« Écoute les orgues, elles jouent pour toi. Il est terrible cet air là. J’espère que tu aimes. C’est assez beau non. C’est le requiem pour un pont ».

Les ponts couverts pleurent les destins de ceux qui les traversent. Des  larmes de joie ou de désespoir se rejoignant en un cours d’eau tumultueux pour touristes louant des bateaux électriques à la recherche du grand frisson. Nous nous croisons sur ces ponts comme des ligaments prêts à se déchirer, à rompre, laissant des traces d’émotion sur les dalles colorées. Passagers sédentaires entre deux rives. Gitans logeant en Airbnb ou rêveurs solitaires habitués des lieux. Vestiges au cœur palpitant. Une boîte à musique dans la tête, un xylophone murmurant une bande-son hypnotique de Max Richter. Leftovers torses nus sous un pull en acrylique, cognant nos poings abîmés contre la pierre muette.

Il a commencé à faire froid et les ombres dansantes se sont approchées amicalement.

J’ai senti leurs présences dans mon dos. L’humidité entre mes omoplates. Le tambour lourd et tribal d’une existence orchestrale. J’ai inspiré un frisson pour expirer un souffle de spleen de mes poumons fatigués. Et puis un piano s’est mis à jouer des notes aussi douces que les premiers rayons du soleil me réveillant un matin d’été. Il s’est mis à neiger des plumes blanches par milliard. Les cygnes fiers et majestueux se sont envolés en marchant sur l’eau. Un miracle s’est produit dans mon casque.  J’ai senti Strasbourg respirer comme un amoureux respire la première fois. J’étais en manque de toutes ces petites choses auxquelles je ne prêtais plus attention.

J’ai tendu l’oreille pour mieux entendre le ventre du monde gronder. Django Reinhardt grattant les cordes de sa guitare, adossé contre un saule pleureur. Le vent jouant de la harpe dans mes cheveux. Le carnyx raisonnant au sommet de la cathédrale. Les feuilles battant des ailes, raies élancées dans le ciel orangé de cette fin de journée. Le parfum de la pluie et le bruit de ses gouttes kamikazes s’écrasant sur la tôle d’une péniche amarrée le long des quais. Les anges formaient une chorale lumineuse. L’orgue s’est mis à écrire sur le ciel, le récit des souliers ayant foulés le grès rose devenu noir sous l’effet des gaz d’échappements. La transpiration de ces monuments qui nous observent depuis que l’Homme se pose des questions existentielles.

Les destins et les états d’âme  gravés au couteau sur des bancs orphelins: 15/01/1991, Lola + Mickaël = ♡.

Le tourment microscopique a prit forme pour aboutir à une tornade titanesque. L’orchestre est accordé. J’attends chaque soir ici, à la tombée de la nuit, pour essayer de comprendre d’où vient cette magie, espérant que quelqu’un viendra me donner un signe apaisant. Mais rien. Juste le bruit de l’écume qui se forme en tourbillonnant et qui claque contre l’acier noir d’une écluse bombant le torse.

Les étoiles s’installèrent sans permission dans le ciel comme des enfants figés aux yeux trop brillants. Les violons jouèrent de plus en plus vite jusqu’à faire voler les pétales de géraniums en éclat. Les fleurs du bien, insolentes et libres. Je me suis accoudé à une rambarde branlante et j’ai fermé les yeux. J’ai senti la chaleur maternelle de ma ville, son souffle chaud contre ma nuque et le ronronnement d’un chat en guise de battements de coeur. Des amis scintillants riaient tellement fort que la lune s’en est allée se réfugier derrière quelques nuages timides.

Toujours ce piano dans les tempes. Les touches caressées par des doigts interminables, comme les échasses d’un héron cendré piégé entre deux roseaux. Et puis les musiciens ont prit vie. Le monde continuait de tourner mais je n’étais plus là.

J’étais un personnage en noir et blanc. Melody Nelson mordillant le lobe de l’oreille de Jane Birkin.

Un chou en guise de tête. Ballade clandestine. Une variation verticale tapant à la machine à sourire. Heureux comme un fou qui sait qu’il ne l’est pas. Une vieille chanson qu’on ressort d’un tiroir. Un bredele de Proust encore chaud. Le parfum d’un gâteau au chocolat aux oranges amères. Les croûtons grillés au beurre, valsant dans un bol de velouté de potiron. L’odeur de l’herbe fraîchement tondue avant de mastiquer des épinards crémeux à la cantine.

Le cheval noir, gardien du Musée d’art moderne, se cambra et s’envola pour m’emporter sur son dos. Nous survolions la Cité endormie. Fusionnels. Fils de Ixion et de Néphélé. Cette nuit, nous étions  jeunes. Cette nuit, nous étions indestructibles. Cette nuit, Icare ne se brûla pas les ailes. Nous nous sommes posés sur le soleil  en  fusion dessiné par Tomi Ungerer pour nager dans la lave en ébullition. Nous étions des dieux escortés par des colibris aux becs dorés traversant des vitraux infinis. Des nouveau-nés cherchant leur premiers souffles.

  Jamais je n’oublierai ce que j’ai vu et ressenti. Le Monde de Narnia en plein centre-ville.

Pris d’un vertige de bonheur, j’ai piqué vers la surface de l’eau. Rapace aux yeux noirs, envoûté par le chant d’une sirène aux cheveux roux bouclés. Le vent du diable dans les oreilles. J’ai perforé le reflet des flots pour frétiller, recouvert d’écailles argentées. Mes nageoires me dirigèrent toujours plus loin. De ponts en ponts. D’ici, le monde est une jungle d’algues. Une flaque à crocodiles. Une orgie de libellules jouissant sur des nénuphars aphrodisiaques.

La chanson se termina brutalement sur Spotify. Plus de batterie. J’étais en sueur. Vidé. Les jambes tremblantes, regardant un skateur s’éclater le coude contre le béton en contre-bas.

Derrière moi, un touriste américain.

« Are you ok? ».

Dans ma tête, Gainsbourg fredonnait en s’allumant une Gitane:

Le soleil est rare
Et le bonheur aussi
Mais tout bouge
Au bras de Melody

Les murs d’enceinte
Du labyrinthe
S’entrouvent sur l’infini.

 I’m OK. Enfin je crois. Laissez-moi  juste mes folies pour éclairer la vie.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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