amour, en sueur, en équilibre précaire sur l’évier de la cuisine. Un briquet. Du vernis à ongles. Un verre à moitié vide comatant sur la vitre rayée de la table basse au milieu du salon. Une flaque de gin tonic imprégnant le bord d’une feuille raturée de mots illisibles. A la recherche du temps perdu de Proust, corné, malmené, un passage surligné au Stabilo jaune fluorescent.

« Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté du bonheur ».

Elle est partie il y a quelques minutes. Sa tasse est encore chaude. Mes lèvres sentent la menthe de son dentifrice et le café.

Le jour ne va pas tarder à se lever, je le sais au bruit des pas du voisin du dessus qui part en claquant la porte et tente de maîtriser une quinte de toux dans l’escalier. Sa femme tire la chasse d’eau quelques minutes après son départ puis allume la radio avant de fumer une roulée au bord de la fenêtre, laissant une brume d’Amsterdamer voyager jusqu’à moi.

Le retraité d’à côté est déjà debout, l’immeuble empeste la Ricoré et son labrador gratte à la porte, comme celui des douanes détectant un morceau de shit planqué dans un soutien-gorge trop serré.

Un rayon de soleil glisse entre les plis du rideau et vient se poser sur mon visage à moitié endormi.

J’aime cet instant.

J’aime me dire que tout ça peut s’arrêter d’un moment à l’autre. Une voiture qui grille un feu – Une mauvaise chute à vélo – Un AVC – Un incendie. Je me sens vivant parce que je sais que je peux mourir. Tout cela n’est qu’un jeu organisé entre mauvais perdants, alors autant jouer les yeux grands ouverts.

Le monde se réveille avec douceur et la vie reprend son cours instinctivement, une main rassurante dans le dos, le chuchotement des anges et le son céleste de leurs ailes déployées.

Il suffit de tendre l’oreille pour entendre.

Il y en a un qui se retourne et me salue d’un sourire enfantin. Un paquet de Gitane dépasse de son étoffe en soie. Il peigne ses cheveux blancs avec délicatesse puis s’envole en sifflant un air de Jacques Brel.

Un enfant, ça vous décroche un rêve,

Ça le porte à ses lèvres,

Et ça part en chantant, un enfant.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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