Depuis le 2 juin, l’Alsace et le Grand Est sont repassée au vert, signifiant un prompt retour à la liberté, comme on la connaissait avant le 17 mars dernier. On peut s’enfiler des godets en terrasses bondées et redécouvrir les mille odeurs des restaurants qui donnent à Strasbourg toute sa saveur. Mais surtout, à nouveau, on peut se déplacer, sans attestation ni limite de 100km. Une très bonne nouvelle pour le secteur du tourisme, particulièrement touché durant cette crise. Pour en parler, nous avons contacté par téléphone trois offices du tourisme, de manière à dresser le panorama le plus exhaustif possible de la situation, pour mieux la comprendre, et ainsi la soutenir.

Une énorme inquiétude pour le monde du tourisme

« On a quand même senti le confinement arriver ». Les mots de Marie-Hélène Mattern, directrice de l’office du tourisme du Kochersberg, incarne la tendance du monde du tourisme alsacien et du Grand Est à l’heure du confinement. Corinne Felten, directrice de l’office du tourisme du Pays de Bitche abonde dans son sens : « On s’y était un peu préparé ».

Le Kochersberg, aussi appelé « Le Beau Jardin » © Coraline Lafon

Néanmoins, malgré le fait de s’y attendre, le choc a été rude pour le secteur du tourisme, l’un des plus sinistrés de la crise du coronavirus. « Très vite, le lien entre le touriste et notre structure a été rompu. Subitement, notre quotidien s’est arrêté », poursuit Marie-Hélène Mattern. Cette onde de choc s’est répandue un peu partout en France. Pour vous en convaincre, il suffit de vous référer à la veille réalisée par le site veilleinfotourisme.fr qui recense tous les articles liés au secteur. Les mots « craintes » et « inquiétudes » rivalisent avec « catastrophique » et « conséquences désastreuses ». Si les médias ont tendance à appuyer les mots vendeurs pour attiser la curiosité et marquer les esprits, cela reflète néanmoins l’état d’esprit de tout une profession.

Soutenir les partenaires, une priorité

Une profession qui est extrêmement importante pour l’économie locale. Dans le Grand Est, le tourisme représentait en 2016 90 836 emplois salariés, c’est-à-dire 6,7 % du total des emplois sur le territoire. Le tout pour une consommation touristique intérieure s’élevant à 6,1 milliards d’euros par an. Pas que de l’argent de poche. Et selon une enquête rendue publique le 6 avril dernier, les professionnels du tourisme en Alsace et du Grand Est étaient très inquiets pour le futur. En effet, à cette période, la fréquentation était ressentie en baisse de 73%, pour un chiffre d’affaires en recul de 63 %.

Situation du tourisme dans le Grand Est. © Veilleinfotourisme.fr

Dès lors, le premier impératif des offices du tourisme a été de rassurer ses partenaires. « Au niveau du rôle qu’on pouvait jouer, on a été sonné pendant une semaine en se demandant ce qu’on pouvait faire pour nos partenaires » avoue Emmanuelle Déon, directrice de l’office de tourisme du Pays de Haguenau. Ce qui ne les a pas empêchés d’être réactifs : « Tout de suite on a communiqué auprès de nos partenaires pour les soutenir, leur dire que l’on continuait à travailler sur des projets et surtout qu’on pouvait les aider à obtenir des informations sur les aides à venir. Pour ne pas qu’ils ressentent une forme de solitude. »

« On a été sonné pendant une semaine en se demandant ce qu’on pouvait faire pour nos partenaires » – Emmanuelle Déon

Corinne Felten poursuit, en accentuant sur le côté spécial de cette saison estivale version 2020 : « On s’est dit que les choses ne seront pas comme une saison normale et il faut qu’on se préparer et qu’on accompagne les acteurs du territoire. » Marie-Hélène Mattern abonde également dans ce sens : « Un de nos objectifs c’est d’être là pour nos partenaires touristiques, qui ont beaucoup de travail pour rouvrir. L’objectif c’est de venir les voir, les aider et de mettre des choses en place chez eux. Parce que pour certains, c’est le flou total. Mais là, on commence à avoir des exemples et on peut les conseiller pour qu’ils adaptent et réinventent leur activité. »

« Personne n’est resté les bras croisés » : le besoin de se réinventer

En parlant d’activité, les offices du tourisme ont aussi dû se réinventer. Pour Marie-Hélène Mattern, la question ne s’est pas posée, elle s’est imposée : « Il a fallu. Au départ, devant la brutalité de l’annonce, l’équipe a été mise au chômage partiel mais on les a très rapidement remis au travail, pour trouver de nouvelles missions. Ce n’était pas simple, mais on a réussi à mettre en place une organisation matérielle pour permettre les gens à travailler à distance. »

« Le secteur a su se réinventer et s’organiser » – Corinne Felten

Pour le Pays de Bitche et Corinne Felten, ce n’était pas non plus gagné d’avance : « Une petite structure n’était pas forcément adaptée au passage brutal au télétravail mais ça s’est bien passé. On a maintenu nos habitudes de travail. Le secteur a su se réinventer et s’organiser. Le point positif c’est d’avoir vu naître des initiatives qu’on n’aurait pas pu imaginer avant : soutenir les restaurateurs, ici ils se sont rapidement orientés vers de la vente à emporter…  en somme, réinventer notre manière de travailler, en s’adaptant au télétravail. » Ce qui lui fait voir la vie un peu plus en rose : « J’ai plus tendance à regarder le côté positif de la chose, mais personne n’est resté les bras croisés. Cela va être dur économiquement, on ne se voile pas la face, mais il faut aussi dire le positif. »

Noël à Haguenau. © Coraline Lafon, Pokaa

Pour Haguenau, cette réinvention est passée par renoncer à un projet qui leur tenait pourtant à coeur : « On travaillait sur un projet de développement et de mise en valeur de l’agro-tourisme, une chouette manière de valoriser le patrimoine local. Mais on a dû revoir nos plans. On s’est rendu compte que les visites guidées étaient très compliquées, et dès la mois d’avril on s’est dit « on ne va pas avancer là-dessus, mais de quoi vont avoir envie les gens et comment va-t-on pouvoir les aider ? » ».

« Quand un truc du type du coronavirus arrive, il faut tout reprendre à zéro. » – Marie-Hélène Mattern

Ce besoin de se réinventer est enfin parfois passé, comme pour nous, par faire des choses sur lesquelles on n’avait jamais pris le temps de s’atteler : « En fait, une grande partie du travail est de gérer de l’info et quand un truc du type du coronavirus arrive, il faut tout reprendre à zéro » déclare Marie-Hélène Mattern. « Alors on s’est attelé à des choses qu’on ne fait pas d’habitude : le nettoyage des photothèques, les mises à jour des bases de données… »

De l’importance de la communication numérique en temps de crise

Alors que le 11 mai, l’Alsace et le Grand Est étaient encore en rouge, le 2 juin a vu notre région et notre territoire passer au vert. Néanmoins, le spectre du rouge n’est pas qu’une peur émanant de toute la classe politique de droite bloquée à la Guerre froide, c’est aussi une inquiétude des professionnels du tourisme. Corinne Felten l’explique : « Il existe une petite inquiétude puisque l’on est inscrit dans la région Grand Est, notamment en termes d’image. On espère que ces inquiétudes vont se lever. »

Pays de Bitche. Ici, point de rouge, que du vert. © Coraline Lafon, Pokaa

Dès lors, un des rôles des offices de tourisme est de rassurer et donc de communiquer. Marie-Hélène Mattern confirme : « Les gens ont beaucoup besoin de rassurance (sic), il y a encore beaucoup d’inquiétudes. Et il faut communiquer là-dessus. On essaye de reprendre la vie et de continuer de proposer des choses aux gens et c’est très important de montrer qu’on peut faire des choses en veillant à protéger notre visiteur. » Corinne Felten abonde : « On va travailler à rassurer les visiteurs et c’est ce que font les acteurs économiques. »

Cette communication est également passée par d’autres moyens. En effet, pendant le confinement, les offices du tourisme ont continué à proposer des choses, en passant par le numérique. Marie-Hélène Mattern explique pour le Kochersberg : « Il fallait travailler sur des échelles différentes, travailler le numérique à travers les réseaux sociaux, « envoyer du rêve » en quelque sorte, de la distraction. »

Pour cela, le Kochersberg a pu compter sur différents réseaux des offices de tourisme, qu’ils soient alsaciens ou du Grand Est. « Globalement on a pu compter sur le réseau des offices du tourisme alsaciens qui était très fort, mais aussi sur le réseau des offices du tourisme du Grand Est, qui a pris une ampleur très forte et qui a permis deux actions : une sur Facebook sur laquelle on a proposé de partir voyager depuis votre canapé, à travers un partage de vidéos – l’opération « Voyage depuis ton Canap’ », ndlr. La deuxième est le site internet Tourisme 100 bornes qui est devenu Tourisme sans borne avec la fin de la limitation des 100km et qui consiste en une fusion des bases de données pour une sorte de carte interactive pour savoir où aller, que faire… »

Une vraie envie de prendre l’air

Il faut dire qu’après huit semaines de confinement, les Français, et les Alsaciens, ont besoin de prendre l’air. « Après deux mois de confinement, on s’est dit que les gens allaient avoir envie de liberté et nous on est en train de préparer un projet. L’heure n’est pas à chercher à faire différent, mais de bien répondre à la demande » développe Emmanuelle Déon pour le Pays de Haguenau. Même sentiment pour le Pays de Bitche : « En termes de contacts téléphoniques et mails, on a tout de suite senti la différence. On a senti que les gens étaient prêts à faire du tourisme, que les gens avaient envie de se changer les idées. »

Pays de Bitche © Coraline Lafon, Pokaa

Le domaines privilégié ? Le plein air bien évidemment. Emmanuelle Déon développe : « On doit privilégier le plein air, les sorties hors des sentiers battus et des choses qu’on peut faire en toute autonomie. » Même son de cloche du côté du Kochersberg : « On proposera une sortie au lever du soleil, de l’initiation à la photo et des balades ludiques en famille. Les gens ont besoin de vacances, de grand air et d’évasion, mais également de rester en famille. » Enfin, la situation n’est pas différente du côté de Bitche : « Notre territoire est parfait pour ça. Classé parc naturel régional des Vosges du Nord, lui-même classé réserve mondiale de la Biosphère. On a beaucoup d’activités de pleine nature et on a également édité le best-of des randonnées au Pays de Bitche. »

« On est suspendus aux annonces du 22 juin » : dans l’attente du gouvernement

En plus du passage au vert, le 2 juin dernier a également vu la levée de la limite des 100km. Cette annonce n’est pas sans conséquences, comme l’explique Corinne Felten : « La levée des 100km est une très bonne nouvelle car elle nous permet de retrouver notre clientèle d’avant et de faire à nouveau fonctionner les lieux d’hébergements ; parce que quand on habite à moins de 100km, on ne va pas forcément dormir sur place. Les gens vont pouvoir séjourner et niveau retombées économiques pour un territoire c’est important. »

Édouard Philippe abrogeant la limite des 100km. © Capture d’écran BFMTV Live

Cela montre également le poids des décisions gouvernementales sur tel ou tel secteur, comme le décrit Marie-Hélène Mattern : « On marche à coup d’annonces gouvernementales ; on est suspendus aux annonces du 22 juin – phase 3 du plan de déconfinement national, ndlr. On a dû annuler quelques événements, mais on a un programme de visites guidées à la ferme, qui est maintenu. En l’état actuel des choses les groupes seront limités à 10, mais en réalité ce sera plus à huit. On espère néanmoins que ce palier sera réévalué. »

L’été sera alsacien ou ne sera pas

Si la limite des 100km est désormais levée, le tourisme prendra tout de même très probablement des allures franco-françaises cette année. Une nouvelle qui a forcément impacté l’offre des offices de tourisme, comme le souligne Marie-Hélène Mattern pour le Kochersberg : « La zone de chalandise – zone géographique d’influence, d’où provient la majorité de la clientèle pour un territoire, ndlr – a changé et il a fallu s’adapter. On s’adresse toujours à une clientèle francophone. Malgré la fin des 100km, on sait, et les opérateurs sont nombreux à le dire, que le Français ne partira pas trop loin de chez soi. » Un sentiment partagé par Emmanuelle Déon pour le Pays d’Haguenau : « On ne s’est pas dit tout à coup que les gens de toute la France allaient venir. On continue de penser que le tourisme sera local cet été. »

Et s’il faut séduire le Français, il faudra aussi et surtout séduire l’Alsacien. Si l’été ne sera pas indien, peut-être sera t’il en effet alsacien ? Cela pourrait même être une très belle opportunité : « Cela va être l’année où on va pouvoir attirer un public plus alsacien et strasbourgeois, qui aime venir au Nord et à qui on a plein de choses à faire découvrir. C’est surtout là-dessus qu’on va travailler », déclare Emmanuelle Déon. Marie-Hélène Mattern poursuit : « L’Alsacien se déplace beaucoup en Alsace. Pour attirer l’Alsacien, il faut proposer quelque chose de différent. »

Pays de Bitche © Coraline Lafon, Pokaa

Enfin, de par sa position transfrontalière, le Pays de Bitche attend la réouverture des frontières, pour le moment actée au 15 juin en Europe « pour retrouver également notre clientèle étrangère de proximité, les Allemands, les Suisses et les Luxembourgeois. » Ce qui fait espérer à Corinne Felten que la saison sera bonne : « On espère avoir une bonne saison, puisqu’il y a quand même un manque à gagner. Les équipements commencent tout juste à rouvrir et on se retrouve petit à petit dans une situation de saison classique, donc on espère vraiment qu’on va avoir une saison estivale positive. »

Ne nous voilons pas la face : cela va être une période très compliquée pour les professionnels du tourisme. Une réalité à comprendre, pour peut-être repenser nos choix de destinations, pour les rendre plus locales cet été. L’espoir d’une belle saison existe néanmoins, alors autant essayer de privilégier l’Alsace et ses alentours du Grand Est, qui ont mille trésors à offrir. Prenez un peu d’eau fraîche, les paysages vous prodigueront la verdure !

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