À quoi ressemble le travail du sexe sur Internet ? C’est la question que nous avons posée à trois Strasbourgeoises. Lutte contre l’invisibilisation et la stigmatisation, gestion des plateformes et des réseaux, déconnexion… Elles nous ont raconté les coulisses de leur métier, loin des idées reçues. Cet article s’inscrit dans la série « Strasbourg sous les radars », qui s’intéresse aux aspects invisibles et méconnus de la capitale européenne.
Dans le salon d’Eva, elles sont trois à pianoter sur leur téléphone en attendant le début de l’interview, cet après-midi de février. Gestion des réseaux, réponse aux clients : le travail ne s’arrête jamais vraiment pour Léa Tcha, Eva et Lily, travailleuses du sexe (TDS) sur Internet.
« Les plateformes prennent entre 20% et 30% »
« Le TDS virtuel, c’est tout ce qui est lié à l’expression du sexe sur Internet », résume Lily. « Ça comprend notamment tout ce qui est plateformes, comme MYM, Onlyfans ou Patreon », ajoute Léa Tcha. Les TDS fixent le prix de leurs abonnements et choisissent les contenus auxquels ils donnent accès.
« Sur les sites de cam, on fait un show en direct avec un forum, poursuit Lily. C’est un principe de freemium : les gens ne payent pas pour voir, mais s’ils veulent que l’on fasse quelque chose en particulier, ils achètent une monnaie virtuelle et font des dépenses pour nous. On a un tip menu, comme au resto, avec ce que l’on accepte de faire et un prix pour chaque chose. C’est nous qui le définissons. Parfois, les gens paient ensemble pour pouvoir atteindre des objectifs plus importants : il y a un petit côté communauté. »
Le travail du sexe en ligne s’exerce également sur les réseaux sociaux. « Il y a tout ce qui est médias personnalisés, détaille Eva. Ce sont des gens qui me contactent sur WhatsApp ou Telegram pour m’acheter une photo, une vidéo ou sextoter. »
Une option plus rémunératrice. « Les plateformes prennent entre 20 et 30%. Quand on me paye par PayPal, PayPal prend 4%. J’ai une auto-entreprise : le mieux, c’est quand les clients me font directement un virement sur le compte lié à mon activité. »
« Ça m’a énormément donné confiance en moi »
Vis-à-vis du travail du sexe virtuel, les parcours de Lily, Léa Tcha et Eva sont différents.
« J’ai découvert ça avec mon mec, se souvient Lilly. On a vu une pub à la télé tard le soir : on ne connaissait pas du tout le concept et on est allés voir. Je lui ai d’abord dit que je ne ferai jamais ça de ma vie. J’avais en tête un certain nombre de clichés, avec des contenus ultra vulgaires où les gens étaient maltraités. En regardant de mon côté, je me suis rendu compte qu’on pouvait faire ce qu’on voulait finalement et j’ai trouvé ça très cool. »
« Quand on s’est lancés là-dedans, j’avais 25 ans et ça m’a permis d’explorer beaucoup de choses dans ma sexualité que je n’aurais pas forcément pris la peine d’essayer toute seule, poursuit-elle. Ça m’a aussi énormément donné confiance en moi, alors que j’étais hyper timide. Je me suis dit : ‘Tu as des gens qui donnent de l’argent pour que tu te déshabilles : finalement tu peux tout faire ! »
Eva était d’abord escort avant de devenir TDS en ligne. « À la base, je voulais juste partager mes photos. Et petit à petit, des gens ont commencé à me demander s’ils pourraient voir un peu plus mes pieds, ou si je pouvais faire plus de photos de lingerie. Ça me prenait cinq minutes. Mais au fur et à mesure j’ai eu de plus en plus de demandes. Au début, je ne montrais pas mon visage car j’étais extrêmement complexée : ça m’a aidé à m’accepter. »
« Au-delà de la diversité des kinks, j’ai découvert plusieurs aspects intéressants comme la retouche photo, le montage, l’écriture de petits textes… Il y a vraiment une partie hyper créative. Ça n’a rien à voir avec l’escorting ou on est plus dans l’humain, dans la présence à un moment donné. Le TDS en ligne, c’est vraiment un personnage que l’on se crée avec tout un univers autour. C’est ce qui me plait et ce qui fait que j’ai persévéré là-dedans. »
Disponibilité permanente
Tout le travail quotidien consiste à faire vivre ce personnage au rythme des demandes. « Les réseaux sociaux, ça ne s’arrête jamais. Depuis que l’on a accès à Internet, on a l’habitude de pouvoir poser une question et avoir la réponse tout de suite. Comme notre travail est virtuel, certaines personnes s’imaginent qu’on va leur répondre immédiatement dès qu’ils nous sollicitent », expose Eva
« Certains peuvent même être envahissants. Pour eux, on est disponibles tout le temps », détaille Léa Tcha. « Ils ont du mal à comprendre que c’est notre travail, qu’il y a une dimension d’acting, reprend Eva. Pour certains, soit tu te forces, soit tu aimes ça. Soit tu es prude, soit tu es une grosse salope. Il n’y a pas d’entre-deux. »
Durer dans le métier demande donc de mettre des limites, et de savoir parfois déconnecter. Surtout pour des travailleuses dont le temps d’écran quotidien dépasse régulièrement les 10 ou 12 heures.
180 euros par mois en moyenne sur OnlyFans
Installées depuis presque 10 ans pour certaines, les trois jeunes femmes arrivent aujourd’hui à vivre du travail du sexe en ligne. Mais la réalité financière du métier est loin de l’idée que l’on s’en fait. « Il y a des meufs qui imaginent qu’elles vont prendre leurs nichons en photo et se faire 10 000 euros par mois, mais ce n’est pas la réalité », détaille Léa Tcha.
« La moyenne des revenus sur OnlyFans, c’est 180 euros par mois. Il y a beaucoup de comptes qui ne gagnent rien du tout et une petite poignée qui gagne vraiment des dizaines de milliers d’euros », détaille Lily.
« Mon copain et moi, on a chacun un boulot à côté. Si on charbonne vraiment, on peut atteindre 3 000 ou 4 000 euros brut avec le TDS en ligne, mais en moyenne on est plutôt entre 1 000 et 2 000 euros », poursuit-elle. « Au début c’est très dur, parce qu’il faut se faire connaître. »
Lily se souvient notamment d’une amie qui voulait se lancer et qui a participé à des shows avec elle et son copain. « Elle a voulu ouvrir son OnlyFans pour poursuivre, mais les seules personnes qui sont venues la suivre sont celles qui l’avaient découverte avec moi et voulaient la soutenir. Au bout de quatre mois elle a arrêté, parce que si tu ne fais pas de promo à côté, ça ne marche pas. »
« Notre premier travail, c’est de se battre pour pouvoir travailler »
Pour pouvoir faire leur promotion, les travailleuses du sexe doivent jongler entre les plateformes, les sites et les messageries. Et leurs politiques en matière de contenu. Ces dernières années, un certain nombre de sites ont cherché à évincer les TDS ou à invisibiliser leur contenu.
« Il y a deux ou trois ans, OnlyFans a annoncé vouloir bannir les TDS, se souvient Lilly. Finalement, ils ne l’ont pas fait, mais il y a beaucoup de gens qui ont perdu confiance en la plateforme. »
« C’est d’autant plus ironique que c’est une source de revenu importante pour eux », soupire Léa Tcha qui a, elle aussi, vu ses comptes sauter sur Instagram et TikTok. « Sur Insta, j’avais tous les contacts des photographes avec qui je devais faire des shootings en début d’année : j’ai tout perdu et j’ai dû tout annuler. Insta, c’était aussi mon book pour mon activité de stripteaseuse : sans ça les clubs ne peuvent plus me trouver. »
« Sur les plateformes, il n’y a pas de recherche interne, poursuit Lilly. Les gens viennent nous y retrouver parce qu’ils nous ont vues ailleurs. Ils suivent nos liens s’ils le veulent bien, mais là aussi, on est obligés de les cacher. Même si tu n’as qu’un lien MYM, tu es obligé de le mettre dans un Linktree si tu ne veux pas voir ton compte sauter. »
Quand les plateformes ou les réseaux suspendent un compte, les TDS perdent leurs revenus. « C’est un peu comme si tu étais boulanger et que ta boulangerie brûlait. Non seulement tu repars de zéro, donc tu es obligé d’en rouvrir une ailleurs, mais en plus, tu ne peux pas prévenir tes clients du déménagement », s’agace Léa Tcha.
S’ajoutent à cela les évolutions en matière de réglementation. Depuis septembre dernier, la législation impose aux visiteurs/ses de sites contenant du contenu pornographique de s’identifier, pour empêcher des mineur(e)s d’y accéder. Le système a découragé un certain nombre de personnes. « Finalement, notre premier travail, c’est de se battre pour pouvoir travailler », regrette Eva. « C’est ce qui nous prend le plus de temps. »

