Agathe Lenoir, de son nom professionnel, accompagne depuis quatre ans des personnes en situation de handicap dans l’exploration de leur vie sensuelle et sexuelle. Si nous avons eu l’occasion de la rencontrer à Strasbourg, l’association APPAS se charge de la mettre en lien avec les personnes concernées dans tout le Grand Est.
Un matin de février, Agathe Lenoir nous reçoit à Strasbourg dans l’appartement où elle travaille. Pas en tant qu’accompagnante sexuelle de personnes en situation de handicap : la plupart de ses bénéficiaires ne peuvent pas ou peu se déplacer, c’est donc elle qui se rend à leur domicile.
Les client(e)s qui viennent à cet appartement recourent à un autre type de service sexuel. Agathe Lenoir est également domina professionnelle. Accompagnante, c’est son « travail de cœur » et une envie de longue date.
Pour cette femme qui a grandi avec des proches travaillant dans le milieu du handicap, cette activité est un acte à la fois militant et gratifiant. « C’est beau de voir la personne s’ouvrir, de voir qu’elle va activement demander des choses et être de plus en plus à l’aise, sourit l’accompagnante d’une quarantaine d’années. Il y a toute une dimension d’empowerment. »
L’un de ses bénéficiaires témoigne : « La découverte de l’APPAS et l’accompagnement avec Agathe m’ont vraiment redonné confiance en la vie et m’ont fait prendre conscience que […] la vie affective, même éteinte durant un laps de temps, peut se ranimer et prendre de belles couleurs ! »
« L’une des accompagnantes les plus productives de France »
La mise en lien entre personnes en situation de handicap et accompagnant(e)s se fait via l’APPAS. Association domiciliée à Strasbourg, elle œuvre dans toute la France. C’est la seule qui existe dans le pays. En 2025, l’association a reçu 244 demandes d’accompagnement à l’échelle nationale, pour seulement 42 accompagnant(e)s en activité. L’offre apparaît largement insuffisante au regard de la demande.
« Beaucoup de départements restent sans accompagnants, notamment tout le nord et tout le centre de la France », souligne l’APPAS. Agathe Lenoir est ainsi la seule accompagnante active sur l’ensemble de la région Grand Est. Elle se déplace parfois même jusque dans le nord de la France. Avec entre 10 et 20 personnes accompagnées par an, elle se décrit en plaisantant comme « l’une des accompagnantes les plus productives de France ».
Pour les bénéficiaires, impossible de formuler des préférences concernant l’âge, l’apparence physique ou la personnalité de leur accompagnant(e) : « C’est déjà bien de trouver quelqu’un qui accepte de se déplacer », constate Agathe. Le seul critère retenu concerne le sexe de l’accompagnant(e), homme ou femme.
Pour les femmes hétérosexuelles en situation de handicap, se faire accompagner relève presque de la mission impossible. Déjà, elles doivent combattre le tabou moral qui entoure la question de leur sexualité. Chaque année, au maximum cinq femmes font une demande d’accompagnement auprès de l’APPAS. Celles qui osent contacter l’association se heurtent ensuite au manque d’accompagnants : sur les 42 en activité, seuls quatre sont des hommes.
Parmi ses bénéficiaires, Agathe compte deux femmes. Elles ne sont pas lesbiennes, mais n’ont pas pu trouver d’accompagnant ou se sentaient plus en confiance avec une femme pour découvrir leur propre corps.
« Explorateurs du sexe »
Chercher ce qui marche ou pas, guider, aider à assumer ses désirs : Agathe décrit les accompagnant(e)s comme des « explorateurs du sexe ». Les pratiques varient énormément d’une séance à l’autre et surtout d’une personne à l’autre. En fonction des envies de la personne accompagnée, l’accompagnement peut se focaliser sur la découverte de son propre corps par la personne en situation de handicap, c’est donc du sensuel et/ou du sexuel.
« On travaille beaucoup l’estime de soi, ils reprennent le pouvoir, explique Agathe. S’ils rencontrent quelqu’un, ils sauront qu’ils sont capables de faire ci ou ça, parce qu’ils l’auront déjà vécu. » Reste qu’en fonction du handicap, la question du consentement peut devenir très épineuse. Chaque année, l’APPAS et ses accompagnant(e)s refusent quelques dizaines de demandes de personnes en situation de handicap mental, pour lesquelles le consentement est trop difficile à discerner.
Avant d’être mis(es) en relation avec leurs bénéficiaires, les accompagnant(e)s suivent une formation de quelques jours, dispensée à Lyon par l’APPAS. Au programme : notions juridiques, apprendre à poser un cadre pour exclure tout sentiment amoureux, témoignages, intervention de sexologues ou encore initiation à la kinésithérapie, pour apprendre à manipuler correctement les bénéficiaires.
De nombreux gestes que les accompagnant(e)s sont amené(e)s à répéter s’apparentent à ceux pratiqués quotidiennement par les aides-soignant(e)s : opérer un transfert du fauteuil vers le lit et inversement, aider à la toilette, mettre une poche et un penilex (dispositif médical conçu pour les hommes atteints d’incontinence)… « Il ne faut pas être effrayée par les odeurs », prévient Agathe.
Compétences paramédicales
De fait, nombreux/ses sont les accompagnant(e)s à exercer dans des professions médico-sociales, habitué(e)s à ces gestes de soin et à un travail physiquement éprouvant. « Il faut pouvoir tenir, c’est un travail qui requiert beaucoup de souplesse et de muscles », souligne Agathe. Un engagement difficile à tenir sur la durée et qui peut expliquer une partie des arrêts d’activité des accompagnant(e)s. Une vingtaine de personnes formées ont cessé ou mis sur pause leur accompagnement.
D’autant que le travail se révèle aussi éprouvant sur le plan émotionnel : Agathe a déjà vécu le décès de l’un de ses bénéficiaires réguliers. « C’est difficile, parce qu’on développe une forme d’attachement à eux, raconte Agathe. Pas amoureux, plutôt amical. Mais on partage beaucoup d’intimité, on parle beaucoup, je connais leur vie… On ressent tout le poids de l’injustice. »
L’accompagnement sexuel au coeur d’un flou juridique
En plus des difficultés inhérentes à l’activité d’accompagnant(e) sexuel(le), celle-ci est peu rémunératrice, compte tenu des nombreux déplacements à faire pour se rendre au domicile des bénéficiaires. L’APPAS préconise 150 € pour une rencontre d’une heure et demie. Mais du fait de cette tarification, l’accompagnement sexuel est considéré comme de la prostitution aux yeux de la loi française.
Les bénéficiaires sont ainsi vu(e)s comme des client(e)s de prostitué(e)s et l’APPAS comme proxénète. Les bénéficiaires et l’association sont officiellement passibles de poursuites pénales.
L’association se bat pour faire changer la législation afin que cette pratique soit légalisée, comme c’est le cas dans plusieurs pays voisins : Allemagne, Suisse, Belgique, Pays-Bas. Mais à la connaissance de l’APPAS, « aucune procédure n’a jamais été entamée dans le cadre d’un accompagnement sexuel en France ». Agathe Lenoir y voit une « hypocrisie » de la loi française. « On ferme les yeux sur le sexe tarifé pour les personnes en situation de handicap, on bataille pour que ça puisse exister pour elles. Mais de l’autre côté, tout est fait pour mettre fin au travail du sexe. »
Deux perceptions opposées du travail du sexe
Agathe Lenoir s’emporte aussi de la perception « angéliste » de l’accompagnement sexuel de personnes en situation de handicap par la société, qui contribue selon elle à véhiculer l’image de personnes asexuées. « Les gens sont souvent admiratifs, relate-t-elle, on me dit que ce que je fais est noble. Je peux le comprendre intellectuellement, mais dans la pratique, non, ce n’est pas noble. Ça reste une activité sexuelle. »
Selon Agathe, derrière la bonne volonté de nombreuses accompagnantes se cachent bien des fantasmes : « Elles ont parfois l’image des ‘pauvres petits handicapés qu’il faut aller aider’, puis elles se sentent trahies. C’est un travail difficile et on n’est pas face à des petits enfants naïfs. On est face à des hommes avec des envies sexuelles », conclut-elle. Toujours selon Agathe, ces accompagnantes n’ont pas tenu sur le long terme.
Agathe Lenoir supporte d’autant moins cette vision « angéliste » de l’accompagnement pour personnes en situation de handicap que son activité de travailleuse du sexe avec des personnes valides en tant que domina professionnelle reste largement stigmatisée par la société. Elle peut néanmoins compter sur le soutien de ses proches, dont sa mère.


