Les Kickers suspendues dans un vide abyssal de trente centimètres, elle secoue ses gambettes de moineau et envoie un clin d’œil à sa mère pour lui signifier que le travail peut commencer.

Ses fiers yeux bleus, saphirs lumineux dans la grisaille du tram, sont des armes de séduction massive, traversant d’un regard perçant l’existence fragile des caïds du bac à sable.

Théo, 5 ans, en a fait les frais la semaine dernière. Qui croise le regard ensorcelant de Chloé, en fait sa muse pour la vie, tombant instantanément sous son charme. Le premier amour. Celui qui ne s’oublie pas, parce que le cœur bat trop vite, que les fourmis par centaine caressent l’estomac et que les jambes se ramollissent comme une guimauve grillant au-dessus d’un feu de camp.

Ça fait peur et du bien à la fois. C’est une deuxième naissance dans le ventre des sentiments.

Elle ne sait pas encore qu’elle a ce truc hypnotisant qu’ont les dieux, qui fait que les autres se retournent sur son passage. Mais à l’âge où elle se donnera la permission de ne plus être sage, elle en jouera et brisera l’espoir de prétendants kamikazes.

Il y aura des larmes sur les écrans de téléphone, le sang de l’indésirable et des nuits entières à se remettre en question, à se demander pourquoi ça n’a pas fonctionné. Un SMS silencieux est plus meurtrier qu’une épidémie de choléra. Il n’y a pas encore de vaccin contre la mal d’amour.

Le papillon se transformera en mante religieuse.

Nombreux sont ceux qui souffriront de ne pouvoir sentir le parfum de ses cheveux bouclés, la douceur de la courbe de son cou ou la gourmandise de ses lèvres charnues. La frustration, composante majeure de la condition humaine. C’est peut-être mieux ainsi.

Quand nous ne savons pas ce que nous ratons, nous fantasmons, minimisant le plaisir ressenti par la passion. Une fois que le diable s’empare de vous, il est difficile de s’en séparer, imprégnant chaque pore, chaque bactérie, chaque pensée, du matin au soir, comme une obsession éternelle qui ronge les certitudes de l’intérieur.

Plusieurs décennies après, certains s’endorment encore dans les bras de leur femme, les fossettes de leur Chloé en tête, l’imaginant à l’heure actuelle, la même aura naturelle, avec quelques rides en plus, certainement. C’est un jeu cruel auquel il ne faut pas s’attarder trop longtemps, au risque de monter dans sa voiture un matin d’automne, de dire au revoir de la main à ses enfants et de ne plus jamais revenir.

La nostalgie tue insidieusement, sans campagne de prévention comme pour le tabac. Pourtant, le passé est une drogue dure pour celui qui ne trouve pas de nicotine dans le présent.

La beauté est un pouvoir et une malédiction à la fois.

Elle s’applique à décrocher les bouloches de son collant rose malabar pour les déposer précieusement, une par une, dans sa vieille boite à cacao, souvenir de sa grand-mère et de ses années folles à Amsterdam. Son fidèle ours en peluche Hector est le seul à en connaître le code secret invisible. En cas de crise diplomatique, elle peut compter sur lui pour maîtriser les LEGO de la chambre de son frère. Il n’hésitera pas à équiper son armée de licornes surentraînées de lance-crottes de nez et de grenades arc-en-ciel.

Prochain arrêt: Porte de l’Hôpital. Petites mains discrètes abîmées qui jouent avec la gravité, voilà plusieurs semaines que chaque matin, elle se donne rigoureusement à cette occupation afin de réaliser un projet titanesque.

Pendant que le monde ouvre à peine les yeux, que les géants se poudrent le visage de poussières de clown pour jouer la comédie au bureau, elle sent qu’elle réalise quelque chose de grand, de monumental, d’essentiel dans l’histoire de la songerie. Prise au piège d’une réalité trop ennuyante, où les ombres tirent la tronche et regardent le sol désabusées, elle s’adresse solennellement à sa mère en se dressant sur son siège :

« Maman! Un jour, tu seras ma Cléopâtre et tu seras fière de moi. Je t’emmènerai plus haut que les nuages, au sommet de la Pyramide des bouloches et nous glisserons sur une luge de barbe à papa, jusqu’à ce que nous fassions une méga cascade en contrebas. Ça sera comme quand on va à la neige avec papa, sauf qu’il ne fera pas froid et que nous n’aurons pas de bleus aux genoux en nous cognant contre des icebergs en sucre».

Les ignorants autour d’elle font mine de n’avoir rien entendus. Certains sourient, prétendant avec une certitude dramatique, qu’ »à cet âge, l’imagination n’a pas de limite ».

218 peluches de laine et des étincelles dans les yeux. Une feuille de papier, pas encore froissée par la pensée austère des aînés. Un cadenas ouvert sur le rivage où les crocodiles dansent la gueule ouverte. Une fleur du mal sauvage. La douce et lointaine lueur d’une étoile. La candeur des mots. Un poème de Gérard Nerval.

Qu’ils étaient doux ces jours de mon enfance
Où toujours gai, sans soucis, sans chagrin,
je coulais ma douce existence,
Sans songer au lendemain.
Que me servait que tant de connaissances
A mon esprit vinssent donner l’essor,
On n’a pas besoin des sciences,
Lorsque l’on vit dans l’âge d’or !
Mon cœur encore tendre et novice,
Ne connaissait pas la noirceur,
De la vie en cueillant les fleurs,
Je n’en sentais pas les épines,
Et mes caresses enfantines
Étaient pures et sans aigreurs.
Croyais-je, exempt de toute peine
Que, dans notre vaste univers,
Tous les maux sortis des enfers,
Avaient établi leur domaine ?

Nous sommes loin de l’heureux temps
Règne de Saturne et de Rhée,
Où les vertus, les fléaux des méchants,
Sur la terre étaient adorées,
Car dans ces heureuses contrées
Les hommes étaient des enfants.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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