Sept heures, le réveil sonne.

C’est Hiroshima dans ma tête. Un dentiste a son cabinet dans mon oreille droite. J’entends sa fraise aiguisée percer une carie d’un bruit strident. Son patient hurle dans mon oreille gauche. Je sens pousser un cactus sur ma langue visqueuse et pâteuse. Clint Eastwood affronte Lee Van Cleef. Le bon, la brute et le Dafalgan. Sergio Leone filme, planqué derrière une molaire mais vu l’odeur, c’est plutôt un mauvais Woody Haleine.

J’ai des flashs. Mon numéro de carte bleue qui défile. La ville. La nuit. De la musique. Du monde. Une embuscade.

Des falafels à 3 heures du mat’. Un mec qui vomit contre un mur. Une vodka. Un mal de ventre. Une crotte de chien. Une autre vodka. Une voisine qui ouvre les volets et qui hurle « Tu vas fermer ta grande gueule, je bosse moi connard ». Une vodka. Un urinoir. La porte qui claque. Un Doliprane.

Nous sommes bien dimanche, je suis mort. J’éteins la radio, épuisé par des jérémiades pré-pubères interminables. Justin Bieber à cette heure-ci, c’est pire qu’un séjour à Guantanamo. J’évite de peu de me trancher le pied avec un reste de spaghettis sauce ketchup-mayonnaise-gruyère. Une bonne matière première pour construire un pont à Gênes. Des fringues partout. Un chat. Un tampon à l’encre noire « Molodoi » partiellement effacé sur mon poignet. Une trace d’urine sur la cuvette des toilettes. Un post-it sur le miroir : « Footing à huit heures ».

Courir, un verbe qui devrait être interdit et remplacé par dormir. On ne dort pas assez. La faute à Netflix et aux journées trop longues de boulot.

Je rêve de dormir huit kilomètres ce matin, voir même de faire un marathon de sommeil. Dors Forest, Dors. J’allume le robinet. J’ai le mal de mer. Une plaquette de beurre fondante à la place des cheveux. Les yeux rouges et globuleux d’un Saint-Bernard. Le dentifrice tue Clint d’un coup de brosse à dents en pleine tête. Un roulé-boulé dans la baignoire. J’attends une auxiliaire de vie imaginaire qui viendra me faire la toilette. L’eau est glaciale. Le chat se fout de ma gueule : « Blaireau ! Aller courir un dimanche matin. Ah, ah,ah. Je vais me pieuter dans mon panier en osier. T’es trop naze et n’oublie pas les croquettes ou je pisse partout ». Je tente de lui balancer le Tahiti douche dans les moustaches mais vu mon état, je risque de me casser le poignet ou de shooter le miroir à proximité.

J’enfile un short taille XS période ex Allemagne de l’Est. De belles chaussettes blanches jusqu’aux genoux à la Magic Johnson. Une paire de Asics qui hibernaient dans mon placard depuis 2002. Un verre d’eau pour me donner bonne conscience. Important de s’hydrater avant une épreuve physique. J’ai entendu ça dans 30 millions d’amis. Je descends l’escalier, direction la bagnole.

Après dix marches, je suis essoufflé et je comprends que je vais bien me marrer à cavaler au Parc de l’Orangerie.

Mon pote est déjà là en train de s’étirer. Des mollets de lévrier. Des fesses en titane. La petite blague pour détendre l’atmosphère : « Ah, ah, c’est pas en t’échauffant que t’arrivera à me mettre une branlée ».

Au bout de 50 mètres, je réalise que j’aurais mieux fait de fermer ma gueule. J’ai froid. J’ai mal. Je veux mon nounours et ma maman. Micheline Dax est dans mes bronches et siffle « Somewhere over the rainbow ». Petite remontée acide de salive au goût improbable. Un mélange de jus de citron chaud et de Melfor. J’évite de peu de poser une galette au bout de 500 mètres.

Mon pote me parle de sa soirée sushi d’hier et accélère. J’ai repéré une bûche au premier virage. Si je le frappe d’un coup sec et que je l’enterre proprement, on ne le retrouvera jamais. On se fait doubler par un gamin de 15 ans gaulé comme un décathlonien. Pas le temps de ramasser un caillou pour lui trancher la jugulaire. Je simule un point de côté. Des pieds plats. Une greffe de foie. De l’asthme. L’affaire Benalla. Mon allergie au pollen. Du diabète. La sortie de l’album de Zazie. Rien n’y fait. Cours ou crève. Sir, Yes Sir. Engagé Baleine, à votre service. Il est où l’hélicoptère qui doit m’extraire de ce terrain hostile?

Au bout de deux tours, je vois Dieu dans un arbre avec un sifflet et une banderole : « Ton chat avait raison connard ».

Je suis trempé. Ma sueur sent la Smirnoff de la veille. Inflammable. Convoi exceptionnel. Une étincelle et tout le quartier nous pète à la gueule. Je prie pour qu’il y ait un défibrillateur dans un buisson. Après une heure de course, je vois une lumière blanche au bout d’un tunnel. J’entends une voix. Les Télétubies chantent « Rape me » de Nirvana. Ça y est je suis mort. Crise cardiaque. AVC. Cirrhose des jambes. Appendicite du talon d’Achille.

Mes échasses ne veulent plus s’arrêter. Je sers les dents comme un athlète grec priant pour atteindre Marathon. A ce moment précis, mon corps ressemble davantage à un morceau de feta oublié au soleil. Je suis prêt à égorger n’importe qui pour arriver à la fin de ce putain de tour. Je m’étire comme je peux au bord du coma. Un cygne m’observe, dubitatif. Hypoglycémie. Crampe. Donnez-moi du sucre. Une brique. Un pneu. N’importe quel truc à bouffer.

Je me réveille dans la voiture. De la buée partout. Mon portable vibre. Je souffre pour le sortir de ma poche tellement mes muscles sont contractés. Un SMS. « A la semaine prochaine pour un tour en plus ! ». J’ouvre la portière à la recherche de la clinique de l’Orangerie ou d’une bière fraîche.

C’est là que je les vois. Agglutinés dans des cages. Le regard perdu.

Eux aussi tournent en rond, non pas pour avoir une taille 36 ou rester en forme mais parce que leurs enclos sont des terrains de course contraints et qu’ils y passeront toute leur vie. Des gestes mille fois répétés sous l’agression de regards et du bruit des visiteurs. Un quotidien quadrillé par des barreaux ou un grillage. Qui voudrait avoir cette existence. Ne pouvoir contrôler aucun aspect de sa vie. Une prison pour sujets d’exposition vivants. Des machines au service du spectacle.

Je regarde un jeune macaque droit dans les yeux. Les mains tendus sous la grille de sa cage, il peut lire dans mon âme. Je me demande ce qu’il ressent. « Pour moi, je crois bien que ma charité pour les bêtes est faite de ce qu’elles ne peuvent parler, expliquer leurs besoins, indiquer leurs maux. Une créature qui souffre et qui n’a aucun moyen de nous faire entendre comment et pourquoi elle souffre, n’est-ce pas affreux, n’est ce pas angoissant ? ». Zola aurait honte de faire le même constat plus de cent ans après sa mort.

J’ai honte, moi aussi. Honte de vivre dans un monde ou les « like », les photos de Kim Kardashian ou les bastons de Booba choquent plus que des animaux « sauvages » enfermés dans des boites en métal.

Honte qu’en 2018, à quelques kilomètres d’ici, le fort Foch à Niederhausbergen reste une plaque tournante du commerce de singes à destination des laboratoires publics et privés. Honte du Grand Contournement Ouest de Strasbourg qui piétinera des espèces pour que les bagnoles roulent plus vite. Honte que Vinci mette à mal l’espoir de Léonard de Vinci: « Un jour viendra où les personnes comme moi regarderont le meurtre des animaux comme ils regardent aujourd’hui le meurtre des êtres humains ». Ce jour n’est pas encore arrivé Léonard.

On n’a pas deux cœurs, l’un pour l’homme, l’autre pour l’animal. On a du cœur ou on n’en a pas. J’espère que les générations futures nous pardonnerons d’avoir été des barbares passifs aussi longtemps, regardant la faune à travers des selfies narcissiques. J’espère que mes enfants ne verront jamais un orque tourner en rond dans un parc aquatique. J’espère que nous retrouverons la vue. J’espère.

Les sauvages, c’est nous. J’avais mal aux cuisses, maintenant j’ai mal au cœur.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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