Parce que Strasbourg regorge de sportives et de sportifs, parce que certains sports ne bénéficient pas d’une médiatisation suffisante et tout simplement parce que raconter des histoires sur le sport me passionne, Pokaa lance une nouvelle série de portraits sur les sportives et sportifs à Strasbourg. Aujourd’hui : entretien avec Clément, recordman du monde du marathon pour un déficient visuel en autonomie.

Note de l’auteur : Si vous voulez en apprendre davantage sur Tassia, premier portrait de la série, et le kayak-polo, cliquez ici. Pour Ismaël et le taekwondo, cliquez làPour Albano et le tennis, l’article est ici. Pour l’Ultimate avec Gael et Gwen, c’est ici. Les cheerleaders, c’est là que ça se passe. Maïté et le judo, c’est par là. Stéphanie Ducastel et la boxe. Et enfin, Julien Cayla et le kung-fu.

Note de l’auteur 2 : Merci à Clément Gass pour les photos

Qui es-tu Clément Gass ?

D’un débit lent et posé, Clément se présente : « J’ai 31 ans, je suis statisticien à l’INSEE, je m’occupe de deux associations : l’association Yvoir, qui développe des outils pour la mobilité des déficients visuels, notamment un GPS très performant et l’association Vue du Cœur, qui s’occupe de l’épanouissement des enfants déficients visuels, notamment par des activités en pleine nature et l’apprentissage des techniques d’orientation. »

En plus de ces activités-là, Clément a une passion : la course à pied. « Je pratique la course à pied sous toutes ses formes. Autant le trail que la course sur toute, avec une préférence pour les courses en montagne. » Ah oui et j’allais presque oublier: « Je suis recordman du monde du marathon en autonomie pour un non-voyant. » 4h04min et 45sec : pas mal du tout.

Pour d’autres de ses meilleurs temps, en autonomie :

  • 10km : 45’39
  • Semi-marathon : 1h43’41
  • Trail du Haut-Koenigsbourg 54km : 7h53’08

« En forêt ou en montagne le handicap n’existe pas : il y a juste soi-même et la nature. »

On a donc affaire à un spécialiste. Pourtant, quand je lui demande à quel âge il a commencé la course à pied, Clément a un peu du mal à répondre : « Quelque part entre l’âge de 12 et 17 ans. Je sais pas exactement où on peut fixer le début parce que je partais sur les chemins autour du domicile. Aller jusqu’au carrefour suivant, puis jusqu’au village suivant et puis encore un peu plus loin. » Le but n’a jamais été la compétition ou la recherche de performance ; ce que voulait Clément, c’était partir à l’aventure : « C’était plutôt exploratoire, plutôt de l’aventure que du sport au départ. Puis après bon, est venue l’envie d’aller toujours plus loin et plus vite mais c’était pas vraiment à des fins de compétition. C’est comme ça que j’ai construit mon activité pour du trail : c’était avec des motivations qui n’avaient rien à voir avec ce que l’on entend d’habitude dans la pratique sportive. »

Son débit s’accélère en parlant de la course à pied. Comme s’il ne pouvait se retenir de parler de sa passion : « Pour moi, la course à pied c’est avant tout un moyen d’aventure, d’évasion et surtout de déplacement. Et enfin un moyen de militer. De déplacement parce que pour un déficient visuel c’est la seule façon de se déplacer sans avoir rien à demander à personne, à tout heure du jour et de la nuit. Puis la course à pied c’est plus rapide que la marche donc c’est le meilleur moyen. Un moyen d’aventure parce que je découvre bien sûr un tas de choses : pas un chemin n’est identique, le relief est toujours différent, il y a un certain nombre de risques à maîtriser. Je peux accéder à tout un tas de milieux auxquels je n’accèderais pas autrement, les forêts, les montagnes La course est aussi un moyen d’évasion parce que je m’échappe de la société de compétition et de consommation et aussi d’être dans un univers où il n’y a pas de handicap. En forêt ou en montagne le handicap n’existe pas : il y a juste soi-même et la nature

En plus de tout cela, la course possède pour Clément un fort aspect militant : « C’est un moyen de militer aussi, ouais, de faire un pied de nez à la façon dont la société peut considérer parfois les bigleux comme des assistés, des boulets ou je ne sais quoi. Et puis aussi de montrer que si on a les techniques adaptées on peut faire à peu près tout. Dans la nature, on a moins de problèmes qu’en ville, parce qu’il y a moins d’incivisme, de voitures garées n’importe où, de zones de travaux pas signalées ou de panneaux à hauteur de tête alors que ce n’est pas légal. C’est beaucoup plus facile à maîtriser comme environnement, contrairement à ce que l’on pourrait croire. »

Les courses en compétition : seul ou accompagné ?

Pourtant, il pratique des courses en compétition, ce qui est plutôt contraire à son approche. Dès lors, qu’est-ce qui motive Clément ? « Je me motive de temps en temps : le plus grand plaisir je l’ai dans les sorties quelconques. Partir sans préméditation sur les sentiers ; l’engagement est le même que je sois en sortie comme ça ou en compétition. Le rythme va être différent bien sûr, puisque l’on se calque sur une distance donnée, un parcours donné, alors que dans une sortie autre je sais rarement ce que je vais faire avant de partir. Pendant la course en compétition je suis en surrégime, donc l’intérêt des compétitions c’est de rencontrer du monde, être dans un contexte qui pousse un petit peu à donner le maximum. Quand je parlais du fait que la course ait un aspect militant pour moi par rapport au handicap bah, pour militer, c’est mieux d’être avec du monde que tout seul perdu dans la montagne (rires). »

Quand je l’interroge s’il fait ses compétitions seul ou accompagné, Clément me répond du tac au tac : « Mon cas n’est pas représentatif du handisport. Je suis en-dehors du handisport, comme je n’ai pas de handi-chaussures, de handi-travail ni que je prends de handi-trains pour venir le matin. Je fais uniquement du sport et de l’aventure, je laisse le handisport aux instances officielles. » Néanmoins, il m’explique comment se déroulent généralement les courses pour les déficients visuels : « La façon la plus habituelle de courir, c’est de courir accrochés à un accompagnateur par une cordelette ; j’ai fonctionné comme ça pendant un certain temps : c’est une façon de courir à deux, on partage l’effort, les souffrances. Quand l’un a un moment de faiblesse, l’autre l’encourage et on fait vraiment la course à deux dans ce cas. Y a un côté très sympathique, de très riche humainement. Par contre ça rappelle toujours le handicap : il y a toujours le guidant et le guidé, celui qui gère la course et l’autre ne gère que son physique. Quelque part, on est renvoyé à la situation que l’on rencontre souvent au quotidien, qui nous rappelle que l’on est différent des autres. »

Un besoin d’autonomie

Clément souhaite donc prendre son autonomie, en militant à travers la course à pied pour faire un pied de nez à la différence. Il est aidé par les nouvelles technologies : « C’est pour ça que j’aime aussi partir tout seul et c’est possible depuis toujours puisque j’ai commencé comme ça en apprenant les chemins par cœur. Mais depuis quelques années les technologies permettent de faire plus : notamment une application GPS inventée par un chercheur parisien et qu’on continue à développer avec Yvoir qui permet un guidage entièrement vocal, précis et circonstancié. Ce dont on a besoin, quand on ne peut pas voir une carte. » Clément a d’ailleurs réalisé les courses de Strasbourg cette année, en autonomie, en enchaînant les trois courses – à savoir, semi-marathon, 10km et 5km – à l’aide de son application réactualisant les caps à suivre en permanence avec les traces GPX.

Néanmoins, lorsqu’il va sur des parcours plus accidentés, il a besoin de reconnaître le chemin en amont : « Je ne peux pas faire la même chose lorsque je vais sur des sentiers avec des dangers objectifs. Je ne peux pas me contenter de points GPS : là je vais reconnaître le parcours en amont, avec un ami qui va me décrire tous les dangers potentiels et ensuite je les note sur le GPS. Si je pars en randonnée j’ai pas besoin de ça : les dangers je vais les détecter à la canne. En course, la canne ne balaye pas tout, le balayage est plus superficiel. D’où l’impératif nécessité de faire un repérage lorsque l’on court sur des terrains accidentés. »

« On perd la liberté qu’on était venu chercher » : la course à pied et la problématique de la préparation

Toujours dans sa même logique de recherche de sensations et d’aventures, Clément ne réfléchit pas à sa préparation : « Je ne me prépare pas, je ne m’entraîne pas. Ça peut paraître surprenant mais c’est contre ma philosophie. Dans entraînement, j’entends le rodage d’une machine et jusqu’à preuve du contraire, je ne suis pas une machine. Je suis toujours à l’écoute de mon corps et de mes sensations. Mon but c’est d’avoir du plaisir dans la course à pied le plus longtemps possible et pas de faire une performance à un moment donné. Je suis toujours prêt en quelque sorte : mes sorties, c’est selon l’humeur du moment, ça varie entre 10 et 80km. Je ne vais pas suivre des plans d’entraînement sur quatre, huit ou douze semaines. C’est la meilleure façon de se blesser. Je trouve que c’est surfait, tout ce qui est construit autour des plans d’entraînement. C’est pour les professionnels ; pour le coureur lambda, ça n’a pas d’intérêt à mes yeux, à par pour se blesser par des surcharges de fatigue. »

Néanmoins, il est conscient que sa philosophie n’est pas majoritaire : « Il existe aujourd’hui un biais dans la course à pied, en amateur et à bas-niveau : on veut absolument optimiser ses performances, avoir un préparateur mental, un préparateur physique, nutritionnel, bon, c’est assez ridicule quand on n’est pas champion du monde. Je trouve juste dommage que la logique de performance du monde professionnel à laquelle les gens peuvent vouloir s’échapper en pratiquant la course à pied est tellement ancrée en eux qu’ils la reproduisent. Et y en a beaucoup qui sont bardés d’instruments de mesure, de cardiofréquencemètres, de montres GPS qui analysent leurs performances… avec tout ça, finalement on perd la liberté que l’on était venu chercher. »

Dès lors, Clément a quelques conseils à donner à celles et ceux qui souhaitent se mettre à la course à pied : « Pour quelqu’un qui a déjà la fibre de la course à pied, si j’ai un conseil ce serait de ne jamais acheter de cardiofréquencemètre ni de montre GPS ; de faire confiance aux sensations et d’accumuler de la distance. C’est là que l’on va produire des endorphines et que la course va devenir limite une drogue, une drogue gratuite. C’est mieux que le cannabis, c’est gratuit (rires) et ça fait pas de mal. On est conçu pour ça : génétiquement, ça ne fait que quelques décennies qu’on fait des métiers ennuyeux assis dans des bureaux mais avant on était toujours dehors. »

Un homme impliqué

Clément est très impliqué dans le monde associatif, toujours dans le domaine de la course : « Je suis impliqué dans deux assos, dont je suis vice-Président. Avec Yvoir, on finance principalement le développement du GPS dont j’utilise déjà le prototype et qui est destiné à servir au quotidien à tous les déficients visuels. Aussi bien au quotidien classique que dans des déplacements natures. On a fait le constat que la plupart des déficients visuels n’arrivent pas à se déplacer de façon autonome et y en à peu près 10% seulement qui y arrivent. » Une donnée qui se retrouve dans un autre domaine de la vie : « Et comme par hasard, il y a aussi seulement 10% des déficients visuels en âge de travailler qui travaillent en milieu ordinaire. Il y a probablement une corrélation entre avoir du mal à se déplacer et le fait d’avoir du mal à trouver du travail. Un des objectifs ambitieux c’est d’essayer de briser ce cercle vicieux. » Difficile de trouver du travail si tu ne réussis pas à traverser la rue.

Comment faire dès lors pour remédier à cette disparité flagrante ? « En mettant à disposition gratuitement une possibilité de se déplacer avec plus d’autonomie. » Mais les projets ne s’arrêtent pas là, faisant état d’une situation du handicap souvent méconnue : « Par exemple, améliorer la canne blanche : c’est un outil fondamental pour notre déplacement mais il n’a pas été conçu pour ça. Ça date des années 1920, c’était juste pour se signaler de la circulation, pour être visible par les autres piétons. Ce sont des matériaux qui ne sont pas nobles, c’est du vulgaire aluminium et ça se tord au moindre choc. La légèreté n’est pas optimale, la robustesse non plus et il existe de meilleurs matériaux aujourd’hui pour avoir quelque chose de plus pratique et robuste. La canne on la tord souvent et ça peut être un frein à l’autonomie : la crainte que la canne soit cassée lors des chocs. »

Dans son autre association, les buts sont peu ou prou les mêmes. Avec une différence : cela s’adresse aux enfants. « Avec Vue du cœur, on fait la même chose, mais avec les enfants. Y en a six qui ont couru leur premier trail en septembre dernier. C’était une grande fierté pour nous puisqu’on les suivait depuis deux ans : ils ont commencé par de la randonnée, puis sur des terrains plus difficiles avec de plus en plus d’autonomie. » Ces enfants ont entre 8 et 13 ans, ce qui est d’autant plus remarquable. Pour les motiver, il faut continuer d’innover : « Ils ont envie d’apprendre mais leur attention diminue au bout d’un moment si c’est trop rébarbatif. On introduit du coup toujours quelque chose d’amusant dans les randonnées : la découverte de la nature, des jeux, tout ça. C’est toujours axé autour du plaisir. Les qualités physiques viennent à force de pratique et la pratique vient à force d’envie. Il faut donc toujours maintenir cette envie. »

Militer par la course et donner envie aux autres

Malgré sa préférence pour les sorties nature, Clément a quelques objectifs pour la saison d’été qui s’annonce : « Je vais pouvoir faire pour la première fois c’est la Montée du Grand-Ballon. C’est une course qui est principalement en dénivelé positif – que de la montée, pas de descente, ndlr. C’est là que je m’exprimer le mieux : avec ma technique, je suis limité en vitesse. Mais en montée je vais aussi vite qu’en descente ; donc par rapport aux autres coureurs je suis mieux placé quand il y a des montées parce que j’ai le même rythme. Mais celle que je préfère c’est l’Ultra Montée de Tholon les Mémises, en Haute-Savoie. Elle consiste à monter un chemin qui fait 600m de dénivelé, redescendre en télécabine puis continuer soit jusqu’à ce que mort s’en suive, soit pendant huit heures (rires). »

Sur des courses plus longues, Clément doit prendre en compte une donnée essentielle : la fatigue, physique comme mentale : « La plus grande difficulté pour moi pendant une course c’est la vigilance. C’est plus important que le physique pour moi : la réactivité et les réflexes. Je reçois toute une quantité d’informations et ça nécessite une réaction au dixième de secondes. A la fin d’une course je suis davantage épuisé psychologiquement que physiquement ; c’est ce que je recherche aussi, je ne m’en plains pas. Ça me permet de ne pas penser à autre chose, d’être focalisé sur l’instant présent. »

Néanmoins, s’il avait à définir un objectif principal, ce serait son record du monde du marathon : « Je veux aussi améliorer mon record sur marathon en autonomie parce que c’est un peu emblématique. Pour l’instant il est à 4h04 – 4h04min et 45 secondes, ndlr – et c’était en hiver, avec du dénivelé alors que je revenais de blessure. En accompagné j’ai déjà fait 3h30 et je pense pouvoir atteindre ça en autonomie. C’est en améliorant ce chrono-là que je donnerais envie à d’autres déficients visuels d’utiliser la même technique en autonomie. » Continuant de militer par la course à pied, Clément n’a pas fini de courir.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here