Avec ses nombreux édifices religieux, Strasbourg comprend une grande communauté chrétienne, divisée entre catholiques et protestants. En 2013, la loi du Mariage pour tous a ravivé de nombreux débats au sein de ces communautés religieuses, pour la reconnaissance des droits LGBTQI+ et l’inclusivité des personnes queers au sein des églises. Depuis quelques années, la communauté queer chrétienne de Strasbourg grandit et évolue dans la ville, autour de rencontres, de sorties, de soutien et d’accompagnement pastoral. On a rencontré six personnes issues de la communauté queer chrétienne de Strasbourg, afin de comprendre leurs parcours personnels, leurs difficultés et leurs projets.


Au sein de la paroisse protestante de Saint-Guillaume, un endroit bienveillant existe pour les personnes queers et chrétiennes de Strasbourg : l’Antenne inclusive. Créée en 2013 par les pasteurs Christophe Kocher et Joan Charras Sancho, au cœur des tensions autour du Mariage pour tous, l’Antenne se veut une structure accessible à toutes les personnes croyantes LGBTQI+.

© Lucie B / Pokaa


L’antenne inclusive, un lieu accessible à tous

Ce projet inclusif est depuis quelques années devenue une commission du conseil presbytéral, nous confie Daniel, nouveau pasteur de l’église de Saint-Guillaume : « Je savais que le travail inclusif faisait partie du travail pastoral ici, car j’ai eu un cahier des charges et j’ai été candidat pour ce poste, en connaissance de cause. »

Chaque mois, des rencontres informelles, appelées les Chapelles arc-en-ciel, se tiennent, entre repas conviviaux, projections-débats, rencontres et témoignages, moments de prières et d’accompagnement. Des évènements pour se retrouver, mais aussi pour accompagner les personnes en questionnements, nous précise Ulrike, 59 ans, pasteure à la paroisse protestante de la Meinau : « L’Antenne inclusive est un endroit d’écoute bienveillante, de confidentialité, que ce soit de façon physique ou par mail. Le mouvement religieux peut être un mouvement dangereux pour les personnes LGBTQI+. Avec le manque d’informations, ça peut aller de choses désagréables, jusqu’à l’agressivité. Ici à l’Antenne, c’est un lieu de recherche spirituelle. »

Un espace où chacun peut se confier et trouver des réponses aux nombreux conflits ou réflexions qui les submergent. Juliette, 25 ans, étudiante en théologie protestante et membre de l’équipe de l’Antenne inclusive pointe du doigt le détournement de la religion à des fins abusives : « C’est toujours l’argument d’utiliser Dieu pour dire que Dieu ne veut pas de toi. Et le principe de la théologie queer, de l’inclusivité dans l’église, c’est de dire que Dieu t’a créé comme ça, donc il a fait de toi la personne que tu es. On essaye d’aider les gens, les aiguiller, leur donner des arguments théologiques pour retourner dans leur communauté religieuse, dans leur famille. Ce ne sont pas eux qui sont dans l’erreur et le péché, et que c’est une mauvaise compréhension des lectures bibliques. »

Qui sont les personnes qui gravitent lors des événements de l’Antenne inclusive ? Des personnes aux âges et parcours différents, nous détaille Juliette : « Il y a des pasteurs, des personnes transgenres, il y a des personnes chrétiennes croyantes qui viennent, des allié.es croyant.es qui ont des personnes queers dans leur entourage. C’est très intergénérationnel entre les vieux de la vieille qui sont là depuis le début et qui soutiennent l’antenne et les nouvelles personnes queers chrétiennes. »

La structure est aussi très ancrée sur le sol strasbourgeois puisqu’elle est en lien avec les associations queers de Strasbourg comme Le Refuge, La Station, l’association lesbienne et féministe La Nouvelle Lune. Un accompagnement et un vaste réseau à échelle nationale mais aussi internationale, selon elle : « Nous sommes en lien avec les associations chrétiennes LGBTQI+ de France, de Suisse, de Belgique, il y a une grande solidarité, puisqu’on a les mêmes problématiques mais déplacées sur des aires géographiques différentes. Nous avons aussi des interlocuteurs de la communauté juive, musulmane… Nous connaissons beaucoup de personnes sur le sol francophone, donc nous essayons de rediriger au mieux selon les localisations et les religions. Il y a des taux de suicides énormes, des gens en dépression à cause de certains questionnements. »

Clémence et Juliette © Romain Wagner / document remis


Concilier religion et identité queer

Se revendiquer queer et chrétien peut sembler inhabituel, étant donné les tensions entre les la religion et les personnes LGBTQI+. Pourtant, de nombreuses personnes queers ont reçu une éducation religieuse familiale et scolaire. Comment gérer ses deux identités, quand on a intériorisé certains discours de l’église ? Cette dualité est assez complexe à gérer selon Juliette : « Quand tu es croyant et queer, c’est que d’un côté tu as le milieu croyant qui n’est pas toujours ouvert ou a des méconnaissances sur les identités de genres et les sexualités, et de l’autre côté les groupes féministes/queers qui sont anti-églises. Je l’entends tout à fait qu’il y a beaucoup de queers qui ont soufferts de la religion. Des gens à qui on a dit qu’ils vivaient dans le péché, qu’ils iraient en enfer. Je comprends que des gens la quittent. Tu as un peu le cul entre deux chaises, et c’est pour ça qu’on a l’Antenne inclusive, pour se sentir un peu moins seuls, trouver des gens qui nous ressemblent. »

Certains ont vécu des ruptures, des difficultés, des tensions de la part de leur entourage proche, ou de leurs églises respectives. Étienne, 24 ans, étudiant en soins raconte : « Je suis transgenre et je suis gay, j’ai vécu dans une famille chrétienne où ça a été un peu compliqué d’accepter. J’ai commencé les hormones à mes 18 ans. J’ai trouvé l’Antenne inclusive par un ami commun, au début de ma transition, ce qui m’a beaucoup aidé. Dans le milieu religieux où j’ai grandi, il reste encore beaucoup de tensions et d’agressivité à l’égard des personnes LGBTQI+. Ce que je demande, c’est aussi qu’on nous respecte dans tous les lieux de culte. »

Étienne © Romain Wagner / document remis

D’autres ont pu vivre leurs coming-out de façon positive. Gwendoline, chef de projet, témoigne : « Je suis une femme transgenre, j’ai ma propre expression de la féminité, je suis pour la liberté des genres, hors de la catégorisation. J’ai fait ma transition il y a 3 ans, ça s’est relativement passé de manière continue dans ma vie, par rapport à la famille, par rapport au travail, il n’y a pas eu de rupture. Je suis mariée depuis 28 ans, nous avons fait nos noces d’argent par une des pasteures de l’Antenne inclusive. »

Trouver un équilibre entre sa foi et son orientation sexuelle, ou son identité de genre n’est pas toujours évident, puisqu’il faut prendre en compte les spécificités de chaque communauté, les enjeux qui en découlent, mais aussi ses propres doutes et réflexions. Clémence, 25 ans, étudiante en théologie protestante et membre de l’équipe de l’Antenne inclusive exprime son expérience lors de la Pride de juin 2021 : « Quand on est arrivés à la Pride en juin avec nos pancartes (ndlr : avec des messages religieux défendant les droits des personnes LGBTQI+), j’étais super contente d’être là, mais il y avait tous les regards sur nous, un grand murmure dans la foule. J’ai été prise d’un doute énorme, parce que certaines personnes qui étaient là avaient été extrêmement blessées par la Manif pour tous – et moi aussi-, et je n’avais pas saisi que dans les représentations collectives, tout signal religieux pouvait être pris pour homophobe. J’avais peur que ça réveille des traumatismes chez des personnes. Au cours de la Pride, je me suis rassurée moi-même en me rappelant le but de l’Antenne, qu’il y avait un endroit chrétien et inter religions qui existait, pour les personnes qui le souhaitaient. C’était un message pour dire à tous les croyants « Regardez, on peut aussi être à la Pride ».


Évolutions et combats actuels

Depuis l’expansion des réseaux sociaux, églises, pasteurs et influenceurs religieux se retrouvent sur Facebook, Instagram, Youtube, mais aussi sur TikTok. Sur les réseaux sociaux de l’Antenne inclusive cohabitent des photographies d’événements, des relais d’articles ou encore des posts Instagram reprenant des citations bibliques en écriture inclusive… Pour Juliette, ce sont des outils nécessaires : « Les nouvelles générations sont de moins en moins sur Facebook, on voulait toucher des gens plus jeunes. Entre 20 et 25 ans, c’est quand même là où tu te poses plein de questions sur ta sexualité, si tu viens d’un milieu religieux très fondamentaliste, tu ne sais même pas que c’est possible de ne pas être hétéro, vu qu’on t’a éduqué toute ton enfance à ça. »

Des messages qui peuvent permettre aux gens de comprendre leur identité et de leurs questionnements, rappelle Clémence : « L’idée, c’est de dire sur les réseaux sociaux « je suis chrétien et LGBTQI+ », on peut avoir le droit d’être en colère, cette colère est une bénédiction de Dieu parce qu’elle va permettre de m’affirmer et dire aux autres qu’ils ont droit de ressentir ces émotions, et d’être en relation avec Dieu. Ça peut paraître évident, mais pour les personnes qui se découvrent queers, et qui sont croyants, ça n’est pas si évident. »

Document remis

L’Antenne est un de ces espaces safe pour s’exprimer en toute liberté, mais certaines personnes restent aussi dans leurs milieux religieux d’origine, pour prouver leur existence et aider les personnes en questionnements, selon Etienne : « Dans les milieux où j’ai grandi, il y a encore beaucoup de travail à faire. Je reste dans ce genre de milieux pour témoigner, et parce qu’il y a surement des gens LGBTQI+ qui risquent de se suicider ou autre parce que le pasteur ou d’autres personnes de leur environnement ne sont pas d’accord avec l’identité queer. C’est aussi une manière de s’imposer. »

Malgré les évolutions au niveau des lois, des mentalités ou des représentations culturelles et médiatiques, il reste encore un long travail de pédagogie à faire. Si la bénédiction des couples de même sexe est en vigueur depuis 2019 au sein de l’UEPAL (Union des Églises Protestantes d’Alsace-Lorraine), la question de la double identité religieuse et LGBTQI+ est souvent mise en cause, selon Daniel, « certaines personnes m’ont interpellé lors de la Pride, elles étaient étonnées d’y voir défiler une église. Il y a encore largement cette image que l’église et l’homosexualité ne vont pas ensemble. » Un combat local, mais aussi national, qui ne demande qu’à se faire entendre. Fervente défenseuse des droits humains et de l’égalité pour tous, Juliette conclut en parlant des propositions récentes de lois autour des thérapies de conversion : « C’est un gros cheval de bataille qu’on a aussi. On aimerait que les gens arrêtent de vouloir nous « guérir », alors qu’on n’a pas besoin qu’on nous guérisse, on existe, c’est tout ! Cette année, Strasbourg est proclamée zone LGBT friendly, on travaille avec la ville sur une interdiction des thérapies de conversion sur l’Eurométropole de Strasbourg. C’est symbolique mais aussi politique. »

© Lucie B / Pokaa

L’Antenne inclusive de Strasbourg

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Lucie B

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