Chaque année, la Confédération paysanne organise le Salon à la ferme, réponse locale à la grande foire agricole parisienne. Cette année pour le 8 mars, à Sainte-Croix-aux-Mines (Haut-Rhin), la discussion tournait autour de la place des femmes dans le monde agricole.
Dans la cour de la Ferme de la Bouille, à Sainte-Croix-aux-Mines, la fête bat son plein et une centaine de personnes se baladent entre les stands de produits locaux, discutent autour d’une bière locale ou admirent la perspective sur la vallée. Ce dimanche 8 mars 2026, la petite ferme d’élevage installée sur les pentes des Vosges accueille la sixième édition du Salon à la ferme organisée par la Confédération paysanne.
« On fait venir des paysans, des assos, des gens qui se retrouvent autour du monde paysan et on ouvre nos fermes avec toujours un aspect politique, explique Violette Botter, paysanne [un terme qui peut faire débat dans notre société mais qui est utilisée politiquement parlant par les femmes rencontrées dans cet article, ndlr]. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas juste de faire une porte ouverte, c’est d’avoir des discussions avec les consommateurs. »
Au menu de l’événement ? Table ronde sur l’agriculture et, 8 mars oblige, « causerie » sur la place des femmes dans l’agriculture.
Informer sur les droits des paysannes
« Nous allons faire une frise historique des droits des paysannes », explique Églantine Berthet, porte-parole de la Confédération paysanne en Alsace. La floricultrice distribue alors une feuille à chaque membre de l’assistance avec inscrite dessus une avancée sociale dont la date est cachée. « Il faut essayer de deviner la date et de vous placer dans l’ordre chronologique. » Quand tout le monde pense être dans le bon ordre, les dates sont dévoilées.
En 1976, les paysannes obtiennent un congé maternité de 15 jours. En 1979, création du statut de conjointe participant aux travaux qui offre à chaque femme d’agriculteur son premier statut juridique reconnu. Ainsi de suite jusqu’aux avancées les plus récentes, comme en 2006 avec la suppression de l’obligation de demander l’accord du chef d’exploitation pour obtenir le statut de conjoint(e) collaborateur/rice.
Violette Botter commente la fresque, « on se rend bien compte que ça ne fait pas très longtemps qu’on veut bien nous laisser une petite place, on gagne quelques droits très doucement ».
Sexisme « ordinaire »
Odile est aujourd’hui à la retraite, elle raconte son installation en Moselle au début des années 1980, un autre monde, une autre époque. « Avec mon conjoint, on avait fait le lycée agricole sans être fils et fille d’agriculteurs. Pour nos voisins, on devait forcément échouer. » Elle témoigne aussi de ses difficultés à trouver sa place sur sa ferme, cantonnée à la traite des vaches et à la comptabilité. « Les outils pour les travaux des champs n’étaient pas adaptés aux femmes, c’était si long de régler le siège du tracteur à ma taille, que du coup, on n’échangeait pas les rôles avec mon mari. »
Pour Odile, si les droits des agricultrices ont mis si longtemps à se mettre en place, c’est en partie à cause du poids des structures traditionnelles du monde agricole. « Mes amies agricultrices me disaient que comme je n’étais pas de leur milieu, je pouvais parler des problèmes. Elles, elles subissaient tout le poids culturel de leurs parents, de leur famille et de leur mec qui commandait. »
Annie, elle, s’estime chanceuse : « J’ai un mari très ouvert qui m’a toujours soutenue pour que je trouve ma place à la ferme. » Enseignante de formation, elle passe progressivement à temps plein sur leur exploitation. « J’ai développé la partie vente en direct de notre activité, c’est mon domaine, explique-t-elle. On essaye de travailler ensemble, moi, je sais où vont les cartons et lui est capable de les porter. »
Pourtant, Annie fait, elle aussi, face au sexisme dans son activité. « Quand un représentant débarque à la ferme, il me demande où est le patron. Pourtant, c’est moi qui fais les comptes et je sais beaucoup mieux que mon mari où on en est financièrement. Sur les marchés, les gens me demandent si mon patron est sympa, ils n’imaginent pas que je puisse être la patronne. »
« Le travail des femmes est invisibilisé »
Pour Églantine Berthet, membre de la commission femmes de la Confédération paysanne, le sexisme est très présent dans le monde agricole. Selon une enquête réalisée par la commission, la répartition des tâches reste extrêmement genrée sur les exploitations. Les deux tiers des femmes interrogées déclarent s’occuper de la comptabilité et/ou de la traite, quand elles sont moins de 10% à travailler dans les champs et à s’occuper de l’entretien des machines.
« Notre travail, celui des femmes, est invisibilisé, explique Églantine Berthet. Beaucoup d’agriculteurs disent que leur femme ne travaille pas vraiment parce qu’elles ne font ‘que’ la compta ou la traite. Ça craint, parce que la compta et la traite, c’est indispensable à l’activité d’une ferme. »
Les paysannes font aussi face au sexisme des institutions : « Dans les relations avec les professionnels, banques, assurances, notaires, il faut encore se battre pour avoir son nom en premier sur les papiers. » Quand Églantine Berthet s’est installée seule en horticulture, il lui a été régulièrement demandé si son conjoint allait l’aider ou se porter garant, bien qu’il ait une tout autre activité professionnelle sans lien avec la ferme.
Elle témoigne également de l’existence d’une « taxe rose » appliquée par des commerciaux peu scrupuleux, « on paye notre installation 10% plus cher que nos collègues masculins juste parce qu’on est des femmes ». Enfin, si la moitié des élèves des formations agricoles sont des femmes, les trois quarts des exploitations sont dirigés par des hommes.
« Si tu fuis, tu perds tout »
Un féminicide sur deux a lieu en milieu rural, alors que 70% de la population vit en ville. « Cela s’explique parce que ce sont des petits réseaux, tout le monde se connait et c’est plus difficile pour les femmes de sortir de leur cercle et de la violence qu’en ville », explique Églantine Berthet.
Pour la porte-parole de la Confédération paysanne, la situation des femmes du monde agricole est encore plus critique. « Les paysannes sont engagées professionnellement avec les hommes, c’est d’autant plus difficile de partir. Quand tu es installée avec quelqu’un de violent, si tu fuis, tu perds tout. »
Églantine Berthet et les autres membres de la commission femmes travaillent actuellement sur un protocole de lutte contre les violences sexistes et sexuelles au sein du syndicat, mais elle se dit inquiète de l’évolution des mentalités dans le monde agricole. « Il y a des courants masculinistes qui se développent. Ils ont toujours été là, mais en ce moment leur discours est légitimé par la parole politique. »



