Parce que Strasbourg regorge de sportives et de sportifs, parce que certains sports ne bénéficient pas d’une médiatisation suffisante et tout simplement parce que raconter des histoires sur le sport me passionne, Pokaa lance une nouvelle série de portraits sur les sportives et sportifs à Strasbourg. Aujourd’hui : Albano, tennisman professionnel, grand bonhomme amateur de karaoké et de nourriture libanaise.

Note de l’auteur : Si vous voulez en apprendre davantage sur Tassia, précédent portrait de la série, cliquez ici. Pour Ismaël, cliquez là.

Qui es-tu Albano Olivetti ?

27 ans, de retour à Strasbourg depuis trois ans maintenant, Albano a commencé le tennis dans son club de Haguenau quand il avait huit/neuf ans – alors qu’il jouait déjà au foot. Quand il a choisi le tennis à l’âge de 12 ans, il est allé dans un pôle espoir à Strasbourg pendant trois ans, en passant la dernière année au CREPS.

Après une seconde passée dans un lycée à Haguenau, il a été pris, suivant ce qu’il appelle lui-même « un gros coup de chance », à l’INSEP à Paris où il a appris ce que c’était de s’entraîner beaucoup, de s’entraîner dur, avec environ 5h de cours tous les jours et plus de 5h d’entraînement quotidien. Une constante pour le travail qui se retrouvera un peu partout dans l’article.

Enfin, son Bac en poche, il a intégré Roland Garros et le Centre national d’entraînement, où il a pu se consacrer entièrement au tennis, effectuant six/sept ans d’entraînement là-bas.

Albano Olivetti : grand joueur et joueur grand

Une des premières choses que l’on remarque chez Albano, c’est qu’il est grand, très grand : « Je fais 2m03. » Alors évidemment, au niveau de son style de jeu, ça déménage : « J’ai un style de jeu ultra offensif : avec mon gabarit forcément mon jeu repose sur mon service. Après c’est un peu plus compliqué pour ce qui est déplacement du fond de court et réactivité au retour. J’essaye de tirer un profit maximal de mon service et après j’enchaîne au filet. Je prends beaucoup de risques et j’essaye toujours de frapper fort et de finir assez vite le point. »

Son modèle ? Ivo Karlovic, joueur croate de 2m11, avec le plus d’aces dans l’histoire : « Je vais surtout essayer de m’identifier à des joueurs qui jouent comme moi. Donc pour moi, celui qui a eu le plus gros service c’est Karlovic. C’est sûr que ça ne fait pas rêver des masses (rires), c’est pas le plus connu mais niveau service c’est la référence. » Et il essaye toujours de regarder ce qu’il se fait autour de lui : Quand il y a un très gros serveur, je vois un peu comme il joue, c’est intéressant de voir comment il gère un peu tout ça. »

Si sa taille dicte le jeu – et les modèles – du Haguenovien de 27 ans, elle a aussi influencé sa carrière : « J’ai été pris à l’INSEP, je m’y attendais pas du tout mais la Ligue d’Alsace a appuyé ma candidature et c’est passé parce qu’à l’époque c’était Patrice Dominguez le DTN – Directeur technique national, ndlr – et il a bien aimé mon profil en étant grand, un gros serveur. »

Des entraîneurs qui lui veulent du bien

Avant cela, il a pu bénéficier de certaines personnes qui l’ont très bien entouré : « Je suis allé dans un pôle espoir à Strasbourg, pendant trois ans, où j’ai été entraîné notamment par Christophe Henry, qui est mon entraîneur actuel. En parallèle de ma seconde à Haguenau, je me suis entraîné avec Serge Kethel – entraîneur du FC Kronenbourg Tennis, mon club, ndlr. Ça a été une année pas forcément évidente parce qu’il fallait joindre les deux – études et tennis, ndlr – et j’ai eu de la chance que Serge accepte de venir le mardi matin pour m’entraîner de 7h à 8h30 et le vendredi de 6h à 7h30 le matin. Dans le tennis c’est pas quelque chose qui se fait généralement. » Un joli geste de la part de Serge.

Désormais, Albano est de retour à Strasbourg : « ça fait trois ans que je suis revenu à Strasbourg. Là je m’entraîne à la Ligue d’Alsace avec Dan Added – un jeune espoir strasbourgeois de 19 ans, ndlr – avec qui on a eu quelques bons résultats en double et on s’entraîne le plus souvent possible. »

Un amateur de sport en général qui doit gérer les coupures

Le tennis ayant la particularité de se dérouler toute l’année, la préparation physique et l’entraînement répondent à des logiques particulières : « Je coupe au moins une semaine. Cette année, j’ai senti la lassitude avec le tennis et j’ai coupé deux semaines : c’était une des premières fois que je le faisais. » Il n’a pas rien fait de ces semaines de coupure, bien au contraire : « Au-delà de ça, je m’entretenais physiquement, je faisais des entraînements physiques, j’allais courir, je faisais des padels… je restais actif pour ne pas repartir de zéro. »

Si repartir de zéro était important pour lui, il aime aussi tout simplement faire du sport : « J’ai du mal à ne rien faire et c’était nécessaire de se maintenir en forme.  En fin de saison forcément y a de la fatigue, on a beaucoup enchaîné et en plus j’avais fait deux bons tournois où j’avais poussé assez loin le truc. En général ça fait du bien de couper et c’est important d’arriver assez frais au début d’une nouvelle saison. Après moi j’aime travailler physiquement, j’ai plutôt tendance à aller au-delà du simple entretien. »

Pour gérer l’entre-deux entre différents tournois, Albano a plusieurs plans en tête : « C’est variable selon la durée. Si par exemple j’ai deux semaines j’ai l’occasion de pousser un peu, si j’ai une semaine ce sera un peu entre les deux, on peut bien envoyer mais il faudra relâcher vers la fin et si c’est quelques jours il faut bosser sur le côté tennis, sur ce qu’il n’a pas fonctionné sur les derniers tournois. »

Le tennis, sport médiatique ? Oui mais…

Si travailler sur ce qui ne fonctionne pas peut sembler évident, cela a encore plus d’importance parce que le tennis est un sport qui peut demandé beaucoup de frais. S’il est extrêmement médiatisé, c’est surtout le cas du circuit principal – ce qui n’est pas le cas d’Albano. Dès lors, l’aspect monétaire devient vite vital : « Nous, le souci qu’on a en tant que joueurs de tennis, c’est que l’on a énormément de frais. » Albano développe en donnant un exemple concret : « Je suis allé récemment à Glasgow, j’ai dû payer mon billet d’avion, tu te débrouilles pour aller à l’hôtel, qui n’est pas pris en charge par le tournoi. Sachant que je suis arrivé le lundi et je suis reparti le samedi, c’était cinq nuits pour ma pomme. Et il ne faut pas oublier les repas. Mine de rien, c’est bien moins pris en charge derrière que devant. »

Et cela ne s’arrête pas là : « Quand les tournois prennent en charge des choses ça aide tout de suite. Ce sont des frais et en plus quand Christophe m’accompagne il faut payer ses frais à lui-aussi. Quand je suis avec Dan, on les partage. Le prize-money peut être convenable, cela va mieux sur les Challengers – circuit secondaire, qui rapporte moins de points et d’argent que le circuit principal, ndlr – mais ce sont les frais qu’on engendre qui posent surtout problème. »

En ITF – troisième division du circuit, ndlr – le plus souvent, tu rentres dans tes frais… quand tu gagnes le tournoi. Albano acquiesce : « C’est vrai. Et encore, ça dépend où tu vas : si tu vas très très loin, c’est forcément plus cher. Après les dotations ont augmenté, avant c’était 10 000$, maintenant le minimum c’est 15 000, y a même des 25 où c’est plus intéressant. » Mais il faut tout de même aller loin dans les tournois pour ne pas être en perte : « Si tu fais un quart ou une demie, tu ne gagnes pas d’argent, c’est clair. C’est une sorte d’investissement pour atteindre la suite et ensuite de toucher vraiment quelque chose. »

Le tennis ? Sa passion. L’argent ? Une pression

Comment Albano fait-il pour gérer la pression de gagner sa vie tout en remboursant ses frais ? « Ça peut être une pression supplémentaire, mais il faut essayer au maximum de ne pas penser à ça, parce que si tu penses à tout ça sur le terrain, tu penses plus à l’essentiel. Moi j’ai toujours plus ou moins réussi à passer au-delà de ça. »

Sans doute parce qu’il a à la fois traversé de bons moments et des mauvais : « A un moment où j’étais bien classé, je commençais à bien gagner ma vie, plus des aides extérieures, avec le double en plus, des wildcards – invitations à des tournois, ndlr – quelques bons coups, donc ça allait. Mais en même temps, l’année dernière n’était pas une bonne saison pour moi et j’ai plus dépensé d’argent que j’en ai gagné je pense donc voilà. Heureusement qu’il y a des aides extérieures comme les matchs par équipes parce que sinon… »

Il faut dire qu’Albano n’est pas un joueur du Top 100 ; il participe aux circuits inférieurs, où les dotations sont moindres et moins de frais sont pris en charge. Et depuis cette année, une réforme de ces circuits a été mise en place. Albano ne mâche pas ses mots : « La réforme est très mauvaise. Je pense qu’elle empêche beaucoup de joueurs d’avoir une chance de jouer ; au jour d’aujourd’hui il y a beaucoup de joueurs français qui n’ont pas un assez bon classement ITF – un classement mis en place cette année où tu ne gagnes que des points sur les tournois ITF et qui te servent à rentrer dans les tableaux Challengers, ndlr – et qui ne peuvent donc pas rentrer dans les tableaux. Le niveau est devenu un peu plus compact et donc plus fort. Ensuite, moi je suis 430ème mondial et je suis un peu bloqué, j’accède pas aux Challengers. Dernièrement je suis rentré in extremis, mais je le sais le vendredi et faut partir le samedi. Quand c’est au Chili, je t’avoue que c’est compliqué de jouer le lundi… »

Une réforme du circuit contreproductive

Pourtant, le but de la réforme amorcé par l’International Tennis Federation était louable : « A travers les Challengers, ils voulaient faire vivre encore plus de joueurs, parce que les chiffres qu’ils ont réussi à sortir c’est que le 300ème mondial rentrerait dans ses frais et eux voulaient pousser ça jusqu’à 500. »

Sauf que comme l’ITF n’est qu’un ramassis d’idiots technocrates qui ne connaissent rien au tennis – cela n’engage que moi, ndlr – d’autres problèmes sont survenus : « Pour que leur réforme marche, il faudrait simplement plus de Challengers pour que ces mecs-là puissent jouer. Là y en a juste pas assez. Les cuts restent au-dessus de 300 en Europe parce que c’est toujours très compétitif, ça s’ouvre un peu en-dehors en Asie ou en Amérique Latine mais pour nous c’est compliqué de joindre ces tournois à temps. Donc ils flinguent encore plus le système et les joueurs qu’ils voulaient aider. »

Le plus gros problème de cette réforme, c’est qu’elle empêche les joueurs comme Albano de prévoir des plans complets et des objectifs pour leur saison : « C’est compliqué de répondre à ça – ma question sur ses objectifs pour l’année 2019, ndlr – avec cette réforme justement. Avant je t’aurais toujours dit jouer les qualifs de Grand Chelem : une fois qu’on est dans ces classements-là, on se dit qu’on joue des Challengers, si on arrive à se qualifier pour un Grand Chelem c’est génial. Mais ça prend plus de temps, c’est devenu dur maintenant. »

Dès lors, la tentation de poursuivre une vraie carrière en double passe parfois dans la tête d’Albano : « Derrière, je sens qu’en double j’ai de bonnes perspectives pour jouer donc c’est aussi dans un coin de ma tête et je me dis qu’un jour, si en simple j’arrive pas à revenir où ‘en étais, bah est-ce que je me consacrerais pas à faire une belle carrière de double ? Pour le moment j’ai encore envie de me laisser une chance en simple et essayer de gratter les places qu’il faut pour jouer les Challengers. »

Battre un top 10 ? Albano l’a fait !

Décalant un peu la conversation vers des sujets plus gais, je demande à Albano son plus beau souvenir au tennis. Pas une seconde d’hésitation pour lui : « Ma victoire contre Mardy Fish, à Marseille, lorsqu’il était numéro 8 mondial. J’étais 388ème mondial et c’était très bizarre. Au dernier tour des qualifs, je m’étais fait mal aux abdos. J’ai pris des antis inflammatoires mais j’étais tellement focalisé là-dessus qu’en fait j’étais super relâché. Avant de rentrer sur le terrain, je me suis dit « mais comment je vais servir », et au final j’ai forcé dessus au début et c’est passé

Comme dans les plus beaux récits de victoire, Albano était dans la « zone » : « Je crois pas que j’avais conscience de ce qui était en train de se passer, j’étais efficace où je suis fort d’habitude, mais j’étais aussi bon dans des secteurs d’habitude plus problématiques pour moi. Ça s’est bien passé quoi. »

Médiatiquement, il est rentré dans un autre monde et ce même s’il existe un petit goût d’amertume envers toute l’histoire, dû à sa blessure : « J’ai senti une grosse diff forcément. C’était pas la BBC qui m’avait appelé mais j’ai fait des trucs pour la radio, pour Alsace 20, des petits trucs sympas. » Néanmoins, il reste un côté doux-amer à ce tournoi, puisqu’Albano n’a pas pu enchaîner comme il le souhaitait : « J’ai dû m’arrêter un mois alors que je venais de faire la meilleure perf de ma carrière. Et forcément, tu repars un peu de zéro et mon match du retour était horrible, j’étais devenu un peu fou. Après j’avais progressivement bien joué à nouveau. Et puis j’ai changé d’entraîneur et ma blessure au coude. Ça s’est pas forcément bien goupillé. »

Malheureusement, les blessures sont une réalité avec laquelle Albano a dû composer toute sa carrière : « J’ai eu une opération du coude qui m’a éloigné six mois des terrains et une très grosse suite à un accident de voiture où on m’a percuté. J’ai eu un an et demi d’arrêt à cause d’une hernie cervicale, celle-là a été très compliquée j’étais même pas sûr de pouvoir retrouver le chemin des terrains. »

Bars, restos ou activités sportives, Albano ne fait pas les choses à moitié

Maintenant qu’il est de retour, Albano a un peu plus de temps pour profiter de Strasbourg. Et au niveau des loisirs, Albano reste quand même très attaché au sport : « J’aime beaucoup aller à la salle : même si j’ai une semaine off, je vais avoir tendance à y aller. En plus je me suis trouvé une petite passion avec le padel (rires), je fais quelques tournois. Sinon, quand je peux, je profite de ma ville parce que si je suis venu ici, c’est pas pour rien. Y a toujours des endroits sympas où sortir avec mes potes ou ma copine. »

Que de soirées se sont déroulées ici…

Quand il sort, il sort. Et généralement, le karaoké n’est jamais très loin : « Je vais pas dans un bar juste pour boire un coup ; soit je fais une vraie soirée, soit j’en fait pas. Dans ces cas-là, j’aime bien aller au Bunny’s (rires), on a pas mal rigolé là-bas (rires). Sinon la boîte dans laquelle je vais souvent c’est le Rétro, c’est un peu devenu la seule bonne boîte à Stras. » Côté restos enfin, il reste très éclectique : « Je suis un grand fan du Cèdre et de la nourriture libanaise. Sinon, East Canteen est très bien aussi et après je suis allé deux fois Aux Haras qui sort vraiment du lot. »

« Vivre de sa passion c’est quelque chose de beau »

Malgré ses blessures et la réforme qui le prive d’avoir de réelles attentes et objectifs, Albano voit toujours le bon côté des choses. Alors même que la vie de joueur de tennis demande des sacrifices : « Forcément, comme je suis amené à beaucoup me déplacer, il y a forcément des trucs qu’on rate. Ça fait toujours un peu chier quand tu dois louper l’anniv de ton filleul ou des choses assez importantes. »

Dès lors, dès qu’il est à Strasbourg, son planning peut vite être surchargé : « Quand je rentre et que je sais que je suis là, je sens que ça va être chargé. Parce qu’il faut essayer de voir le plus de monde possible. Et depuis que je suis avec ma copine c’est pas évident non plus, parce que c’est une nouvelle donnée qu’il faut bien gérer aussi. »

Mais après tout, ça vaut le coup : ces sacrifices, ces mauvais moments et ces frustrations. Pourquoi ? « Parce que vivre de sa passion c’est quelque chose de beau, pas tout le monde peut le faire. Faut pas oublier ça. »

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