Goûter de nouveau à la saveur de tes rues ensoleillées en frôlant tes murs anonymes est un plaisir dans lequel je me délecte depuis le onze mai. Strasbourg ma belle, qu’il est bon de te traverser et de sentir le battement de ton pouls au hasard des pavés, des virages, dirigé par un sixième sens qui fait office de GPS lorsque je ne sais plus très bien où je vais, éblouis par la splendeur de ton architecture, par ta diversité et ton ouverture. C’est une renaissance moins éprouvante que celle vécue par la maman courageuse de sextuplés à l’hôpital de Hautepierre il y a quelques jours, mais je reste attendri comme si je revenais voir un être cher après un voyage trop long, trop rude, dans un pays qui tourne au ralenti, masqué, anesthésié, paralysé.

Je me roule dans tes draps en grès rose, manquant de peu de me noyer le long des berges ou de tomber d’un vélo à l’état pitoyable, tellement c’est bon de respirer ta sueur, ton parfum, ton atmosphère. Je te redécouvre comme un amoureux passionné remarque certains détails de sa muse que les autres ne peuvent pas distinguer. C’est le regard du cœur. Les géraniums qui habillent les rambardes des ponts. La courbe de ton cou le long des quais. Un grain de beauté entre les reins de la Cathédrale. Ta façon de faire raisonner les rires sous les arcades. Ta cambrure sensuelle et suave lorsque les corps endiablés se caressent sur des péniches imaginairement bondées.

Malheureusement, l’amour rend aveugle et malgré tous les efforts du monde, le naturel revient progressivement au galop. Il devient impossible de l’ignorer, de l’éviter, il faut lui faire face, le regarder dans les yeux et sourire avec un goût amer dans la bouche. Je t’aime Strasbourg, mais nous te manquons beaucoup trop de respect. Après les premiers jours enivrants de nos retrouvailles, j’ai donc vite déchanté face aux mauvaises habitudes qui refont déjà surface, me retrouvant bouche bée à l’arrêt de tram Landsberg, accompagné d’une dame aux cheveux blancs totalement effarée elle aussi.

« C’est donc ça le monde d’après ? », me lance-t-elle en fixant des détritus traînant à ses pieds.


Le week-end dernier, j’avais déjà pu constater ce retour pathétique au monde d’avant lors d’une ballade dans la réserve naturelle du Rohrschollen, au sud-est de Strasbourg. Un sac à l’effigie du clown le plus célèbre des États-Unis jonchait le début d’un chemin forestier, des frites en décomposition à droite, l’emballage d’un burger à gauche et en contre-bas, une dosette de mayonnaise encore à moitié pleine cherchant un peu de réconfort entre un gobelet et une paille. Un berger allemand tenta de s’emparer d’un morceau de viande desséché mais fut vite réprimandé par son maître dépité. Nous nous sommes regardés, faisant certainement le même constat, la boule au ventre, la moutarde qui monte au nez.


« VENEZ COMME VOUS ÊTES » scande la publicité de ce fast-food. COMME DES PORCS DONC ?

Plus loin, le long du Rhin, je pus admirer la bêtise humaine dans toute sa splendeur. Une couche pleine d’excrément et un masque de protection squattaient entre deux marguerites pour clôturer cette nature morte funeste. Est-ce que ce monde est sérieux ? chantait Francis Cabrel. Je ne sais pas Francis. Je ne sais plus.

Je soupire, dégoûté, repensant à l’article de Gilles Vervisch, professeur de philosophie, publié dans le Monde du 26 avril : « Le Big Mac a le bon goût des bonnes habitudes. C’est la madeleine de Proust des confinés. C’est très métaphysique. Il n’y a pas d’autre explication. Les gens ne font pas des heures de queue pour manger un mauvais hamburger. Ils font des heures de queue pour revenir à la vie. La seule chose qu’on peut regretter, c’est que ce soit ce modèle de consommation qui s’impose aussi naturellement. Ce qui rappelle assez le personnage du traître, Cypher, dans le film Matrix : il trahit tous ses amis pour le seul plaisir de manger un bon steak accompagné d’un verre de vin. Il se trompe sûrement, sur la hiérarchie des valeurs. Ces queues au MacDo ont révélé l’essentiel, finalement : il n’est pas certain que ce confinement change quoi que ce soit dans le monde d’après, et tout le monde se précipite, à nouveau, vers la société de consommation. »

Le tram arrive enfin. Évitant une mer de mollards devant la porte d’entrée de l’un des wagons, je me glisse à l’intérieur où l’atmosphère est pesante. Une place sur deux est indisponible afin de respecter les mesures sanitaires. Peut-être que le type du fond jettera son mégot sur le trottoir en rentrant chez lui et peut-être que la femme parfaitement apprêtée qui s’appuie contre la vitre balancera l’emballage de son paquet de cigarettes discrètement sur la route. L’habit ne fait pas le moine. Le pollueur comme le diable s’habille en Prada. Un duel de regards débute. Il était une fois dans l’Est. Nous nous jaugeons en une fraction de seconde, la main sur nos téléphones portables, prêts à dégainer au moindre mouvement suspect. Un corbeau croasse et un ange passe. 

Je descends à la station Hohwart, à la Meinau. Un panneau publicitaire vante les saveurs d’une salade surgelée de céréales, mangue, avocat, baies de goji et sauce citronnée. Des produits locaux et de saison.

© Damien Zagala

Je m’avance de quelques pas afin de traverser et me retrouve une fois de plus face à la réalité de ce monde où les trottoirs sont de vastes jardins où poussent des canettes de bière. Je me souviens des CRADOS, ces autocollants à l’effigie de personnages à l’apparence scabreuse que nous collectionnions avec mon frère dans les années 90.

Après Charlotte Supercradotte, Mathieu le dégueu, Gudule le pustule et Patricia Crachat, je propose d’ajouter un nouveau personnage à l’édition 2020 : Strasbourgeois le goret.

Il doit bien y avoir une explication à ce comportement égoïste. Un problème néurologique, une baobabite chronique ou un syndrôme de Diogène mal diagnostiqué ? Quelle est cette raison mystérieuse qui pousse certains strasbourgeois à jeter des ordures n’importe où en invoquant le fait que « des gens sont payés pour les ramasser », comme si les agents d’entretien de l’Eurométropole n’étaient que des esclaves au service de pseudos-rois sans cervelles.

Pendant que les moteurs rugissent en attendant que le feu passe au vert, il y a pourtant un arc-en-ciel qui jaillit au milieu de nulle part. Une petite fille en salopette accompagnée de sa mère qui dépose un mouchoir en papier dans une poubelle avec toutes les précautions du monde, comme si sa vie en dépendait, comme si rien n’était plus logique que de jeter un déchet dans un contenant prévu à cet effet.

Elle doit chausser du 18 et ses mains fragiles en porcelaine tremblent, mais pourtant elle y arrive alors pourquoi pas les autres ?

Il y a donc encore de l’espoir. Il faut que ça change avant qu’il ne soit trop tard, si nous ne  voulons pas  que les petits strasbourgeois grandissent dans l’immonde d’après.

3 COMMENTAIRES

  1. Malheureusement, la seule solution reste de frapper au porte monnaie, et des entreprises, et des consommateurs. Que ce soit l’interdiction de certains emballages (dosettes moutardes, ketchup,…) ou les consignes. Après, en l’absence d’un responsable sécurité, rien d’étonnant à ce que parcs et jardins redeviennent les lieux de rassemblement des alcoolos et camés ainsi que constaté place Ste Aurélie DANS l’aire de jeux flambant neuf et place blanche, malgré les panneaux et les barrières de cordes. Sans oublier que ça ne se gêne plus pour uriner en public jusque sous les fenêtres de l’ENA. Mais la priorité… c’est le port du masque ! Et ce ne sont pas les Verts et leur programme de Bisounours qui vont changer la donne, bien au contraire.

  2. Malheureusement, ce manque de civisme est strictement dû à un manque d’éducation. Je dis civisme car ce n’est pas qu’une question d’écologie mais de vie en société et de respect des autres, notamment des agents d’entretien qui sont, en effet, considérés comme au service de tous (que ce soit dans nos rues, nos écoles ou nos lieux publics). C’est un luxe que nombreux prennent pour argent comptant, ce qui crée cette paresse et cet irrespect d’autrui.

    La raison pour laquelle la jeune fille place ses ordures dans la poubelle est parce que ses parents/proches lui ont inculqué ces valeurs. Rien d’autre. Beaucoup oublient ces normes dès qu’ils prennent leurs distances de ces figures autorités. Vivre dans l’oisiveté, l’insouciance. Ce sont des caractères très présents de nos jours, où nous nous déconnectons de la réalité et ne remarquons même plus ce que nous faisons (je tiens à préciser que je ne suis pas un « papi qui critique les jeunes » puisque je suis dans ma vingtaine).

    Faire un procès à « la société de consommation » n’est pas une solution en soi. Même si des entreprises comme MacDo quittaient la France, il resterait d’autres ordures (cigarettes, cannettes, bouteilles etc.). Le problème persiste donc. Le seul moyen est d’inculquer ces valeurs tout au long de la vie, par l’éducation (parentale, scolaire, médiatique), ou même par l’autorité (malheureusement) avec plus d’agents et plus de contrôle. Or j’imagine que très peu seraient en faveur de cette mesure.

    Et bien entendu, ces difficultés sont présentes partout en France, mais moins dans des pays plus autoritaires comme la Chine par exemple (étant également un pays capitaliste dans lequel la société qui règne en ville est celle de la consommation). Donc est-ce que la politique devrait se mêler et contrôler les comportements quotidiens de ses citoyens ?

  3. Comme c’est juste et inquiétant pour Strasbourg et sa région (cf la misere des bords de route). Si les déchets abandonnés sont révélateurs de l’éducation des habitants, alors l’Alsace est tombée bien bas. Mais il faut aussi reconnaître que son infrastructure de ramassage et tri est aussi bien mauvaise par rapport aux autres villes où j’ai vécues.

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