Qu’ils et elles travaillent sur un chantier, perchés à 50 mètres de haut, avec des enfants ou dans une cuisine, de nombreux/ses Alsacien(ne)s ont dû s’adapter ces dernières semaines. La cause ? Un épisode caniculaire extrême, suivi de fortes chaleurs qui ne semblent pas vouloir s’arrêter. Pour mieux comprendre leur quotidien au travail, on est parti à leur rencontre à Strasbourg et ses alentours.
Deux semaines après l’épisode caniculaire extrême qui a touché l’Alsace, les conséquences sont encore visibles. Fatigue, nuits blanches, forte hausse des décès, arbres et plantes jaunis… Nos habitudes et notre manière de vivre ne sont pas encore adaptées au dérèglement climatique.
Face à des records absolus de température battus partout en Alsace, on s’est demandé comment certains corps de métier pouvaient continuer à travailler sous 35-45°C ?
Chauffeur sur chantier, archéologue, second de cuisine, directrice de crèche, cordiste, régisseur sur des événements : ils et elles ont accepté de nous rencontrer ! Et on n’oublie pas les boulangers/ères, les professeur(e)s, les agent(e)s du service de collecte des ordures ménagères, les livreurs/ses, le personnel hospitalier… Alors que l’Alsace est en alerte orange canicule depuis le vendredi 10 juillet.
Nouveaux horaires et crème solaire remboursée : les entreprises s'adaptent
« En pleine canicule, j'ai découvert que certains silicones pouvaient presque devenir de l'eau »
Cordistes depuis 11 ans et à leur compte depuis neuf mois, Frédéric et Léo travaillent partout où l’accès est trop difficile. « En haut d’une tour strasbourgeoise de 50 mètres ou à quatre mètres du sol pour réparer une gouttière. »
Les deux associés l’avouent sans détour, le dérèglement climatique est « de plus en plus visible, la canicule de juin a vraiment été très compliquée, pour nous et les équipes ».
Frédéric développe : « L’équipe est intervenue sur une toiture pour trouver une fuite et une partie du toit était plat avec du bitume. Il faisait tellement chaud que nos chaussures collaient au sol, sans parler des tuiles qui étaient brûlantes. »
Léo poursuit, en expliquant que les toits deviennent de « véritables planchas géantes, surtout quand il y a des verrières et du métal ». Avec leur entreprise alsacienne KoGitech, et afin de préserver la sécurité de leurs collègues, ils ont donc fait des ajustements. Les horaires de travail changent pour commencer à 6h ou 7h du matin plutôt que 8h, les pauses sont plus nombreuses et certains chantiers sont même décalés.
D’après Frédéric, les personnes qui font appel à eux sont à l’écoute, « surtout que c’est mieux pour la qualité de notre travail ».
Pour preuve : « Fin juin, en pleine canicule, j’ai découvert que certains silicones pouvaient presque devenir de l’eau. Et puis, les matières premières ne sont pas adaptées, que ce soit pour la maçonnerie, la peinture, etc. Ils n’aiment pas ces températures caniculaires. » Même histoire pour le nettoyage des vitres qui est plus compliqué lors de fortes chaleurs.
« Il arrive qu'on soit en plein soleil, sans ombre »
Reste un problème de taille : les interventions en urgence, qui ne peuvent pas être déplacées. Comme celle sous des combles, sous 60°C en juin, pour sauver un chat. « On ne pouvait même pas toucher les tuiles, heureusement on a pu le sauver à temps ! »
Ils peuvent aussi adapter leur tenue en portant par exemple un tee-shirt. C’est aussi le cas de Céline, 48 ans, qui travaille pour Archéologie Alsace. « Pendant l’été, on a plusieurs chantiers de sondage archéologique et il y a un protocole ‘fortes chaleurs’. »
Là aussi, il consiste à modifier les horaires de travail en fonction de la météo, à rajouter des pauses et même à se faire rembourser la crème solaire par l’entreprise. « C’est vraiment top, car il arrive qu’on soit en plein soleil, sans ombre, comme aujourd’hui sur ce parking. »
Archéologue depuis 20 ans, son métier consiste notamment à vérifier la présence de vestiges avant la construction de nouveaux bâtiments ou routes. « En ville c’est plus compliqué, on ne peut pas commencer les travaux à 6h sauf dérogation, donc c’est plutôt 7h-16h. »
Avec ses collègues, elle peut aussi profiter d’une « base vie » de chantier bien isolée (un préfabriqué), avec frigo pour prendre des pauses à l’ombre.
Il faut moderniser les lieux de travail pour les salarié(e)s, mais pas que
« Quand dehors il fait 40 degrés au soleil, dans la cabine, il en fait 45 »
Au-delà des solutions évoquées, certaines entreprises doivent aussi se moderniser. À 36 ans, Mickael est déjà dans les travaux publics depuis 20 ans. Intérimaire, il travaille pour plusieurs sociétés en Alsace qui proposent des locations de machines avec chauffeurs/ses. « Je conduis des pelles sur de nombreux chantiers, dans la cabine il y a une petite clim mais elle ne fonctionne pas toujours correctement. Dans les années à venir, il va falloir changer ces engins. »
Il prend l’exemple, lui aussi, de la canicule de juin dernier : « Quand dehors il fait 40 degrés au soleil, dans la cabine de la pelle de chantier, il en fait 45. On suffoque un peu à certains moments, surtout l’après-midi. »
Il évoque aussi une hausse de la fatigue en été, surtout avec les fortes chaleurs. Là aussi, un plan canicule est enclenché. « Notre boulot commence alors plus tôt le matin, à 7h, et on va boire beaucoup plus. Dans l’ensemble, les entreprises sont à l’écoute. »
Autre élément à revoir selon lui, les tenues de travail : « Il y a 15 ans, les règles étaient plus souples, on pouvait travailler en tee-shirt et en short. Ça, ça n’existe plus, et c’est normal, c’est pour la sécurité. Mais être en manches longues, pantalon et casque toute la journée, ça rend encore plus difficile le boulot. On doit bien pouvoir trouver un juste milieu, peut-être dans les matières utilisées. »
« Il fait 33 degrés dans les dortoirs où les 50 bébés dorment, il fallait trouver une solution »
Après le bruit des travaux, place au silence d’une sieste à Strasbourg. Quand on rencontre Marion, directrice du Centre socioculturel du Fossé-des-Treize, la visite commence… sur une scène !
« La crèche, située dans les étages, est l’espace le moins bien isolé. Il fait 33 degrés dans les dortoirs où les 50 bébés dorment, il fallait trouver une solution. » Et elle est toute simple : installer les lits dans la salle de spectacle du CSC, au rez-de-chaussée du bâtiment, où il fait environ 25°C.
Marion explique : « Les plus vulnérables, c’est les bébés et on doit pouvoir leur offrir un sommeil de qualité. » Surtout qu’en crèche, ils font une à deux siestes chaque jour.
Pour le reste du temps, les idées ne manquent pas : petits bricolages, brumisateur à l’extérieur et installation de climatiseurs mobiles dans chaque étage (mais impossible dans les dortoirs). Pour offrir un peu de fraîcheur aux plus petit(e)s, Marion est aussi en contact avec une maison de retraite climatisée et une église. « Ils peuvent devenir des refuges dans des situations de canicules extrêmes. »
Fin juin, la crèche a fermé pendant deux jours pour des questions de sécurité… Et l’été, le 4e étage est complètement condamné. Pendant notre visite, et alors qu’il ne fait « que » 31°C dehors, on a l’occasion d’y aller. Sur place, on comprend tout de suite le problème et on a juste le sentiment d’être dans un air fryer.
Il fait déjà très lourd, surtout après plusieurs semaines de fortes chaleurs. La raison ? Des fenêtres au plafond qui ne semblent pas du tout adaptées. « On a des problèmes d’isolation depuis de nombreuses années, on espère que la municipalité va nous aider, le bâtiment lui appartient. »
« On allume pas les équipements de cuisine tant qu'on en a pas besoin »
Direction ensuite le Salon de Thé Grand’Rue, pour rencontrer Justine. À 32 ans, elle travaille ici depuis trois ans en tant qu’employée polyvalente. « Je suis en salle de 8h à 11h et ensuite je seconde le chef de cuisine. Pendant la canicule de juin, il était en vacances et je l’ai remplacé. »
Contrairement à d’autres professions, compliqué ici de changer les horaires de travail. « C’était vraiment pas simple fin juin, mais on a de la chance car la gérante est prête à fermer quand il fait vraiment trop chaud. On a donc fermé pendant une journée. »
Pour arriver à travailler en cuisine lors de fortes chaleurs, entre la friteuse, le four et le piano de cuisson, elle a trouvé plusieurs solutions. « Déjà, on a un rafraîchisseur d’air avec pain de glace. Ensuite, on n’allume pas les équipements de cuisine tant qu’on en a pas besoin. Je vais aussi mettre une serviette d’eau froide sur la nuque quand je commence à avoir trop chaud. »
Mais face à la multiplication des canicules, il va falloir faire des travaux, « c’est ce que prévoit la gérante en cuisine, car on sait que niveau météo, ça sera de pire en pire ».
La canicule et ses conséquences économiques
Le dérèglement climatique n’engendre pas uniquement des problèmes sociaux, il a aussi des conséquences économiques. On l’a vu, des chantiers sont décalés, des crèches et des commerces ferment quelques jours, mais des événements doivent aussi être annulés.
À 28 ans, Denis est fonctionnaire, responsable et régisseur pour la salle de spectacles du Zornhoff, à Monswiller (Bas-Rhin). En parallèle, il aide aussi certain(e)s artistes, notamment avec l’association Audiosphère.
« De mai à septembre, je travaille sur beaucoup d’événements en extérieur, comme des concerts. Quand il fait trop chaud, le matériel va se fragiliser. » Par exemple, pour des projecteurs qui chauffent déjà lors de leur utilisation, la canicule va faire griller leurs ventilateurs. « On a dû changer des pièces, beaucoup plus que d’autres années, ça a un coût. Autre exemple, pendant un spectacle, mon iPad a aussi cessé de fonctionner, avec un message d’alerte à cause de la chaleur. »
Denis développe : « On demande aussi à avoir des tonnelles pour la régie, ou une scène couverte en extérieur. Pour la pluie mais aussi pour le soleil. Là aussi, c’est de l’argent supplémentaire. »
Le métier est aussi physique, comme lors d’installations de scènes avec des structures lourdes. « Avec la canicule de juin, on a pris cher. Des événements ont même été annulés. Pour le business, c’est vraiment pas cool, mais le plus important c’est notre sécurité. »
Avant de conclure : « Je fais ça depuis sept ans et mon ressenti, c’est que l’intensité de ces fortes chaleurs s’aggrave. Avant, en juin, on avait pas de problèmes pour travailler. Or, même sur les démontages de scènes la nuit, on a encore trop chaud. »
Un grand merci à celles et ceux qui ont participé à cet article, et aussi au compte Instagram MH Studio pour les photos de Frédéric et Léo !


