Ce matin, je me suis réveillée au premier rayon du soleil comme je le fais depuis plus de mille ans et pourtant j’ai eu l’impression d’être encore dans un sommeil profond, dans un cauchemar bien réel. Dans mon rêve, Strasbourg ressemblait à un décor de science-fiction lunaire. Ma ville n’était plus que l’ombre d’elle-même, orpheline de mes enfants gambadant dans les parcs, des vélos imprudents traçant sur les pistes cyclables comme des fusées électriques et des terrasses bondées où il fait bon vivre en sirotant une bière ambrée pour fêter l’arrivée du printemps.

Je suis pourtant née en 1015, c’est vous dire si j’en ai vu des choses de là-haut. À peine âgée de trois ans et équipée de quelques blocs de grès rose en guise de dents de lait, j’ai pu voir les Strasbourgeois danser sans raison apparente jusqu’à ce que la mort stoppe leurs gesticulations. L’épidémie dansante qu’ils appelaient cela. S’en suivirent des théories astrologiques et surnaturelles plus farfelues les unes que les autres, des saignées ou l’embauche de musiciens afin de maintenir les malades dans leur danse macabre.

Le 22 juin 1940, la France écrasée signa l’Armistice et les Allemands mirent en place toute une série de mesures pour limiter sur le territoire la circulation des personnes et des marchandises ainsi que le trafic postal. Cela me perturbe de vous savoir privés de liberté et confinés mais jamais je n’aurais pu imaginer qu’en 2020, un virus invisible à l’œil nu, dépourvu de croix gammées et de chars d’assaut, puisse vous éloigner de mes bras protecteurs sur lesquels reposent des gargouilles privés de votre présence.

Pourtant c’est bien vrai. Les frontières sont désormais fermées avec nos amis d’Outre-Rhin et le tram discipliné ne s’aventure que là où il est autorisé à s’aventurer. Je peux tout de même voir encore quelques silhouettes promener leur chien ou courir en tenue moulante fluorescente mais qu’il est triste de ne plus entendre vos voix au sein de mon cœur qui bat désormais au ralenti.

Vous êtes mes enfants et une mère ne peut se priver de sa progéniture.

J’ai espoir que bientôt, à force d’efforts, vous vous retrouvez comme avant pour faire raisonner les cloches de la fraternité. Nous avons soufferts ensemble il y a quelques mois par la folie meurtrière d’un illuminé mais nous sommes toujours debout, solidaires et prêts à relever ce nouveau défi.

Souvenons-nous des jours meilleurs, de la place d’Austerlitz pleine à craquer, des happy-hour irraisonnés, des bancs recouverts d’amoureux s’embrassant passionnément, des soirées interminables à danser l’un contre l’autre jusqu’à l’aube consolés par un petit-pain au chocolat et une tasse de café brûlante. Il y aura encore des millions de moments pour nous réunir, nous embrasser, nous serrer dans les bras à rire ou à pleurer. Tout ceci n’est qu’un grain de poussière qui ne nous empêchera pas de respirer.

Nous sommes Strasbourgeois. Unis, fiers et liés par notre amour pour cette ville. Du Pont des soupirs au Stade de la Meinau, le long des quais au Musée Tomi Ungerer, du Parc de la citadelle à la Place de l’Homme de fer, pour la SIG, au Kalt, à l’Académie de la bière ou au Musée Vaudou, dans les salles surchauffées de la Laiterie ou de l’espace Django Reinhardt, demain sera un jour meilleur, mais en attendant, continuons de nous aimer comme au premier jour sans céder à la panique ou à l’hystérie collective dans les supermarchés.

Il est temps de nous confiner dans des appartements minuscules mais pas de nous ignorer, de continuer à prendre soin les uns des autres. Mêmes séparés, continuons à penser à nos amis(es), à nos familles, à nos voisins(es), à celles et ceux qui n’ont plus d’emploi ou qui ferment leurs entreprises,  aux malades et soignants(es) ainsi qu’à toutes celles et ceux qui continuent de faire en sorte que Strasbourg reste Strasbourg.

Montrons au monde que nous sommes en vie, en chantant sur nos balcons et en inventant une nouvelle façon de communiquer.

Je peux vous voir sans vous voir et sentir votre présence à mes côtés. Je sais que je peux compter sur vous car vous avez l’âme des généreux. Le temps des lilas n’est plus très loin et celui du houblon non plus.

Prenez soin de vous et de vos proches. A bientôt mes enfants.

12 COMMENTAIRES

  1. tous ses endroits , nos bars , nos belles places , mes larmes ont coulés , ce texte m’a bouleversé . Tu me manques Notre Dame bientôt je retrouverais tes bras et te demanderais pardon , pardon pour la folie des hommes , pardon de te faire vivre tout cela. Je t’aime Strasbourg . Ensemble on y arrivera .

  2. Salut… Magnifique!! Mes enfants sont rentrés de stras. Nous habitons le sundgau. Je sais bien ce qu ils vivent lorsqu ils sont dans cette belle ville… Merci de lui rendre hommage et pensons très fort à ceux qui y vivent et la font vivre… Belles pensées Myriam

  3. C’est magnifique… Ça donne envie de se prélasser à ses pieds sur son parvis… Bientôt nous monterons sur son toit. Bravoo encore pour ce magnifique et très poétique texte

  4. Ben moi je pleure 🙂
    Bon je pleure tout le temps aussi haha
    Je suis Strasbourgeoise d’adoption depuis 2006 mais actuellement confinée dans les Vosges, chez ma môman.
    Ma ville me manque beaucoup mais j’ai la chance d’avoir, ici, une grande maison & un jardin magnifique, un chien, un chat… Tout ce que je n’ai pas dans mon 30 m2 😉
    J’avais déjà lu quelques uns de tes articles, je vais continuer car ils me provoquent quelque chose de chouette à chaque fois, bravo, merci & prends-soin de toi & des tiens

  5. si bien écrit,…en ces temps terribles,
    Strasbourg résonne partout,et grâce a toi nous vivons dans ses battements de cœur
    merci pour tant d’emotion!
    continue

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