Depuis mercredi matin, vous pouvez voir des affiches vous incitant à voter pour les élections européennes, qui auront lieu l’année prochaine. Alors que la période politique actuelle est prône aux montées des populismes de tous les bords, la Ville de Strasbourg a pris une décision qui a déjà divisé : en fond, le visage de Donald Trump, comme une ombre sur l’Union européenne. Une décision contestable sur plusieurs points mais qui reste très intéressante à analyser.

Quand Trump arrive en ville…

Tout le monde dormait tranquille dans ses dortoirs, lorsque mercredi matin, panique dans la ville encore dans le brouillard : la tête de Donald Trump sur des affiches incitant à voter pour les élections européennes – il est inscrit « Cette fois, je m’inscris et je vote ! ». Dès novembre 2018, la campagne européenne devient politique. Et la ville de Strasbourg n’est pas étrangère à cela ; puisque si vous regardez (tout) en haut de l’affiche, vous verrez Strasbourg.eu. Mais que vient donc faire la ville dans cette affaire ?

Il s’agit en réalité d’une vaste opération de communication, organisée par Jean-François Lanneluc, le dir’com de la ville de Strasbourg, pour inciter les gens à s’inscrire sur les listes électorales, qui ferment le 31 décembre 2018. Il souhaitait faire quelque chose de punchy, de frais – que du jargon communicationnel –, de façon qu’on en parle le pus possible. Il voulait faire le buzz, et au vu des premières réactions, c’est réussi. Le choix de Trump répond à une logique toute simple : il est facilement identifiable, et joue le rôle d’épouvantail.

On a donc une campagne de communication qui vise à faire le buzz, en utilisant comme menace une figure identifiable de tous. Mais est-ce une bonne chose ?

C’est mon Union, ma bataille, faudrait pas qu’elle s’en aille

Tout d’abord, le désintérêt des gens – et surtout des jeunes – vis-à-vis de l’Union européenne ne fait que croître, tandis que l’abstention continue d’être une problématique de premier ordre. Pour les élections européennes de 2014, 74% des jeunes de 18-24 ans s’étaient abstenus. Le problème, au niveau de l’analyse par cause à effet, c’est qu’en même temps, les mouvement dits populistes ont connu du succès un peu partout en Europe : Viktor Orban en Hongrie, Sebastian Kurz (conservateur qui gouverne avec l’extrême-droite) en Autriche, le Mouvement 5 étoiles italien gouvernant avec l’inénarrable Matteo Salvini… les exemples ne manquent pas.

C’est bien la seule fois où Viktor Orban lit quelque chose en rapport avec l’Europe. Crédit @Riposte Laïque

C’est un problème, et un danger pour l’Union européenne en tant que telle. Parce que ces mouvements et partis sont généralement pour un retrait de l’UE, ou alors menacent l’État de droit. L’idée n’est clairement pas de porter ces mouvements aux nues ; au contraire, leur succès représente un problème majeur, qui se trouve néanmoins relégué au second-plan avec cette campagne de communication qui préfère insister sur la peur qui résulterait de l’absence de votes.

SOS d’un abstentionniste en détresse

C’est tout de même sacrément gonflé. L’argument du « si tu votes pas tu vas voir un candidat qui ne te plaît pas accéder au pouvoir » a clairement fait son temps. Il y a un refus, ou un aveuglement, de voir dans l’abstentionnisme un choix politique fort. Et c’est un sujet sensible, comme on avait pu le voir dans l’entre-deux tours de 2017 en France, alors que l’abstentionnisme était à nouveau le premier parti de France. Et de l’UE aussi d’ailleurs puisque, avec 42,61% de votants, l’Union ne fait pas ni l’unanimité, ni la majorité.

Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne

Qu’on se le dise, voter est un acte citoyen, mais ne pas voter est un choix politique. Ce n’est pas l’affaire de fainéants qui ne veulent pas se déplacer. Ce n’est pas leur faute si aucun des candidats présents ne leur convient. Et au lieu de continuellement stigmatiser les gens qui ne votent pas, les élus devraient se poser la question de pourquoi ils ne votent pas.

Mais également pourquoi certaines personnes – et de plus en plus – votent pour les mouvements et partis populistes. Ces derniers se reposent beaucoup sur la passion, les émotions et parfois une illusoire proximité avec les problèmes des « vrais gens ». Centre-droit et centre-gauche sont difficilement dissociables, et que « l’alternance » qui est de mise ne signifie finalement rien du tout.

Intimer les gens à « voter utile », à « faire barrage au FN » (remplacez « FN » par n’importe quel mouvement populiste), c’est perpétuer une seule et même façon de faire de la politique. La grande perdante dans l’affaire est la conviction. Mais bon, depuis quand celle-ci est érigée comme valeur cardinale, encore plus en politique ?

Nos yeux remplis de pourquoi, cherchent une réponse à tout ça

Alors, en fin de compte, pourquoi cette campagne ? Mettre Donald Trump en affiche, dans une élection européenne, c’est quand même pas piqué des hannetons. Certes, cela vient couronner une période d’affrontement croissant entre l’Union européenne et les États-Unis, notamment sur la possibilité de création d’une armée européenne. Les relations sont tendues et Donald Trump lui-même ne s’est pas gêné de monter au créneau avec son arme numéro une : son compte Twitter. Mais ne nous voilons pas la face, ce n’est pas la raison.

L’idée de mettre Trump en spectre qui hanterait l’Europe est juste là pour faire du buzz facile. Et peut-être même d’un manque de courage politique : pourquoi ne pas avoir mis Orban ou Salvini ? Qui, eux, sont Européens, je le rappelle. On a l’impression que la ville a voulu dire quelque chose, mais qu’elle n’a pas osé aller au bout et a choisi une cible facile à la place.

Héhé, c’est pas moi Matteo Salvini qu’ils ont choisi la mairie de Strasbourg… Crédit @AFP / Piero CRUCIATTI

En outre, c‘est aussi faire abstention – jeu de mots – du fait que le terme populisme regroupe bien plus que les partis et mouvements d’extrême-droite. Le populisme de gauche est une notion qui mérite à être creusée, et à ne pas forcément mettre en relation avec celui de droite. Mais après tout, mettre les gens dans des cases vagues, cela a toujours permis d’avancer n’est-ce pas ?

Le problème c’est qu’en faisant cela, elle prend des raccourcis, et, par la même occasion, rappelle aux abstentionnistes qu’il existe un seul et unique camp du Bien : celui du vote. Passé sous silence le problème de déconnexion entre l’Union européenne et ses citoyen, oubliés les problèmes structurels d’une Union dopée au néo-libéralisme galopant, délaissé le déficit démocratique… on préfère stigmatiser les gens, leurs pratiques, au lieu d’effectuer une vraie remise en question sur nos institutions. Ou, en dernier ressort, on joue sur leurs peurs. À se demander qui est le plus populiste dans l’affaire…

Néanmoins, s’il y a bien quelque chose de positif dans tout ça, c’est bien la réaction de Donald Trump sur les événements ; lui qui est toujours aussi sensible lorsque l’on s’attaque à sa petite personne. À vos marques… prêts… tweetez !

Agiter Donald Trump comme épouvantail populistes sur les élections européennes est au mieux maladroit de la part de la ville de Strasbourg. Parce qu’il est difficile de lutter contre quelque chose qu’on n’a même pas pris le temps de définir. En outre, on peut difficilement dire que cela part d’une bonne intention quand l’idée derrière cette campagne était de « faire le buzz ». De ce point de vue-là, c’est réussi : tout le monde en parle. Mais comme les petites phrases de notre Président Jupiter 1er, cela agite le cycle médiatique pendant une semaine, en occultant des problèmes bien plus structurels quant au fonctionnement de l’Union européenne.

En choisissant la facilité, le sensationnalisme et les émotions en lieu et place d’une réflexion sur les problèmes politiques qui touchent l’Europe et l’Union, la ville de Strasbourg n’a pas grandement servi la cause du vote. Car si la peur peut motiver à voter, elle n’est pas une solution à long terme. Et un jour, cela ne suffira plus.

1 commentaire

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here