Ils sont jeunes diplômés, et arrivent sur le marché du travail en pleine période de crise du Covid-19. Et comme on peut l’imaginer, débarquer dans le monde professionnel en 2020, c’est un peu comme si on prenait une sortie sur l’autoroute, pour arriver sur un chemin cabossé et rempli de nids-de-poule. Sans parler des panneaux Stop à chaque intersection. On a demandé à ceux qui devaient accéder à leur tout premier emploi, comment ça se passe pour eux et à quelles galères ils doivent faire face.


70, c’est le nombre de candidatures que Benjamin, un jeune diplômé en ingénierie de conception de produits, a envoyé depuis le mois de septembre. Et il n’est pas le seul, dans cette période difficile, à tenter en vain, d’attirer l’attention des recruteurs. Pour Cyrine, Ambre ou encore Kaïssa, c’est un peu la même routine. Veille sur les sites d’offres d’emploi, sur LinkedIn, CV à retravailler, lettres de motivation à personnaliser, des tâches quotidiennes qui laissent finalement bien peu de temps libre à chacune d’elles. Parmi tous les refus essuyés, les raisons invoquées sont souvent liées à la crise que les entreprises alsaciennes comme les autres traversent actuellement. Dans la boîte où Kaïssa a suivi son alternance, dans le domaine de l’événementiel, un poste était pourtant à pourvoir. Mais le recrutement a finalement été annulé et aujourd’hui, l’entreprise n’accueille plus aucun alternant ni stagiaire et aucun CDD n’a été reconduit, faute de moyens. Pour la jeune femme de 25 ans qui sort de l’ISCOM, c’est un peu la désillusion : « Je pense que j’ai réalisé très tard ce qui était vraiment en train de se passer. Je me disais que ça allait repartir et c’est vraiment en août-septembre que je me suis dit que c‘était mal barré. Je pensais avoir plein d’offres et mes rêves se sont un peu écroulés. » Parmi ses vingt anciens camarades de promo, ils sont dix-neuf à être au chômage. « Alors qu’on était tous en alternance ! » précise-t-elle.

Benjamin aussi nourrissait l’espoir d’être embauché dans l’entreprise au sein de laquelle il avait fait son stage de fin d’études. Mais les confinements successifs ont mené à l’abandon de nombreux projets : « J’avais espoir que les entreprises reviennent vers nous pour investir, et en fait non. » Pas de projets, pas de poste, c’est un peu la petite musique à laquelle commence à s’habituer le jeune concepteur de produits. Quand on daigne lui répondre, c’est pour lui indiquer qu’aucun nouveau projet n’est lancé, ou encore que l’ensemble des salariés sont repassés en télétravail et qu’il est donc plus compliqué de recevoir maintenant, une nouvelle personne au sein de l’équipe. Des explications bien difficiles à accepter, surtout quand celles-ci sont indépendantes de la volonté des postulants, qui ont pourtant tout mis en œuvre pour accéder à leur poste rêvé. « Je me doutais que ce serait compliqué de trouver du travail, mais pas à ce point. J’ai quand même fait deux alternances et un an de stage. Donc j’ai quand même de l’expérience et un master. Je ne pensais pas avoir à galérer autant. » s’étonne Ambre, qui a récemment été diplômée d’un master en communication et marketing.

© Samuel Compion / Pokaa


Une reprise à partir du mois de septembre pour certains secteurs

Si la crise sanitaire a globalement impacté la plupart des secteurs, beaucoup de jeunes en recherche d’emploi témoignent d’une reprise à partir du mois de septembre, avec plus d’offres publiées sur les sites dédiés. Par ailleurs, certaines filières semblent avoir eu plus de chance que d’autres, et ont pu reprendre leurs activités plus rapidement, creusant alors un grand écart entre les différents postulants. Nicolas F., Léontine et Nicolas K. ont ainsi rapidement pu tirer leur épingle du jeu. Nicolas K. et Nicolas F. ont particulièrement ressenti ce changement de tendance. Nicolas F. confie qu’il y avait beaucoup moins d’offres alors que « généralement, en électricité [son secteur, ndlr], ça recherche énormément. C’était vraiment très restreint, et là, j’ai l’impression que ça repart à la normale. »

Quant à Nicolas K., il avait déjà débuté ses recherches à la mi-août et avait reçu énormément de refus : « parce qu’ils ne savaient pas de quoi serait faite l’année prochaine. Et en effet il y avait très très peu d’offres, mais à partir de début septembre, il y en a eu de plus en plus. Je ne sais pas si c’est lié à la reprise d’activité des entreprises ou bien à la prime à l’embauche. Mais ça s’est débloqué d’un coup. » Son contrat d’alternance prend alors fin le 30 septembre et il ne restera finalement qu’une semaine sans travailler : « J’ai postulé le jeudi matin, l’après-midi, ils m’ont appelé, j’ai passé un entretien le vendredi à 15h, et à 15h30 ils m’ont dit « vous commencez lundi » ! » Nicolas K. le reconnaît, son secteur d’activité a bénéficié d’une belle relance : « Moi je suis en bureau d’études. On travaille beaucoup sur les chantiers, que ce soit des promoteurs du bâtiment public ou autres. Et tous les chantiers qui étaient déjà en cours ont continué ou repris parce que les budgets étaient déjà débloqués. »

Mais il n’y a pas que sur les chantiers et dans les bureaux d’études que l’activité a repris rapidement. Ancienne étudiante de l’EM, Léontine n’était pas particulièrement stressée à l’idée de trouver son premier emploi : « Moi globalement, je l’ai bien vécu. Je suis dans la branche commerciale, donc c’est une branche qui n’a pas forcément de pénurie, on en a toujours besoin, d’autant plus en temps de crise. Je ne me sens pas forcément lésée du point de vue professionnel, sur des postes comme chef de secteur commercial en grande distribution par exemple, il y a beaucoup d’offres et c’est aussi un métier où il y a beaucoup de turn-over. » Léontine a même eu le choix entre deux propositions de CDI et vient d’accepter un poste en tant que consultante en recrutement.

© Samuel Compion / Pokaa


Entretiens en visio, télétravail, et entreprise en crise : un recrutement bien différent

La principale différence dans le recrutement en période de crise sanitaire, ce sont évidemment les entretiens en visio. Et la plupart s’accordent à dire que ce fonctionnement ne les avantage pas forcément. Ambre comprend que les entreprises optent pour cette option, mais reconnaît qu’il est plus compliqué de ne pas voir à quoi ressemblent les locaux et de ne pas rencontrer les personnes qui y travaillent. Nicolas F. aussi, explique préférer « le contact humain ». Il ajoute : « On peut voir les expressions des personnes et donc se faire un avis. En visio, on est chacun dans un environnement différent, et j’ai aussi l’impression que je peux faire des erreurs comme je suis dans un environnement que je connais. » Quant à Benjamin, qui a réalisé près d’une vingtaine d’entretiens à distance, la visio pose encore un plus gros problème dans son domaine, car il a l’habitude d’apporter son portfolio à chaque rencontre. Il est aussi amené à présenter des rapports de stage parfois confidentiels, qu’il ne peut donc pas partager via Internet. Et même si le jeune concepteur de produits a créé son site web pour y référencer ses créations, il reste assez limité : « C’est dommage parce que je ne peux pas mettre tout ce que j’ai fait, comme tous mes sketchs réalisés à la main. Il n’y a pas d’interaction au cours de laquelle je peux montrer mon carnet page par page et en discuter. Moi je trouve que ça me désavantage. »

L’autre grand changement cette année, c’est le développement du télétravail. C’est donc souvent la première question des recruteurs : êtes-vous à l’aise avec le télétravail ? Autrefois, la question pouvait surprendre, mais aujourd’hui, c’est un prérequis essentiel pour beaucoup de domaines. Pour Kaïssa qui avait pris l’habitude de travailler dans une entreprise au sein de laquelle tout le monde est proche : « On se fait la bise, on se sert la main », difficile d’être confrontée à autant de distance. D’autant plus quand il s’agit de débuter son nouveau contrat directement en télétravail. C’est le cas de Ambre, à qui on a annoncé lors de son dernier entretien, que si elle était prise, elle devrait commencer par télétravailler. Des débuts plus solitaires, qu’elle n’avait pas imaginés pour son entrée dans l’entreprise : « Dans le premier travail, il y a aussi le côté social, le fait de rencontrer des personnes, qui vont peut-être être des collègues pendant plusieurs années. Alors commencer en télétravail à ce moment-là, c’est un peu difficile. »

Enfin, le contexte actuel pousse certains postulants à demander des garanties à l’entreprise, afin de s’assurer de la pérennité de la structure ou du poste proposé : « J’ai pris l’habitude de demander comment est impacté le business de l’entreprise, je veux une entreprise stable. Et jusqu’ici, ils ont été plutôt transparents je n’ai pas eu de problèmes particuliers. » indique Léontine, qui a orienté ses choix en fonction de ces critères.

Télétravail.
© Coraline Lafon / Pokaa


S’adapter et être prêt à faire des concessions

Au vu du nombre de refus, ou d’entretiens laissés sans suite, certains commencent à envisager d’élargir leur champ de recherche. Ambre et Kaïssa si disent prêtes à faire des concessions et postulent chacune à des offres qui leur correspondent moins, plus ou moins éloignées de leur domaine. Mais pour l’instant, cette stratégie ne s’avère pas payante. Kaïssa est donc prête à accepter un « job alimentaire ». Elle raconte être revenue sur sa première idée : « Au début, je me disais que je ne voulais pas faire ça, mais maintenant je me dis que je vais m’y mettre. J’ai déjà postulé à quelques offres en grande surface et dans des enseignes de prêt-à-porter, même si je n’ai pas du tout d’expérience là-dedans. » C’est aussi le choix qu’a dû faire Nicolas F. Pour tenir financièrement et ne pas rester sans rien faire, il a travaillé en tant que monteur de pneus durant tout l’été, avant de finalement trouver un job qui lui corresponde vraiment.

Mais pour ceux qui n’envisagent pas de se réorienter, il est parfois plus judicieux de garder un pied dans les études, quitte à retarder son entrée sur le marché du travail. Iloé a été prise en temps partiel suite à son alternance, et explique que son collègue développeur web a lui décidé de se réinscrire à une formation de deux ans, pour que son patron ait les moyens de le garder une année de plus. Quant à Benjamin, éprouvé de ne pas pouvoir occuper ses journées, il a fini par trouver une formation d’allemand, sans grand rapport avec la conception de produits, mais qui permet au jeune homme d’avoir quelque chose sur quoi se reposer : « Je suis à la maison et c’est dur pour le moral de ne pas avoir quelque chose sur quoi travailler. Cette formation, elle permet un peu de remonter la pente. » Pour lui, pas question pour le moment de trahir ses ambitions et de postuler en dehors de sa branche : « Ça me déprime de me dire que j’ai fait six ans d’études pour travailler au Carrefour à biper des articles. Sans être dégradant envers les personnes qui font ce travail bien au contraire, mais je n’ai pas envie de me réorienter, ni de trouver quelque chose de temporaire. Moi ma passion, c’est la conception de produits et j’aimerais trouver là-dedans. »

ATTENTION CREDIT mentionner mon nom Florian Maurer et mon site internet florianmaurer.fr
© Florian Maurer / florianmaurer.fr


La précarité financière pour commencer dans la vie

Qui dit fin d’études, dit fin du statut étudiant et de ses avantages. Et pour certains, adieu la bourse d’enseignement. Alors lorsqu’on ne trouve pas de travail rapidement, on peut vite basculer dans la précarité. Pour ceux qui ont terminé leurs études par une ou plusieurs années d’alternance, le chômage permet au moins, de patienter plus sereinement. C’est notamment le cas de Ambre, qui s’avoue soulagée de ne pas avoir à retourner vivre chez ses parents. À l’inverse, Kaïssa n’a finalement pas eu le choix. Sa situation économique l’a contrainte à retourner au domicile familial à Strasbourg : « Là, je rends mon appartement à Paris, je ne pouvais pas le garder plus longtemps, je ne passais pas un jour sans faire mes comptes. » Elle ajoute : « Je ne sais pas comment ça va se passer ces prochains temps, j’ai 25 ans, je ne pensais vraiment pas revenir chez mes parents» Du côté de Benjamin aussi, on se serra la ceinture. Le jeune homme s’estime tout de même chanceux d’avoir le soutien financier de ses parents et que sa copine avec qui il habite ait trouvé un apprentissage, « même si ce n’est pas énorme » précise-t-il. Actuellement, il ne perçoit que les APL pour vivre et payer son loyer.

Pour d’autres comme Iloé, c’est un compte à moitié plein, ou à moitié vide, c’est selon, avec lequel il faut s’arranger tous les mois. La jeune webdesigneuse qui était en alternance dans une petite agence depuis septembre 2019 était plutôt contente lorsque son patron lui a dit qu’il tiendrait sa promesse d’embauche. Mais mauvaise surprise, c’est finalement un temps partiel qui lui a été proposé : « Faute de moyens, il m’a embauché, mais au Smic, en CDD à 80%. Là, je viens d’être passée en CDI, mais toujours dans les mêmes conditions. » 80% et au Smic, ça veut dire qu’Iloé travaille du lundi au jeudi, pour un salaire de 950 € par mois. Elle confie : « C’est sûr que se dire qu’on a fait quatre ans d’études et qu’on n’est même pas payé 1000 € par mois, c’est un peu démotivant. J’adore ce que je fais et la boîte où je suis, mais je ne vais pas pouvoir me permettre de vivre avec un si petit salaire. » Alors depuis septembre, la jeune diplômée répond à des offres d’emploi, mais ses candidatures restent pour la plupart sans réponse. Son patron actuel se dit, lui, prêt à envisager un changement pour un temps plein d’ici septembre 2021. Une perspective bien lointaine pour Iloé, qui doute de réussir tenir avec si peu de ressources pendant encore un an. Elle conclut : « C’est viable, mais c’est loin d’être ce qu’on imagine pour son premier emploi. »

© Mathilde Piaud

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