Le printemps est bien là. Terminées les soirées  à hiberner en compagnie de sa télécommande, en trempant des petits-beurres dans une tasse de thé brûlante à la camomille. Les radiateurs s’éclipsent après plusieurs mois de bons et loyaux services à assurer un thermostat 4 de rigueur. La couette Ikéa est en dépression, au fond d’un placard, tentant de se pendre à une paire de chaussettes en laine polaire.

Summer is coming. Sans dragons, sans épées. Des copains, du Picon et quelques planchettes de Comté. Les plus fous tentent l’accord Gin/Knacks à la moutarde.

Le long des quais, les coudes nus sortent des bagnoles aux fenêtres ouvertes. Le concours de l’Eurovision du mauvais goût 2019  est officiellement lancé. Plus il fait chaud, plus la musique émanant des autoradios est insupportable. Certains se font un devoir de nous faire savoir qu’ils écoutent de la merde à chaque feu rouge. Stanley Lubrick est en chasse dans son cabriolet BMW payés en 66 mensualités de 395 euros. Ray Ban sur la tête, survêtement Tacchini. Chemise ouverte, chaîne en or qui brille. Je danse le HOPLA, pas de pacotille. Ici c’est Strasbourg.

Place Kléber, les décolletés côtoient les premiers bermudas hésitants.  Un touriste sourie comme un gamin  en ingurgitant un croissant pur beurre décongelé.  La place reprend vie. Les séducteurs aux lunettes de soleil disproportionnées, prennent possession des terrasses pour un café qui durera une éternité: Des mouches géantes prêtes à tout pour entrapercevoir la bretelle d’un soutien-gorge. Un Spritz. Un bol de cacahuètes. On est mieux qu’au cinéma, tranquillement posés à mater et critiquer les passants.

Le printemps est le terrain de jeu du narcissisme. Filiformes. Bronzés. Les magazines de mode surfent sur la tendance et nous cassent les bonbons avec les derniers  régimes à la mode.

De la soupe aux choux à chaque repas (ton anus est en mort cérébrale à la fin de l’été), celui « sans privation »,  parce que le régime c’est dans la tête (malheureusement, la cellulite c’est dans les cuisses), celui à base de blancs de poulet, de graines de chia, de légumes verts, de liquide, d’air. Respirer fait maigrir, nouvelle tendance venue d’Inde.

Perdre 15 kilos en deux mois, c’est une question de volonté, c’est noté dans Biba. Il suffit d’arrêter de manger, de faire 8 heures de sport par jour, de boire 7 litres d’eau et toi aussi, tu deviendras une gravure de mode. Parce que c’est le but, être regardé et liké avec les yeux. Mettre un bikini taille 32, avoir des fesses de brésilienne et griller au Baggersee pour pouvoir entendre tes collègues glousser lundi matin : « Wouahhhhhhh ! T’es trop bronzée ! T’es trop slim !!!! T’as maigri??? ».

Je parle au féminin parce que je n’ai jamais vu d’article prônant un régime avec un homme en photo. Hasard certainement. C’est bien connu, le mâle ne grossit pas et son bidon lui donne un petit côté sexy que les femmes adorent. Pendant que madame se serre la ceinture, un bout de brocolis entre les dents,  son mari se gave de chips et de bières. La bedaine c’est viril, ça fait office de coussin la nuit et de pouf le jour.

Les premières heures, tu es studieuse et pleine d’enthousiasme. Réduire sa consommation. Peser ses aliments. Le mot graisse n’existe plus. Il est remplacé par lipide. Bienvenues aux protéines,  fruits et légumes. Les placards se vident, une larmichette à l’œil. RIP Balisto, Chips et Kinder Bueno. Bonjour  navets, salsifis et haricots verts.

Bonjour tristesse. Françoise Sagan devait être privée de Nutella quand elle écrivit son bouquin.

Tu scrutes ton fessier dans le miroir toutes les dix minutes pour voir si tu constates déjà un effet parce que tu n’as pas pris d’éclair à la vanille à la cantine. Deux heures de footing après le boulot avec une nouvelle tenue achetée à Décathlon (Le maillot orange en polyester à 9,90 euros avait l’air tellement bien sur l’affiche).

Au parc de l’Orangerie, tu cours comme un pingouin sur le sable chaud. Rouge de souffrance, tu es doublée  par des gamines de 20 ans qui en plus d’être ultra fines, se permettent encore de papoter en enchaînant 10 bornes, les cheveux au vent. Tu tenteras de les suivre par fierté pour leurs jeter des amandes à la gueule mais elles sont déjà loin, très loin.

Au moment de se coucher, ton estomac parle comme la gamine possédée dans l’Exorciste.

« Ta mère suce des bites en enfer. Balance-moi un donuts au beurre de cacahuète, enfant de salops ».

« Mon précieux, je veux mon précieux ».  Gollum rêve de sucre, de crème, de fromage. Tu essaies de t’endormir en comptant les moutons ou plutôt les pizzas 4 fromages, les beignets à la confiture, les spaghettis à la carbonara recouvertes d’une montagne de parmesan, le chocolat chaud coulant sur une boule glacée monstrueuse de vanille aux noix de pécan. La tentation de se lever discrètement pour s’enfiler un bout de frometon  est grande.

Tu te  réveilles trempée comme une toxico en cure de désintox, le coussin plein de bave mais tu tiens bon. Les hallucinations sont fréquentes. Un bébé qui grimpe au plafond. Evan McGregor s’enfonçant dans le sol après un dernier fix de Burger King.

Au réveil, 100 grammes de flocons d’avoine, une gélule à l’extrait de thé et un demi pamplemousse. Un bout de fromage blanc 0 % sur la joue,tes yeux  brillent de cette rage de vaincre.

Bientôt, tu pourras reporter ce jean slim arrogant, cette robe de mariée ou ce petit haut blanc qui te fait des yeux doux depuis 2013. Au dernier essayage, il a pété en te baissant pour scratcher les baskets Mickey de ta fille.

Au boulot, les compliments fusent.

« Tu as meilleure mine. Tu es radieuse, Il y a du changement dans ta vie ».

Tu fais la modeste.  » Oh vous savez, c’est une question de volonté. Vous aussi vous pouvez y arriver « . Tu  lâches un sourire aussi naturel que possible avant de te retrouver aux toilettes à chialer, un rouleau de pq dans la bouche, les jambes tremblantes en pleine crise d’hypoglycémie.

C’est facile, mon cul. Ça fait deux semaines que tu t’enfiles des biscottes et des tomates. Bande de connasses. A la pause déjeuner, elles prennent toutes des pizzas, des burgers énormes avec des frites dont l’odeur te fait saliver.  Tu tuerais pour une goutte de mayonnaise en intraveineuse Des images meurtrières trottent dans ta tête: L’étouffer avec sa tranche de bacon et lui péter la nuque à coup de salade de quinoa.

Après une semaine, tu commences à parler toute seule et à sucer la barre du tram. Tu vois des morts comme dans Sixième Sens sauf qu’ils ont des têtes de macarons à faire flipper Bruce Willis. Tu dialogues avec un paquet de M&Ms au Carrefour Market: « Alors les gars, pas trop serrés là-dedans ? Comment se passe la cohabitation entre les Gilets jaunes et les bleus   du Front National ? Vous ne vous crêpez pas trop la cacahuète ? ».

Tu t’autorises un Pépito par-ci, un brownie par-là, après tout, il faut bien se faire plaisir, tu n’es pas un robot. Moments coupables au bord de l’orgasme comme un gamin qui se cache pour engloutir des bonbons sous son lit. Si tu te fais attraper, tu balanceras le poisson rouge aux flics de la diététique, sans scrupules. Tu pousses le bouchon un peu trop loin Maurice.

Au bout de trois semaines, tu te pèses, confiante.

Un message s’affiche sur ta balance:

« Connasse, tu me prends pour une débile ou quoi ? T’es encore plus lourde qu’avant. Ce régime, tu ne le fais pas pour toi mais pour les autres. Ça ne marchera jamais. Dis-leur de tous aller se faire mettre et sois heureuse, sinon ce n’est pas de la graisse que tu vas perdre mais ton humanité».

Là, tu t’effondres sur le lit. Devant toi, Kate Moss te nargue en couverture de Vogue : « Mon secret ? Surtout ne me priver de rien ». 42 kilos toute mouillée. La mytho. Elle doit chier des boulettes de lapin à force de bouffer toute cette salade au jus de citron. Tu files chez Christian. La boite de 32 pralinés y passe en un quart d’heure. Tu te mets à chialer en regardant d’anciens épisodes de Dawson et de « Belle toute nue ». Tu ne veux pas finir à poil, en photo sur un bus, juste pour être dans la norme.

Si tu en es là, c’est à cause de réflexions débiles entendues dans la rue et des vieilles blagues pourries de ta moitié qui se croit drôle.

A 20 heures, il rentre en sifflotant.  » On mange quoi ce soir ? J’ai  bossé tout la journée, je ne bouffe pas ta merde de salade et du riz à l’eau, je te préviens. Moi je n’ai pas besoin de maigrir, je suis charpenté, c’est génétique ».

Après plusieurs semaines de cogitation, tu décides d’en finir à la fois avec ton régime mais aussi avec cet abruti.

Sur la table, traîne un emballage vide de Petit Lu, quelques miettes et un mot:

« Mon amour, moi et mon gros cul, on se barre. On en a ras la casquette de tes blagues à la Jean-Marie Bigard. On te souhaite de te taper l’anorexique du troisième que tu mates discrètement pendant sa séance de bronzage sur le balcon. Elle réchauffera ton cassoulet et te ramènera une bière, si elle arrive à porter le plateau.

Ps: Il reste de la soupe aux choux au frigo. Il paraît que le chou c’est bon pour la mémoire. N’hésite pas à en boire un grand bol chaque matin, ça te permettra de te rappeler que t’es un gros con. Bon appétit ».


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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5 COMMENTAIRES

  1. Hallucinant, j’adore ! On dirait même que tu es passé par là, en tout cas on sens le vrai, le vécu et le personnel. Bravo pour la belle écriture et pour l’abordage de ce sujet

  2. C’est tellement ça tout est dit rien à rajouter si une chose vive le chocolat le Nutella les speculos et Zut aux gens qui n’aiment pas les rondeurs ! 😂 😉 😜 Avec amour. Isabelle.

  3. C’est bien tout ça mais les hommes aussi subissent une pression sociale. D’après les critères de mode d’aujourd’hui, un homme doit être grand, barbu, tatoué et avoir une coupe de cheveux trop swag. Et puis, il faut évidemment qu’il soit physiquement entretenu (ou « bien foutu ») ce qui implique pour eux des heures et des heures passées à la salle de sport ainsi qu’une alimentation aussi restrictive que celle d’un régime. Par ailleurs, eux aussi se tapent des pubs à longueur de journée pleine d’hommes aux abdos saillants auxquels ils ne ressembleront probablement jamais malgré tous les efforts déployés.
    Mais bon, je dis ça, je dis rien.

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