Cette crise du Covid nous pousse à repenser nos différents modes de fonctionnement, en nous forçant à nous arrêter et à prendre le temps de réfléchir au monde qui nous entoure. Parmi les sujets qui ressortent, il y a celui portant sur la pollution lumineuse, toujours aussi présente à Strasbourg la nuit. Son principal effet ? Nous empêcher de dormir… et de voir les étoiles. On est allé en discuter avec la municipalité écologiste strasbourgeoise, pour savoir ce qu’elle avait dans les cartons pour s’attaquer à ce vaste sujet.

Le contexte

Pendant le premier confinement, les publications s’étaient multipliées sur le groupe Tousse Ensemble, interrogeant la pertinence de laisser les commerces allumés la nuit alors que l’on était en plein confinement. On avait donc posé la question dans un article datant du 2 avril, rappelant la loi sur l’éclairage des vitrines et le débat qui existe entre écologie – les effets néfastes de la pollution lumineuse – et sécurité – le sentiment d’insécurité existant une fois les lumières éteintes.

Depuis le 29 octobre dernier, nous sommes à nouveau en confinement. Les différences avec avril ? Une mairie écologiste est arrivée au pouvoir à Strasbourg. Ce qui n’a pas changé ? Les vitrines toujours aussi lumineuses et allumées. Le 2 novembre, 7 mois jour pour jour après le premier article, on en sortait un nouveau, pour se demander si aujourd’hui ne pourrait pas être le moment d’agir contre la pollution lumineuse, d’autant plus avec une mairie écologiste.

En réaction à cet article, nous avons pu convenir d’un entretien avec la municipalité. Et le 17 novembre, on a pu en parler avec Pierre Ozenne, adjoint à la maire en charge des espaces publics partagés.

Pierre Ozenne, adjoint en charge des espaces publics partagés © Capture d’écran Conseil Municipal de Strasbourg


Un confinement différent du premier

Le confinement que l’on vit depuis quasiment un mois est très différent du premier. On le voit dans les rues strasbourgeoises, bien plus animées qu’en mars. Beaucoup de monde continue de travailler, ce qui a son influence sur l’éclairage public des rues. « Le second confinement, que l’on vit actuellement, est nettement moins strict que le premier en termes d’activité. Les services publics sont ouverts, comme les entreprises et les scolaires. »

De plus, comme le rappelle Pierre Ozenne, on est en automne et on se rapproche de l’hiver. Au-delà de juste discuter tranquillement de la pluie et du beau temps, cette considération météorologique possède également son importance dans la question de l’éclairage : « On est dans une période de l’année où le jour est moins long et dès la fin d’après-midi, la question de l’éclairage public se pose alors qu’il y a encore de la circulation. » Surtout que celle-ci change de forme :« On a remarqué une baisse de 15 à 25 % de la baisse du trafic routier. Cela s’explique notamment par des pistes cyclables de plus en plus utilisées, ainsi qu’à une mobilité piétonne accrue. » En d’autres mots, la voiture est moins utilisée, ce qui bénéficie aux vélos et aux piétons.

© Bastien Pietronave/Pokaa


Des expérimentations déjà en cours

Conséquence ? La ville a, pour le moment, « fait le choix de ne pas modifier les questions d’éclairage. » Comme me le confie Pierre Ozenne, « cela ne se fait pas du jour au lendemain. » Si de nouvelles expérimentations ne sont pas encore à l’ordre du jour, la ville continue de travailler sur celle lancées il y a deux ans. Dans les rues de Belfort et de Saint-Dié dans le Neudorf, comme sur les pistes cyclables allant de la place de Haguenau au parking Rive de l’Aar, l’intensité lumineuse varie selon qu’il y a ou non de la circulation. Pierre Ozenne développe : « Lorsqu’il n’y a personne, l’intensité lumineuse est diminuée de 70 % par rapport à une situation où quelqu’un se déplace. Dès qu’il y a un mouvement et ça déclenche le système. »

Un système qui est d’ailleurs constitué d’équipements d’éclairage en LED, comme le détaille l’élu : « La puissance consommée est très faible et le confort en termes d’intensité lumineuse n’est pas dégradé. On éclaire ainsi mieux avec moins d’énergie. » À cela, la ville de Strasbourg agit sur un remplacement de l’ancien système d’éclairage sur des axes très passants par des LED, qui consomment ainsi moins d’énergie. Ici, l’idée est donc de faire des économies d’énergie, en gardant donc le même confort d’éclairage.

© Damien Maurin

Ce dispositif ne devrait toutefois pas encore être étendu de manière plus globale à Strasbourg. Comme l’explique Pierre Ozenne : « Aujourd’hui il n’y a pas assez d’éléments pour étendre le dispositif ailleurs. Le retour de l’investissement de ce dispositif est de 17 ans. Aujourd’hui, j’estime que c’est une durée longue, qui interpelle par rapport à des équipements fragiles, avec beaucoup d’électronique. Ça tombe en panne, ça nécessite des interventions, la fiabilité n’est pas encore au rendez-vous et il n’est pas sûr aujourd’hui que de tel matériel dure 17 ans. On a besoin d’un peu de temps pour observer la robustesse du système avant de prendre la décision de modifier les éclairages. »

La municipalité réfléchit ainsi sur ce sujet davantage en termes de consommation d’énergie plutôt qu’en termes de pollution lumineuse. La lumière artificielle reste cependant néfaste pour l’environnement, comme expliqué dans cette étude publiée dans la revue Nature, et pour le ciel strasbourgeois, même en LEDs, si elles continuent d’éclairer tout le temps et partout dès qu’il fait nuit. Néanmoins, le plus important, comme le montre cette étude américaine sur l’éclairage public expliquée par Libération, ce n’est pas tant l’éclairage public, mais bel et bien les vitrines et enseignes.

Strasbourg, une nuit de marché de Noël .
© Paul Radisson


Le gros enjeu des vitrines

C’est le nerf de la guerre contre la pollution lumineuse. L’effet des enseignes publicitaires et des vitrines, allumées en diurne et en nocturne, est le sujet sur lequel il faut agir si l’on souhaite obtenir des résultats – et à nouveau des étoiles visibles dans notre ciel. Sur cette thématique-là, Pierre Ozenne prône les grands classiques de la municipalité strasbourgeoise depuis le début du mandat : sensibiliser, co-construire et dialoguer.

La méthode strasbourgeoise

Comment cela se passe ? Tout d’abord, appliquer le règlement. Comme expliqué dans nos deux articles sur le sujet, les commerçants ne sont souvent pas au fait de la loi. C’est donc à la municipalité de leur rappeler et leur expliquer. Pierre Ozenne le confirme : « L’objectif premier c’est d’appliquer le règlement qui existe – le Règlement local de publicité intercommunal, RLPi ndlr. Il faut sensibiliser : il n’y a pas d’inconvénients à ce que les vitrines soient éclairées jusqu’à une certaine heure, mais il faut respecter les lois. »

La municipalité recherche ainsi en premier lieu l’adhésion des commerçants à cette loi, qui n’a jamais été mise en avant depuis sa promulgation. Pour ce faire, ils cherchent également à dialoguer, dans un effort de co-construction qui leur est cher, avec des associations : « C’est dans nos intentions de dialoguer, et de le faire avec des associations qui militent pour arriver à une utilisation plus rationnelle de la lumière, mais aussi des associations de commerçants. Ensemble, on peut dialoguer et fixer des orientations. » L’élu ajoute : « Il faut de la pédagogie pour que les mesures soient appliquées. Pour cela restons sur la stabilité des mesures : on pourra ainsi montrer aux commerçants qu’ils n’auront pas perdu de clients, qu’ils auront fait des économies et ils n’auront pas perdu d’attractivité. Ça, ça permettra ensuite de travailler sur une nouvelle étape plus ambitieuse. »

La liberté, so French.
© Martin Lelièvre/Pokaa

Pas d’ambitions supplémentaires pour le moment

Ainsi, pour l’instant, la question d’une politique plus ambitieuse concernant l’éclairage des enseignes n’est pas à l’ordre du jour. Pierre Ozenne l’assume : « Avant de s’embarquer dans quelque chose de plus ambitieux, il faut avancer par étapes : vu la situation que l’on connaît, on n’ira pas voir de suite pour voir les commerçants et leur dire d’éteindre encore plus tôt leurs enseignes, alors que l’avenir même de certains commerces est posé et engagé par la crise sanitaire. »

Un sens des priorités forcément chamboulé par la crise, qui a redistribué les cartes de ce sur quoi on pouvait se concentrer. Ce qui n’empêche pas l’élu de rajouter : « Ça n’exclue pas des orientations plus ambitieuses à l’avenir. » Pour le moment néanmoins, il faudra suivre si la municipalité en fera assez pour rappeler les commerçants à la loi.

Un objectif affiché : repenser l’espace public dans son entièreté

Au-delà de la question de l’éclairage public, la ville de Strasbourg a un objectif plus important : repenser dans sa globalité l’espace public. Un objectif partagé par Pierre Ozenne, mais également Suzanne Brolly, adjointe en charge de la ville résiliante et de l’application du Plan local d’urbanisme (PLU), Floriane Varieras, en charge de la ville inclusive, et Joel Steffen, en charge du commerce. Cette volonté assumée de transversalité se retrouve dans le vote d’une délibération lors de son dernier marathon municipal pour déminéraliser les cours d’écoles pour, dans le même temps, en profiter pour dégenrer l’accès aux équipements dans ces mêmes cours.

Cet objectif de tout repenser se retrouve également dans les mots de Pierre Ozenne, concernant le partage de l’espace public entre voitures, cyclistes et piétons, source de conflits presque millénaires dans notre ville strasbourgeoise. « On vise à améliorer le cadre de vie en ayant un espace public qui permet de mieux circuler, sans conflit. Les pistes cyclables sur les trottoirs c’est une hérésie, puisqu’on est voué à créer des conflits. Nous, le cap que l’on se fixe, c’est qu’on ne veut plus de pistes cyclables sur les trottoirs. Et pour les piétons, cela signifie supprimer tous les obstacles, les candélabres, quand c’est possible, sur les trottoirs. Pour faciliter les déplacements à pied et pour les personnes à mobilité réduite. »

© Pokaa

Les voitures ne sont pas oubliées de ces volontés municipales. Il s’agit de faire les choses différemment : « Aujourd’hui, le stationnement occupe de la place et correspond à un besoin. Nous, on veut libérer une partie des rues du stationnement, en proposant d’autres solutions de stationnement aux résidents, commerçants et artisans. Comme privilégier le stationnement en parking, certains sont insuffisamment utilisés comme celui de la Petite-France, alors que dans les rues avoisinantes il y a une forte pression de stationnement. Et désenfler ça ça nous permettrait de créer des pistes cyclables et aménager des trottoirs. » Une politique des petits pats qui a pour objectif d’améliorer le confort d’été et de contribuer de déminéraliser les espaces au maximum. « Ce sont des petites choses mais qui factuellement permettraient d’améliorer le cadre de vie. »

Pour y arriver, la municipalité a déjà mis en place des comités de pilotage pour pouvoir coordonner au cas par cas la mise en œuvre de ces politiques qui sont inscrites dans leur programme. Ce qui implique nécessairement de changer des pratiques et des logiciels de fonctionnement et de pensée qui préexistaient. « Les comportements ne changent pas du jour au lendemain ; ce qui fonctionnait mais qui ne répond plus aujourd’hui à nos volontés, il faut pouvoir échanger, expérimenter, écouter pour aboutir à des chartes, des normes, pour l’aménagement de l’espace public. »

À travers le sujet de l’éclairage public, on peut analyser la politique de la ville pour repenser l’espace public : une volonté de dialogue, de pédagogie, pour pouvoir avancer par petites touches. Le tout dans l’esprit de faire évoluer les modes de fonctionnement des Strasbourgeoises et Strasbourgeois. Un parti pris qui a le mérite d’être plus nuancé, rendu plus compliqué par la crise, et qui pourrait se révéler bénéfique à long-terme. Si, bien entendu, la municipalité ne s’enlise pas dans une co-construction stérile. La pollution lumineuse reste un vrai sujet, à considérer en tant que tel. Et on ne peut qu’espérer que Strasbourg laisse une place à la problématique de l’éclairage public dans sa politique de repenser l’espace public.


Photo de couverture : (c) Denu et Paradon Architectes

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