Tout le monde a déjà lu, vu ou ne serait-ce qu’entendu parler de la série Game of Thrones (Le Trône de fer en VF). Son scénario retors, ses batailles épiques, sa violence jubilatoire et ses intrigues à la mords-moi-le-nœud. Bien, bien, bien. Maintenant blasphémons un peu : le monde de Games of Thrones est-il vraiment si dingue et novateur que ça ? L’écrivain George R. R. Martin, qui est à l’initiative de la série romanesque adaptée à l’écran, a-t-il vraiment une imagination sans borne et un sens de la cruauté si décapant qu’on veut bien le dire ? Il suffit pourtant de tourner les pages du grand livre de l’Histoire de l’Alsace pour s’apercevoir qu’en matière d’événements qui déboîtent et d’intrigues ubuesques, notre région n’a décidément rien à envier au pays de Westeros. Pour vous le prouver, on vous embarque pour une série de l’été aussi sanglante qu’apprenante (car on a bien écouté les conseils du ministre de l’Éducation) ! [attention risque de spoilers]

Aujourd’hui : épisode 5/8 : L’assassinat du comte d’Eguisheim : noces pourpres à l’alsacienne

« Les pluies de Castamere », neuvième épisode de la saison 3 de Games of Thrones, est certainement l’un des épisodes qui ont le plus marqué les spectateurs. Il y est question d’une histoire de mariage, de trahison sur fond de pouvoir, de vengeance entre deux familles et enfin… de massacre. Et pour cause, c’est dans cet épisode qu’ont lieu les fameuses « noces pourpres » lors desquelles Walder Frey, Seigneur du Pont, offre l’hospitalité à Robb Stark, héritier de la maison Stark, et le convie à sa table. Surtout, Frey l’invite à assister au mariage de sa fille qu’il aurait aimé lui faire épouser. Mais l’aîné des Stark en a choisi une autre, par amour. Mal lui en pris. Enfermés dans la grande salle du château, Robb, sa femme Talisa et sa mère Catelyn sont pris au piège. Tandis que la fête bat son plein et que résonne la chanson « Les pluies de Castamere », ils sont tous assassinés.

Cet épisode, dans ce qu’il révèle de manipulation pour préserver ou conquérir le pouvoir, rappelle fortement un événement de l’histoire de l’Alsace. Plongeons-nous à la fin du XIe siècle, au moment de la querelle des Investitures, conflit qui opposa la papauté et le Saint-Empire romain germanique. En gros à l’époque, c’est l’empereur qui nommait les évêques de l’Empire. Sauf que le pape s’est dit : mais est-ce que ça devrait pas plutôt être à moi de faire ce job ? Ce n’est pas très logique que des laïcs accordent l’investiture à des religieux… Évidemment, l’empereur Henri IV fit la sourde oreille (car nommer les évêques c’est aussi placer ses pions selon ses affinités).

Sur le plan régional, cette histoire fit entrer en conflit l’évêque de Strasbourg, Otton de Hohenstaufen (qui prit le parti de l’empereur et de l’antipape Clément III) avec le comte Hugues VII d’Eguisheim-Dabo, qui lui soutenait le « vrai » pape Léon IX, étant son neveu. Le premier fit le siège du château du deuxième en 1086 avant de se faire bouter et de fuir penaud. Mais la vengeance est un plat qui se mange froid…

La collégiale Saint-Florent à Niederhaslach (source: Wikipédia)

Le temps passa et le nouveau pape Urbain II, tout juste élu en 1088, tenta de calmer le jeu. Dans cette optique, Otton de Hohenstaufen proposa à son meilleur ennemi une entrevue afin d’entamer des pourparlers pour faire la paix. Tope-là mon pote, Eguisheim accepte! On choisit pour cela le village de Haslach (aujourd’hui Niederhaslach, à une quarantaine de kilomètres de Strasbourg en allant vers les Vosges). On s’installe dans le prieuré (à l’endroit de l’actuelle collégiale Saint-Florent construite peu de temps après). Les négociations vont bon train mais elles sont âpres. Pas facile de se mettre d’accord. On décide de dîner. Rien de tel qu’échanger autour d’un verre pour dénouer les choses. Le parallèle avec la scène de GOT est alors saisissant : imaginez une grande salle où l’on festoie autour des tables. Le vin coule à flots. Des musiciens jouent des airs entraînants. Tout est trop beau. À tel point que c’en est louche. Quand le repas touche à sa fin, Otton va jusqu’à proposer à Eguisheim de dormir dans sa chambre comme c’était la coutume entre alliés à l’époque. Décidément, c’est vraiment vraiment trop beau. Et donc vraiment vraiment trop louche. Soudain dans la nuit un rayon de lune fait luire la lame d’un poignard (c’est pas faute de vous avoir prévenus). Et couic le comte d’Eguisheim.

Autant vous dire que cette histoire fit pas mal de bruit. Otton était déjà un évêque pas super clean mais là, il dépassa quand même un peu les bornes. Festoyer avec un seigneur alsacien influent, issu d’une noble famille, le convier dans sa propre chambre pour ensuite le zigouiller ! Tuer des gens d’accord, mais pas avec cette fourberie quand même ! Alors on l’excommunia. Puis on lui pardonna. Ainsi va la vie.


Bibliographie pour la série en entier :
JORDAN Benoît, Histoire de Strasbourg, éditions Jean-Paul Gisserot, 2006
MEYER Philippe, Histoire de l’Alsace, Perrin, 2008
KAEPPELIN Rodolphe, Histoire de l’Alsace, La Geste, 2019
WAAG François, Histoire d’Alsace ; le point de vue alsacien, Oran embanner, 2012
KREMPPER Michel, Dictionnaire des légendes d’Alsace, Mulhousienne d’édition, 2018
LAZZARINI Nicole & ROCHUT Jean-Noël, Légendes et contes d’Alsace, éditions Ouest-France, 2018
MECHIN Christophe, Petit dictionnaire des légendes d’Alsace, Oriande éditions, 2004
FISCHER Marie-Thérèse & DIVERS, Cette histoire qui a fait l’Alsace (les 8 premiers tomes), éditions du Signe, 2009-2011
Le site des musées de Strasbourg
https://gameofthrones.fandom.com/
https://www.lagardedenuit.com/
+ Articles parus dans divers magasines (comme Géo Magazine) ou encore reportages télévisés, notamment de France télévision.

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