À l’occasion de cette journée internationale de visibilité transgenre, on a voulu faire le point sur l’accès aux droits des personnes trans à Strasbourg et sur les difficultés qu’elles peuvent rencontrer sur leur chemin. Un regard porté sur trois axes importants que sont l’accompagnement médical, les démarches administratives de changement de prénom et de mention du sexe et la situation au sein des écoles.



Depuis des années, deux collectifs locaux luttent en faveur des droits des personnes transgenres et s’impliquent sur le terrain aux côtés des Strasbourgeois.ses concerné.e.s. Emma Smith est membre du Support Transgenre Strasbourg (STS) et travaille également à l’Unité OSIG (Unité orientation sexuelle et identité de genre) du Conseil de l’Europe. Si cette unité a été créée en 2014, c’est suite au vote d’une recommandation qui aborde les discriminations liées à l’identité de genre et l’orientation sexuelle. Son but, c’est donc de conseiller, d’aider les États membres qui ont voté ce texte, comme la France, afin qu’ils mettent en place des mesures pour respecter cette loi.

Louise Didier quant à elle, est la co-fondatrice de l’Amicale Radicale des Cafés Trans de Strasbourg, un collectif d’auto-support trans fondé en 2018. À l’occasion de la journée internationale de la visibilité transgenre, on a profité de leur expertise pour dresser un petit état des lieux local et imaginer comment faire de Strasbourg une ville plus inclusive.


Quel accompagnement médical ?

Si toutes les personnes transgenres ne font pas le choix de passer par une chirurgie de changement de sexe ou la prise d’hormones, celles qui envisagent l’une ou l’autre doivent alors obtenir l’aval ou une prescription de la part d’un professionnel de santé. Pour la chirurgie par exemple, il est obligatoire d’obtenir l’aval d’un psychiatre. Tandis que pour la prise d’hormones, la prescription par un médecin généraliste est tout à fait possible. D’après Louise Didier, on ne peut pas dire que la ville Strasbourg fasse partie des plus mauvaises en matière d’accompagnement médical. Pour autant elle concède : “Ce n’est quand même vraiment pas réjouissant. Ça se passe mieux que dans certaines villes, mais largement moins bien que dans d’autres. Les références en France c’est Rennes et Paris. Paris parce que c’est grand et Rennes parce qu’ils sont les premiers à avoir fait un réseau de santé en France Le ReST, ndlr. Ce sont des assos qui sont allées contacter des généralistes pour les rassembler autour d’une charte.” Du côté des médecins généralistes, d’après les retours qu’elle reçoit depuis plusieurs années par les concerné.e.s, certains sont ouverts et prêts à prescrire des hormones, mais ils restent généralement frileux, car très peu renseignés sur la question. 

Quant aux psychiatres, la situation semble plus préoccupante pour l’ARCTS. Il y a un peu plus de deux ans, un groupe de professionnels alsaciens s’est constitué autour du concept de la dysphorie de genre, un diagnostic que certains psychiatres associent aux personnes transgenres. Une dizaine de médecins parmi lesquels des psychiatres, des psychologues, des endocrinologues, des chirurgiens et d’autres professionnels qui exercent dans le public à Strasbourg, se réunissent lors de RCP (Réunions de concertation pluridisciplinaires) tous les trois mois. Le but ? Échanger ensemble au sujet des patients et donner un accord collégial pour la prise d’hormones ou la chirurgie. Le problème, c’est que selon Louise Didier, parmi ce groupe de professionnels, certains se déclarent comme des spécialistes auprès de leurs confrères : “Ce sont des psychiatres qui prennent sur eux le fait de gérer le parcours trans, qui vont dire qu’il faut obligatoirement passer par eux.”, qui appliquent des méthodes que l’ARCTS considère comme “maltraitantes, avec des traitements dépassés, très strictes et très encadrées.” De plus, aucun texte de loi n’oblige à obtenir l’aval d’un psychiatre pour obtenir un traitement hormonal.

C’est vraiment pour mettre les patients et les patientes mal à l’aise pour bien rappeler qu’ils sont dans une dynamique où le médecin sait et le patient ne sait pas.” indique la co-fondatrice du collectif. L’ARCTS a par ailleurs reçu des témoignages concernant une psychiatre strasbourgeoise :Quand elle voit des adolescents qui n’ont pas les critères auxquels elle s’attend, elle peut dire des choses comme Tu as les épaules trop larges, tu ne ressembleras jamais à une fille”, ou si quelqu’un est en surpoids, on va lui dire “Vous êtes trop gros, vous ne pourrez jamais vous faire opérer.”


Une démarche pathologisante

Pour Emma Smith, le cœur du problème, c’est que certains médecins agissent comme si les personnes trans étaient atteintes d’une pathologie :Tous les dix ans, les psychiatres changent de nom. Avant c’était le transsexualisme, après la dysphorie de genre et maintenant c’est l’incongruence de genre. Et ça, ça induit toujours qu’il y a un problème médical à diagnostiquer chez la personne. Et dès qu’on est dans le diagnostic, forcément on se base sur une norme et une différence par rapport à cette norme. C’est basé sur des stéréotypes. Soit des caractéristiques de sexe ou une norme de genre. Et du moment qu’on valorise des stéréotypes, on est dans la discrimination. C’est le cas avec ces médecins.” Et si elle le reconnaît volontiers qu’il y a un besoin médical chez les personnes trans, celui-ci ne vient pas d’une pathologie, mais résulte bien d’une violence sociale, du rejet et de la discrimination qui s’exercent au sein de notre société : “On n’est pas né dans le mauvais corps, on est né dans le mauvais système politique. »

© Document remis – STS

La membre de l’Unité OSIG précise d’ailleurs que des personnels du Conseil de l’Europe ont déjà rencontré certains médecins concernés et les ont avertis que leur approche ne respectait pas les normes du Conseil de l’Europe : Ces personnes-là travaillent dans une zone qui n’est pas définie par la loi parce qu’ils agissent sur la base d’un diagnostic qui implique l’incongruence de genre. Et malgré cela, ces médecins continuent. Du côté de l’ARCTS aussi, les membres ont tenté de faire évoluer les pratiques de ce groupe de professionnels strasbourgeois. Les membres de l’Amicale ont été invités et ont accepté de participer à quelques réunions. “On ne pouvait participer qu’à la première moitié, donc avant qu’ils débattent entre eux des dossiers.” précise Louise Didier. Et c’est au cours de la dernière réunion à laquelle ils ont pu participer, aux alentours de novembre dernier, que les membres ont pris la parole pour faire prendre conscience aux médecins présents que certains d’entre eux doivent changer leur pratiques : “On leur a demandé : qu’est-ce que vous allez mettre en place pour ne pas que cela se reproduise ? Depuis, l’ARCTS n’est plus conviée aux réunions. Aujourd’hui, le groupe de médecin travaille donc sans la présence de collectifs locaux ou de personnes concernés.

En outre, dans une présentation datée de janvier 2020 et rédigée par une psychiatre strasbourgeoise qui participe aux réunions de concertation, une slide est consacrée au “Traitement et prise en charge” par le biais de psychothérapies. On trouve la mention : “Pour K.Zucker : proactive pour éviter la transition, neutre ou favorisant la transition sociale.” Une formulation qui pose question sur un éventuel découragement à transitionner et dont la mécanique peut faire penser aux thérapies de conversion. Des pratiques encore légales en France, contre lesquelles la députée de l’Allier Laurence Vanceunebrock a justement déposé une proposition de loi le 24 mars dernier. De son côté, Louise Didier rappelle d’ailleurs que les conséquences de telles pratiques sont désastreuses : Les statistiques montrent que le soutien des proches et des parents réduit fortement le taux de suicide chez les personnes trans et l’accès aux soins demandé par la personne aussi.

Les deux représentantes associatives s’accordent à dire que des approches semblables se retrouvent aussi au sein de la Maison des adolescents de Strasbourg par l’intervention de certains de ces psychiatres. Pour Louise Didier, dans ce lieu qui a pour vocation l’accueil et l’accompagnement des jeunes de 11 à 25 ans, “Il y a non prise en compte du genre de la personne, une remise en question constante du type “mais tu es jeune, tu ne sais pas décider“ ou “Je ne comprend pas que tu sois un homme, pour moi, tu es une femme.


Et pour changer de prénom et de sexe à l’état civil ?

Lorsqu’un ou une Strasbourgeois.se transgenre veut faire changer la mention du sexe présente sur ses papiers ou bien son prénom, il faut passer par la case mairie ou tribunal. Au niveau légal, la procédure est la suivante : un changement de prénom peut se faire à la mairie ou au tribunal judiciaire, mais un changement de mention de sexe à l’état civil ne peut se faire qu’au tribunal. Depuis la loi du 18 novembre 2016, les personnes trans n’ont plus à fournir des documents médicaux pour faire une demande de changement d’état civil. À la mairie de Strasbourg, si Louise Didier rapporte qu’il y a environ trois ans des personnes se sont retrouvées en difficulté et ont essuyé des refus de la part d’agents administratifs qui exigeaient alors un certificat médical, elle explique de l’Amicale n’a plus reçu de mauvais retours depuis un petit moment : “Les choses se passent bien sur Strasbourg. À la mairie, le dossier avec deux témoignages de personnes proches qui attestent qu’on utilise ce prénom au quotidien suffit. Par contre on a peu de retours sur d’autres communes de l’Eurométropole.

Au niveau du Tribunal administratif pour le changement de sexe et/ou de prénom qui se font par le biais du procureur, elle n’a pas non plus eu vent de refus et ajoute : La France a été condamnée par la Cour européenne des Droits de l’Homme à ce sujet. C’est pour ça aussi, ça incite beaucoup plus à se tenir à carreau.

Contactée par téléphone, l’adjointe en charge de la Ville inclusive, des solidarités, des soutiens aux personnes vulnérables et de la lutte contre les discriminations Floriane Varieras, rappelle qu’il existe une page explicative dédiée au changement de prénom sur le site de l’Eurométropole : “La page internet explique très bien les procédures. On nous a même dit que c’était un des meilleurs endroits où trouver les informations.” Et en ce qui concerne le traitement des demandes, si elle se souvient bien que “quelques couacs” ont pu avoir lieu par le passé, elle assure : Aujourd’hui on est assez exemplaire. Au point que certaines personnes des villages environnants viennent pour faire les démarches à la mairie de Strasbourg.”

© Document remis – OSIG


Et dans les écoles et à l’université ? 

En début d’année universitaire, l’université de Strasbourg a unifié la procédure de changement de prénom pour les étudiants transgenres grâce à un formulaire type. Mais pour les collèges et les lycées strasbourgeois, d’après les retours des deux responsables des collectifs, il semblerait que cela se joue au cas par cas. “Dernièrement, on a reçu un message d’une maman qui nous demandait où scolariser son enfant de 14 ans à Strasbourg. Et c’est très difficile, parce que c’est très variable, c’est une question de volonté humaine.” rapporte Emma Smith. Du côté de l’ARCTS, de nombreux parents demandent aussi conseil aux membres, pour savoir comment mettre en place un accès aux vestiaires ou bien s’ils peuvent changer le prénom sur la carte de cantine, etc. Louise Didier reconnaît que c’est possible, mais nuance : Encore faut-il que l’équipe éducative soit au courant. C’est pas automatique, il faut toujours l’intervention d’un parent motivé, qui va rencontrer l’administration de l’école.

Elle se souvient notamment d’un élève strasbourgeois de 16 ans qui n’est pas parvenu à faire changer son prénom au sein de son collège, mais qui a pu le faire en arrivant dans son nouveau lycée.En général si on ne va pas vers l’institution, ils ne se saisissent pas du problème eux même. L’idée, ce serait que le Rectorat fasse circuler les procédures pour homogénéiser les choses, et peut-être mettre au courant les équipes éducatives.” espère la co-fondatrice de l’ARCTS. Qu’ils s’agissent des élèves ou des équipes pédagogiques, très peu paraissent sensibilisés à la question au sein des écoles strasbourgeoises. Une situation qui peut conduire à des malentendus, comme cela s’est produit au lycée Le Corbusier d’Illkirch. Le 10 mars dernier, le compte Twitter “le Coin des LGBT” partageait la photo d’une signalisation présente sur des toilettes de l’établissement, sur laquelle il était précisé : “Ces toilettes sont bien réservées à l’usage des femmes. Merci aux personnes du sexe masculin de bien vouloir se rendre au 1er étage.Une formulation excluante pour les filles transgenres, qui, si elle n’avait pas forcément vocation à exprimer une interdiction discriminatoire, montre toutefois le manque de connaissance sur le sujet, en assimilant le sexe au genre de manière maladroite. Depuis, la direction a pris la décision de rendre ces toilettes accessibles avec une clé et de les identifier en tant que toilettes non-genrées.

On fait de belles campagnes sur les discriminations, mais dans la réalité, pour l’appliquer, c’est différent, parce qu’il n’y a pas de formations.” regrette Emma Smith. Ces dernières années, la délégation alsacienne de SOS Homophobie réalisait des interventions, mais uniquement sur invitation de l’établissement. Le STS aussi, avait eu l’occasion d’en faire deux il y a cinq ans. Et cette année, aucune association n’est intervenue. Un bilan peu réjouissant, que Louise Didier espère bien changer : “Il y a un pôle sensibilisation qui est en train de se monter à la Station et on devrait reprendre ça.

© Capture d’écran de la publication du compte Twitter Le Coin des LGBT


Mais alors qu’est ce qu’on peut attendre de Strasbourg ? 

De manière générale, pour Louise Didier, certains médecins profitent du flou et de l’absence de résistance, alors qu’il faudrait que ceux-ci travaillent main dans la main avec les personnes concernées afin de faire évoluer leurs pratiques. En outre, des recommandations communiquées par l’Eurométropole permettraient selon elle, d’assurer à toutes et tous un accès égalitaire au changement de prénom dans les mairies. Quant aux écoles, elle souhaiterait que le Rectorat puisse aussi se saisir de la question, pour “éviter le cas par cas.” dit-elle.

En ce qui concerne les changements de prénom en mairie, Floriane Varieras rappelle que la ville de Strasbourg n’a pas autorité sur les autres communes de l’Eurométropole pour proposer une procédure uniformisée : “[Les changements de prénom], ce sont des compétences municipales. » Mais ajoute : « Par contre, on peut valoriser la façon dont on agit à Strasbourg et le promouvoir. L’élue rappelle aussi que la Ville travaille autour de la lutte contre les discriminations et donc également contre la transphobie : “À la Ville, il y a un espace qui s’appelle l’espace égalité, qui est aménagé avec des ateliers développés par les associations. C’est un parcours éducatif pour les enfants, où ils se déplacent d’atelier en atelier pour déconstruire des stéréotypes. On y visibilise des personnes qui ont été militantes, dont des personnes trans. Et la visibilité, c’est un enjeu important parce qu’invisibiliser, c’est renier l’existence, donc c’est enjeu important.

© Pokaa

Par ailleurs, depuis novembre, la Ville est en réflexion avec l’ensemble des acteurs de la lutte contre les discriminations afin de définir les priorités qu’elle compte se donner pour les cinq prochaines années.Comme ce sont beaucoup les actions des associations, de notre côté, ça va surtout être de savoir comment on peut simplifier, faire le lien et être au soutien des associations.” précise Floriane Varieras. Un plan d’action devrait être établi avant l’été. Si on est loin d’être les plus mal lotis, Strasbourg a donc encore de nombreux progrès à faire en matière de sensibilisation et d’égalité. Une marge de manœuvre qui ne pourra qu’être engagée en impliquant les personnes concernées et les collectifs déjà à l’œuvre depuis plusieurs années. Si Strasbourg n’est pas au niveau de Rennes, elle peut toujours le devenir.

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