La pandémie ne change pas notre rapport à la mort. Elle le révèle. C’est en tout cas ce que s’accordent à dire trois Strasbourgeois : une chercheuse sur le deuil, un pasteur et un curé. D’après eux, la société moderne tend à nier le concept de la disparition qui reste mystérieuse et source d’angoisses. En ce jour de la Toussaint, et alors que la pandémie actuelle nous confronte de plus en plus à la notion de mort, on partage avec vous les fruits de leurs réflexions.

Des tableaux, des graphiques, des classements. Tapez coronavirus ou pandémie sur un moteur de recherche en 2020, vous ferez face à une avalanche de statistiques décrivant la mortalité liée à la Covid. Et pas grand chose d’autre. Pour Marie-Frédérique Bacqué, chercheuse en psychopathologie sur la question du deuil à l’université de Strasbourg, c’est symptomatique du rapport à la mort que nous avons dans notre société moderne : « Le problème, c’est qu’elle n’est presque jamais traitée avec plus de profondeur dans le discours médiatique. En général, en Occident, elle est refoulée, mise à distance, reléguée au rang de sujet tabou. Au contraire, je pense qu’elle devrait faire l’objet d’une réflexion collective, et être évoquée régulièrement, dés la maternelle. »

« La Covid met en exergue notre rapport à la mort »

Depuis une trentaine d’années, dans son cabinet, cette psychologue accueille des personnes endeuillées avec qui elle tente de prendre en charge la question de la disparition : « C’est une nécessité pour certains de mes patients. L’idée de la mort nous travaille, forcément. Comme elle est très peu discutée, beaucoup se sentent dépourvus et angoissés lorsqu’elle fait son apparition dans leur vie. En cette période de pandémie, elle est plus présente dans le quotidien de tous. Elle suscite de l’angoisse. Plus que jamais, la population a besoin que l’on pose réellement la question de la mort, de ce en quoi elle nous effraie, de ce qui se joue avec l’idée de notre disparition ou de celle d’un proche. »

La chercheuse évoque notre tendance, toujours dans la société moderne occidentale, à voir la mort comme un phénomène qui arrive subitement : « Elle vient de l’extérieur, elle frappe, et si elle ne venait pas, on ne mourrait pas. Comme si elle n’était pas intrinsèquement liée à la vie. En ce moment, on a l’imaginaire d’un virus mystérieux, qui vient de Chine et qui nous arrache à l’existence. Je pense que la Covid n’a pas changé notre rapport à la mort, elle l’a mis en exergue. »

© Brett Sayles / Pexel

La société de consommation et l’illusion de l’infini

Rudi Popp, pasteur de la paroisse du Temple Neuf à Strasbourg, observe aussi une négation croissante de la mort dans notre société : « Nous vivons entourés de stimulus, avec une injonction à nous occuper en permanence. C’est exactement l’inverse d’un cadre qui favorise la mise en place d’une dimension spirituelle dans la vie. Or la spiritualité permet de s’intéresser à ce qui est impalpable, par exemple la fin de l’existence terrestre. Elle permet de se confronter à la mort. »

Pour ce pasteur strasbourgeois, « la société de consommation donne un sentiment de surpuissance, une impression d’infini, qui remplace le besoin de spiritualité. On fait comme si la mort n’existait pas. Mais sa négation crée des angoisses et une difficulté accrue à l’accepter. » Dans son ouvrage Le capitalisme transhumaniste et la mort, Jacques Luzi, maître de conférence en économie à l’université Bretagne Sud, explique comment l’imaginaire scientiste cherche « à fournir une solution technologique ou scientifique à tous les problèmes jusqu’à avoir l’ambition d’abroger la condition humaine. » Selon Rudi Popp, ce courant de pensée tend à refouler encore plus la mort.

Les rites mortuaires : des moments où nous appréhendons la mort

Mais quoi qu’il arrive, elle frappe. Selon Marie-Frédérique Bacqué, « c’est là que les rites mortuaires comme les enterrements jouent un rôle très important. Ils constituent des moments où nous l’appréhendons. » Pendant le premier confinement, ils étaient compromis. À Strasbourg comme ailleurs en France, les endeuillés ne pouvaient pas assister à une cérémonie dans leur lieu de culte. Ils étaient juste autorisés à se rendre, en petit comité, au cimetière pour assister à l’inhumation. Mais la durée de l’office ne devait pas excéder 20 minutes. Jérôme Hess, curé à la paroisse catholique Saint-Pierre-le-Jeune, témoigne avoir vu beaucoup de personnes affectées par la perturbation des rites funéraires :

« Je me suis adapté, dans la mesure du possible, mais cela ne suffisait pas toujours. Sans le corps et les proches, je célébrais les défunts seul avant la cérémonie au cimetière. Une personne m’a dit un jour qu’elle avait le sentiment que son père avait été enterré comme un chien. C’était dur pour elle comme pour d’autres de savoir que leurs proches avaient été inhumés presque seuls. »

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© Joao Jesus / Pexel

« Nous vivons dans un désert symbolique »

Au début du deuxième confinement qui a débuté le 30 octobre, les cérémonies et les enterrements peuvent avoir lieu dans la limite de 30 personnes. Rudi Popp abonde : « C’est une bonne chose. Les proches sont rassurés, y compris ceux qui ne peuvent pas être là, parce qu’ils savent qu’une vraie cérémonie a lieu. » Les cimetières restent accessibles pour la Toussaint.

Plus généralement, convaincu que les rites funéraires aident fortement les endeuillés, Rudi Popp constate depuis 20 ans, « une dégradation de l’investissement dans ces cérémonies » : « Les endeuillés ne veulent plus garnir les cultes et demandent de petits formats. En tant que chrétien, je crois que nous avons besoin de rites pour nous accompagner. Cela crée des repères et nous permet de mieux appréhender la disparition. »

Marie-Frederic Bacqué voit dans les rites mortuaires, une manière d’inscrire un événement tragique dans un cadre. « Nous vivons dans un désert symbolique qui peut désorienter les individus. Ils recherchent du sens. Une cérémonie religieuse peut apporter cela justement. » Au delà de ça, certaines pratiques peuvent aider, selon la chercheuse, à accepter la mort : « Par exemple, la toilette funéraire pratiquée chez les musulmans constitue un moment où des proches de la personne défunte peuvent appréhender la mort et ses effets sur le corps. »

Prendre la mort en compte dans notre rapport au monde

La psychologue estime que notre rapport à la mort est lié à notre déconnexion des écosystèmes : « Nous sommes des êtres vivants comme les autres, qui entrons dans le cycle naturel dont la mort fait partie. C’est notamment en cassant notre lien avec l’environnement que nous nous sommes éloignés d’elle. Nous nous croyons immortels, et nous nous extrayons de la réalité du vivant. Exactement à l’inverse de certaines spiritualités. Les bouddhistes, par exemple, voient la mort comme indispensable pour engendrer la vie, elle fait partie du processus. »

© David Alberto Carmona Coto / Pexel

Pour Jacques Luzi, dans un entretien à Marianne publié le 18 juin 2019, « les comportements de fuite devant la mort mènent l’humanité à sa perte. La reconnaissance de notre mortalité nous ramènerait au sens premier de la démocratie, qui tend à instaurer des règles sociales au vu de la nécessité d’une autolimitation collective de la démesure. » Pour résumer, selon lui, la négation de la mort serait liée à la pensée capitaliste qui ne prend pas en compte la finitude de toute chose sur Terre. Cesser de fermer les yeux là dessus ferait partie du revirement culturel nécessaire pour mettre en place un système politique respectueux du vivant.

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