S’il y a bien une chose que nous auront permis le confinement et les mesures de distanciation sociale (qui porte mal son nom puisqu’elle est avant tout physique, plus que sociale), c’est de prendre du recul sur les choses et les gestes que nous faisons sans même nous en rendre compte dans la vie de tous les jours, ces gestes machinaux et a priori anodins. Ainsi, si les masques nous font prendre conscience que les mimiques du visage sont beaucoup plus importantes qu’elles n’y paraissent dans une conversation, de même, l’interdiction de se serrer la main ou de se faire la bise nous rappelle combien ces gestes faits sans même y penser ont un sens, sont un langage en eux-mêmes. Ils disent l’enthousiasme ou la politesse, signent la connivence entre amis ou le rapport social entre collègues et, bien plus souvent, le simple bonjour entre inconnus.

Il n’est alors pas inintéressant de faire un tour dans le passé pour comprendre d’où viennent ces deux pratiques si courantes dans notre monde occidental. Tendez votre joue masquée et votre main gantée, on vous emmène aux origines de la bise et de la poignée de main.

La poignée de main : le contrat de confiance

La poignée de main entre deux personnes, entre deux hommes surtout (évidemment quand on remonte dans l’Histoire, il est souvent question d’hommes), n’a pas toujours été un signe de salutation. À l’origine, ce geste est apparu dans la Grèce antique, vers le Ve siècle av. J.-C., afin de sceller un contrat, de passer une alliance ou une union maritale. Mais ce n’est pas un geste anodin, inventé par hasard. En effet, en déliant sa main et en serrant celle de l’autre, on montre ainsi qu’on ne porte pas d’arme dans son poing – cela concourt à un climat de confiance.

Astérix et Obélix – Uderzo et Goscinny

Dans les siècles qui suivirent, les Romains perpétuèrent la coutume, tout en allant encore un peu plus loin. Les assassinats étant monnaie courante à Rome, il devint d’usage de serrer l’avant-bras en entier afin d’être sûr que l’interlocuteur n’aurait pas glissé subrepticement un poignard dans la manche de sa toge.

Vincenzo Camuccini, Le mort de César (vers 1806)

Ce n’est qu’au Moyen Âge que le code de la chevalerie va véritablement instituer la poignée de main comme signe de salutation. Mais toujours dans l’optique de créer une relation de paix et de confiance. Comment en effet serrer la paluche et dégainer son épée en même temps ? Impossible ! D’ailleurs il semble que c’est à cette époque que la poignée de main devint exclusivement droitière, car tous les chevaliers étaient entraînés à devenir droitiers, règle commune plus pratique (et plus chrétienne) pour les combats.

Cette pratique était donc très fortement liée à la chevalerie chrétienne. Cela explique pourquoi c’est avant tout un usage du monde occidental et européen. Il existe bien d’autres façons de saluer dans le monde – même si du fait de la mondialisation, la poignée de main est aujourd’hui universelle.

« Wish you were here » – Pochette d’album de Pink Floyd / 1975

Après le Moyen Âge, la poignée de main resta l’apanage des gentilshommes avant de se généraliser petit à petit jusqu’à être commune à toutes les couches sociales au XIXe siècle. Longtemps réservée aux hommes, il n’est plus rare aujourd’hui, notamment dans le monde de l’entreprise, de la voir usée par des femmes également.

On peut dire aussi qu’elle a même su se réinventer ces dernières années avec une personnalisation propre à chaque personne ou chaque groupe d’individus grâce au « check ». À l’origine cette poignée de main n’était pas qu’une figure de style. Pratiquée d’abord dans la culture afro-américaine, elle est née à la fin de l’esclavage comme signe de reconnaissance, puis réutilisée dans la lutte pour les droits civiques et enfin popularisée plus récemment dans le monde du hip-hop.

La bise : un vent de fraîcheur sur une pratique ancestrale

Ok pour la poignée de main, mais ce n’est pas le seul geste social remplacé par les gestes barrières et la distanciation sociale. Impossible en effet de ne pas évoquer le cas de la bise. Aujourd’hui moins solennelle que la poignée de main, et souvent réservée aux cercles intimes, la bise a également connu une évolution de sa pratique et de sa signification tout au long de l’Histoire. « Bise » est en outre une appellation assez récente, on parlait avant simplement de baiser, dans un sens plus large que le baiser actuel.

Encore une fois, pour ce qui concerne son usage dans le monde occidental, il faut retourner au temps de l’Antiquité pour en retrouver les premières traces. C’est surtout à l’époque romaine que le baiser devint une pratique courante, plus que ça même, une pratique codifiée ! En effet, il existait alors trois types de baiser :
– L’osculum : c’est le baiser solennel entre personnes de haut rang.
– Le saevium : c’est au contraire le baiser réservé aux filles de joie, le baiser avec la langue, le french kiss quoi !
– Le baesium : comme son nom l’indique, c’est le mot qui est à l’origine de « notre » baiser. C’est en fait le juste milieu entre les deux cités précédemment, à savoir un baiser affectif entre proches.

La distinction entre la bise en guise de salutation et le baiser érotique existait donc déjà à l’époque. L’irruption du christianisme va modifier un peu les pratiques. Non pas que le baiser disparaisse mais il se voit désormais réservé aux hommes entre eux. N’allez pas imaginer des choses, le « baiser de paix », comme on l’appelle, est un baiser certes sur la bouche (ou sur un anneau porté au doigt) mais sans aucune teneur érotique. D’abord pratiqué par les premiers chrétiens comme signe de reconnaissance, il est ensuite effectué en guise d’hommage à l’évêque lors des offices religieux.

Ce type de baiser va connaître une dérivation dans une pratique assez proche : le baiser d’allégeance d’un vassal à son seigneur. C’est une des composantes de ce qu’on appelle l’étiquette, ce code de bonnes manières qui se pratiquait à la cour de France. On le comprend donc, de même que la poignée de main, la bise à l’époque reste quelque chose de très solennel, qui marque physiquement et symboliquement le lien entre deux personnes. Il y aura une survivance de cette étiquette moyenâgeuse dans les siècles suivants grâce à la pratique du baisemain, pratiqué lorsqu’un homme voulait saluer avec galanterie une femme.

C’est à la Renaissance que la bise devint plus rare en public et fut progressivement réservée à la sphère familiale ou aux amants. On commence à voir la pratique telle qu’on la conçoit aujourd’hui, à savoir en guise de salutations affectives entre proches – voire un peu plus si affinités.
Mais finalement, ce n’est que très récemment que la bise s’est vue pratiquée à grande échelle, seulement après la Seconde Guerre mondiale et surtout après la libéralisation des mœurs découlant de mai 68.

Pour autant, la pratique continue d’évoluer, en témoigne depuis une dizaine d’années la généralisation de la bise entre hommes qui était encore peu courante auparavant. Plus intime que la poignée de main, la bise symbolise alors l’appartenance à un cercle, un groupe bien défini.

© AP PHOTO CHRISTIAN HARTMANN, POOL VIA AP

Une tradition à réinventer?

On l’a compris, la poignée de main et la bise ne sont pas des gestes anodins. Ce sont des signes de reconnaissance, d’affinité, qui codifient nos relations sociales depuis des millénaires. D’où la difficulté qu’on éprouve à s’en passer en temps d’épidémie. On l’a vu, beaucoup ont préféré tenter de les remplacer plutôt que de purement les supprimer. Bise du coude, poignée de pied ou même verbalisation pour quand même montrer qu’on y pense même si on ne le fait pas : « je vous serre la main de cœur » comme dirait l’autre.

Néanmoins, on aura aussi remarqué que certaines personnes étaient soulagées par l’abandon de ces gestes, notamment de la bise dont certains trouvent que c’est un rituel contraignant. Ces personnes aimeraient donc que, l’épidémie passée, on continue d’utiliser des salutations moins intimes. Ainsi une de mes proches me dit trouver que « claquer la bise à tous ses collègues, déjà c’est long mais en plus on n’a en pas forcément envie. Et si tu en as oublié un, c’est la cata, il va être vexé. Idem dans la sphère publique, on n’aime pas tous d’être obligés d’avoir un contact physique aussi rapproché avec des inconnus. On pourrait se contenter d’un « salut ! » et d’un signe de main. »

Mais il semble pour le moment difficile de couper à ce « rite de la vie quotidienne » tant il est ancré dans notre culture. Mais qui sait, si la société tant à devenir de plus en plus hygiéniste à cause des risques de virus, il faudra peut-être créer nous-mêmes de nouvelles manières de se saluer…

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