Parce que Strasbourg regorge de sportives et de sportifs, parce que certains sports ne bénéficient pas d’une médiatisation suffisante et tout simplement parce que raconter des histoires sur le sport me passionne, Pokaa lance une nouvelle série de portraits sur les sportives et sportifs à Strasbourg. Aujourd’hui : entretien croisé avec Gwen, future professeur de français fan de Xavier Dolan, et Gaël, prof d’EPS amateur d’électro.

Note de l’auteur : Si vous voulez en apprendre davantage sur Tassia, précédent portrait de la série, cliquez ici. Pour Ismaël, cliquez là. Pour Albano, l’article est ici.

Crédit photos : Merci au club de Sesquidistus Ultimate Strasbourg de m’avoir fourni les photos de Gwen et Gaël pour l’Ultimate

Tout d’abord, l’Ultimate, qu’est-ce que c’est que quoi ?

C’est possible que vous ne connaissiez pas le sport qu’est l’Ultimate. Afin de remédiez à cela, je laisse Gaël, un des deux joueurs interviewés, vous l’expliquer :

« L’Ultimate c’est un sport collectif qui se joue avec un Frisbee. Le but du jeu est assez simple : il faut imaginer un peu le même principe que le foot américain, mais en enlevant les contacts et aussi la possibilité de se déplacer avec le frisbee dans les mains. Donc en gros y a deux zones à l’extrémité de chaque terrain, le terrain fait la même longueur qu’un terrain de foot, même s’il est moins large. Le but c’est de faire progresser le frisbee jusqu’à la zone de l’équipe adverse, sauf que la personne qui a le frisbee dans les mains n’a pas le droit de bouger avec. On est obligé de faire des passes pour avancer. C’est un sport qui est sans contact, qui a également une catégorie mixte et qui est auto-arbitré, même au plus haut niveau. »

D’ailleurs, certains d’entre-vous peuvent confondre l’Ultimate avec le Frisbee. Dans un souci de justesse technique, j’ai demandé à Gwen et Gaël la différence entre les deux : « Il faut savoir que Frisbee est une marque déposée. Les premiers disques volants qui ont été faits, on appelait ça des frisbees. » Gwen complète : « Le Frisbee, ça désigne l’objet, pas le sport. »

Pour le nom du sport, c’est donc l’Ultimate. Pour la petite anecdote, ce nom possède deux histoires. La parole est à Gaël : « La première désigne l’ultime passe à faire pour marquer le point et la deuxième c’est qu’on a fait un sport tellement bien qu’on fera jamais un sport au-dessus de ça (rires). » Une explication supplémentaire Gaël ? « C’était beaucoup des hippies qui ont fait ça à l’époque. » Désormais à vous de choisir celle qui vous plaît le plus.

Gwen et Gaël : Éducation nationale

Maintenant que vous savez tout sur ce sport, présentons nos deux joueurs. Gwen et Gaël ont un point commun dans leur parcours : l’Éducation nationale. Gäel vient de Besançon, a 28 ans et est professeur d’EPS, tandis que Gwen est originaire de Saint-Nazaire, a 20 ans, est en fac de lettres et fait un stage pour devenir prof de Français.

Ce hasard n’est évidemment pas le seul point qu’ils ont en commun – l’amour de la bière viendra plus tard, ndlr. l’Ultimate prend une place importante dans leur vie respective. Je laisse Gwen commencer : « J’ai découvert ce sport au collège à l’UNSS par des profs de sport. Une des profs avaient des filles qui faisaient du frisbee en club en l’occurrence. » Elle en pratique en club depuis 2012, un gage de fidélité et d’investissement. Pourtant, ce n’était pas couru d’avance : « Avant je faisais toujours du sport par-ci par-là pendant un an. J’ai fait du badminton, j’ai fait du tennis, j’ai fait des trucs où le sport changeait chaque semaine, j’ai fait un an de volley. » Il a donc fallu qu’elle trouve son sport, mais l’attente en valait la peine.

Pour Gaël, le parcours a peu ou prou été le même, bien qu’il s’y soit mis plus tard : « Moi j’en avais fait une petite fois au collège, en 5ème rapidement. Après j’étais complètement passé au travers, j’ai fait du foot pendant une dizaine d’années. En arrivant à la fac, j’ai vu qu’il y avait un créneau au SUAPS, je suis allé essayer un entraînement, j’ai trouvé ça cool et c’était l’année où Besançon organisait les Championnats de France universitaires. On m’a dit qu’on avait besoin de joueurs et j’y suis allé. »  L’ambiance a changé beaucoup de choses : « En découvrant l’ambiance et puis la manière de jouer ce sport en compet, j’ai adoré et je me suis inscris en club l’année suivante. Et depuis, je ne me suis plus jamais arrêté (rires). »

« Je suis venu pour les gens et je suis resté pour le sport » : l’Ultimate, un sport plein de valeurs

Finalement, s’ils ont choisi ce sport, ce sont pour des raisons bien précises. Après tout, l’Ultimate c’est le sport ultime non ?

« A l’origine, commence Gwen, ce qui m’a attirée c’était que ce soit sans contact ; j’en avais marre de me prendre des coups et ça inquiétait ma mère (rires). Avec le temps maintenant c’est le côté mixte qui m’attire : t’as quand même généralement des qualités physiques qui vont faire que les garçons courent plus vite donc il faudra lancer plus fort et plus loin, alors qu’avec une fille tu dois adapter tes lancers. C’est ce mélange qui est intéressant. »

Gaël continue : « Pour résumer, je suis venu pour les gens et je suis resté pour le sport. Le premier truc qui m’a accroché, c’est l’ambiance et la mentalité des personnes. Au foot, le gain passait au-dessus du respect et à l’ultimate c’était total l’inverse. En plus, j’ai jamais trouvé un sport aussi complet que ça. Comme on arrive dans un sport pas très développé, c’est un peu à nous de tout faire, de décider comment on va le structurer, sur quelles valeurs on va insister… »

Le respect des valeurs est très important, puisque ce sport est auto-arbitré jusqu’au niveau international. C’est d’ailleurs à relier avec une des plus grosses qualités que doivent avoir les joueurs et joueuses d’Ultimate : « La dernière fois, j’ai dit qu’il fallait avoir de la bonne foi et après on s’est foutu de ma gueule pendant longtemps alors je vais laisser Gaël répondre (rires), dit Gwen. » Gaël continue sur cette notion d’auto-arbitrage : « Les premières lignes du règlement officielles sont qu’il n’y a pas de sanctions en Ultimate et aucun joueur ne fera volontairement des fautes. Dans l’identité du sport, tout est fait pour que tu ne puisses pas retirer un avantage et un gain à essayer de tricher. Il y a des manières de juger les désaccords et ces derniers font clairement partie du jeu. »

Évidemment, il y a des moments où ça se passe mal, comme le développe Gaël : « C’est une forme de contrat de confiance tacite qui se met en place et au moment où tu sens qu’il n’est pas respecté tu rentres de suite dans l’émotion. C’est facile de se dire « viens ils trichent alors on va faire pareil et se mettre à leur niveau ». Mais justement, ça fait aussi partie des choses qu’on essaye de développer en tant qu’équipe à Stras : cette gestion des émotions. »

Des compétiteurs au niveau international

Si le discours est aussi bien rodé, c’est que les deux joueurs d’Ultimate participent à des compétitions d’ordre international, comme Gwen me l’explique : « J’ai fait partie de l’équipe de France féminine des moins de 20 ans. La sélection se fait sur un ou deux stages : des week-ends, où on te fait faire des tests physiques et techniques et après tu retrouves ce groupe une fois par mois, pour préparer une compétition internationale qui se déroule l’été, pendant une semaine où, par jour, tu vas avoir deux matchs d’une heure et demie. Et bien sûr, tu es obligée de parler en Anglais pour communiquer avec les autres équipes. » Avec ces compétitions, Gwen a en effet bien voyagé : « La première était à Cologne, ensuite à Lecco en Italie, Francfort, Wroclaw en Pologne et Veenendaal aux Pays-Bas. »

Il faut dire que les compétitions ne manquent pas au sein de l’Ultimate : « Chaque année tu as une compétition majeure, raconte Gaël : une année ce sont les Championnats d’Europe, l’année d’après les Championnats du Monde, celle encore après les Championnats du Monde des clubs… » En 2017, le club de Strasbourg a d’ailleurs très bien figuré lors d’une compétition internationale à Cincinnati aux Etats-Unis : « Avec le club de Strasbourg, on y a participé en catégorie mixte puisque l’on était Champion de France en 2017. C’était énorme, il y avait 48 équipes en division mixte, des équipes qui venaient du monde entier. » Ils avaient terminé 23ème sur 48, le meilleur résultat français en catégorie mixte.

Ces exigences au plus haut niveau demandent donc beaucoup d’effort, surtout que l’Ultimate est un sport très complet, comme me l’explique Gaël : « C’est un sport ultra physique, mais pas sur de l’effort long. C’est beaucoup plus de l’explosivité, de l’agilité, de la rapidité d’appuis. Ce sport est fait pour que tu puisses pas enchaîner deux points d’affilé, tellement tu auras donné d’efforts. Près il faut avoir des qualités de détente, d’équilibre et de gainage pour être capable de lancer le disque dans un peu près toutes les conditions. Faut aussi avoir une bonne vision du jeu, qui est super important à développer. »

De la difficulté d’être un sport amateur

Pourtant, malgré ces résultats, l’Ultimate est encore un sport très confidentiel. Il n’est pas reconnu comme un sport professionnel : «  Pour l’instant, dit Gaël, la situation de l’Ultimate en France, c’est amateur. La Fédé défraie pour les staffs de l’équipe de France et ça s’arrête là. Si t’es joueur équipe de France, tu payes tes transports, ton logement, ta nourriture, tes maillots équipe de France et ça coûte cher le tout. »

Gwen renchérit : « J’ai des parents qui veulent bien m’aider et j’essaie aussi de bosser un peu à droite à gauche. C’est sûr que l’argent peut être un frein, quand tu souhaites jouer beaucoup. Payer le déplacement pour un tournoi ça peut vite coûter cher. »

Dès lors, niveau subventions, comme vous pouvez l’imaginer, c’est la dure loi du sport amateur : « On a quelques subventions de la ville qui sont données à notre club, mais ça reste peanuts. » raconte Gaël. Dès lors, il faut se retrousser les manches : « En termes de rentrée d’argent, il y a les licences, le tournoi qu’on organise au niveau européen avec 24 équipes avec le prix d’inscription et la buvette. On fait deux/trois animations à droite à gauche et ça nous fait le budget de l’année. C’est pas évident. »

Le manque de médiatisation : un problème ?

Est-ce que ce manque de médiatisation leur pose problème ? Gwen commence par un : « C’est pas top »qui en dit long. Gaël continue : « C’est sûr que c’est confidentiel. Après, pour l’instant, je dirais presque que c’est à juste titre. Si on regarde le nombre de licenciés et le nombre de pratiquants, l’influence que ça a et le modèle sportif français tel qu’il est en ce moment, c’est-à-dire axé sur le haut-niveau donc ce qui ramène de l’argent et de la visibilité, bah nous on n’en est pas là. »

Est-ce que c’est forcément une si mauvaise chose ? Dans l’esprit de Gaël, peut-être pas : « On se demande si on veut plus de visibilité, plus d’image, que les gens nous reconnaissent un peu plus pour ce que l’on fait, mais en même temps, on n’a pas envie de se retrouver comme des sports hyper connus, où de l’argent circule et des conflits d’intérêts divers naissent avec des lobbies qui se mettent en place. On n’a pas envie que le sport change comme ça. »

Littérature, socio, cinéma et électro

Quittant le sujet jamais évident de l’argent, je passe à la partie toujours plus personnelle de mes interviews : qu’est-ce que ces sportifs de haut-niveau, même s’ils ne sont pas reconnus comme tels, font de leur temps libre ? Gwen, en bonne étudiante en fac de lettres me répond du tac au tac, avec son débit rapide : « Lire ! (rires) Je suis très dans les stéréotypes du genre l’intello à lunettes qui aime lire et aller au ciné, aux musées.. tu sais, tous les trucs qu’on associe souvent aux nanas. Moi je suis un peu là-dedans (rires). » Ce qui est peut-être plus un stéréotype d’études qu’un stéréotype de genre.

Crédit @Xavier Dolan

Elle développe un peu plus sur les livres et le cinéma : « Un de mes livres préférés c’est D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère. C’est très glauque (rires), je préfère te prévenir. Y a deux histoires en parallèle, y en a une qui est un peu chiante mais la deuxième c’est une femme qui a un cancer, elle est dans la justice et elle se bat pour les minorités et les gens qui se font avoir par la société, pour qu’ils s’en sortent. C’est un de mes livres préféré. Sinon, niveau ciné j’aime beaucoup Xavier Dolan comme réalisateur. Il est très complet : il fait le scénario, le montage, la photo, la musique, c’est lui qui joue. Il est autodidacte, il a une réflexion derrière qui est toujours intéressante à suivre. Il prend des sujets très clivants et à travers l’image, je trouve qu’il apporte une réflexion toujours intéressante. »

Pour Gaël, amateur de jeux-vidéos, un nouveau type de musique l’accroche depuis un an : « En ce moment je suis dans une période électro ; ça fait une petite année que je découvre le domaine et du coup j’essaye de sortir voir ce qu’il se passe, faire des petits festivals à droite à gauche. » Mais son côté prof de sport s’ancre également dans un travail social qu’il apprécie particulièrement : « Je suis vachement socio aussi : c’est un sujet qui me plaît vraiment, où je trouve qu’il y a énormément de taf à faire. Notamment dans le domaine du sport, où je me bats un peu quotidiennement avec mes élèves pour leur dire par exemple que non, il ne faut pas ouvrir les vestiaires des filles en premier, juste parce que ce sont des filles. C’est un exemple de sexisme bienveillant et si on continue, on s’en sortira jamais. »

Qu’importe le bar, pourvu qu’il y ait de la bière !

Pour se détendre, ils ne manquent pas de profiter de l’ambiance d’une ville qu’ils apprécient énormément. Et la bière semble avoir la côte auprès d’eux avec Gwen qui débute : « J’aimais bien la Lanterne. Après on a un peu des endroits où on se retrouve avec les gens de l’Ultimate qui sont un peu types et plus ou moins souvent les mêmes : le Comptoir d’Eugène, le Marché Bar. »

Gaël renchérit : « On allait souvent au Kitsch, fût un temps. » C’est Gwen qui arrive avec une excellente explication : « Ah ouais, le Kitsch, pour les frites ! (rires) » Si Gaël rajoute les gens comme une autre raison, Gwen ne démord pas de ses frites, et elle a bien raison. Gaël continue : « Je vais souvent au Croque Bedaine, au Neudorf. J’habite juste à côté et j’aime bien l’ambiance, le concept et les bières que je trouve pas ailleurs. Puis après quand on veut sortir le soir, on est allé quelquefois au Kalt : c’était bien sympa (rires de lui et Gwen). J’aime bien la politique « pas de photos, pas d’images », j’ai trouvé ça rigolo, on s’est bien éclaté (rires). »

Strasbourg, mon amour

De bien belles paroles de la part de Gwen et Gaël, qui rendent hommage à Strasbourg, une ville dont ils ne sont pas originaires, mais qu’ils apprécient par-dessus tout, et qui possède pour chacun d’entre eux une signification particulière. Pour Gaël, c’est un premier emploi : « Quand j’ai eu mon concours de prof d’EPS, en tant que fonctionnaire stagiaire j’ai pu choisir où faire mon stage. Ma copine de l’époque habitait à Stras et je m’entendais super bien avec les gens du frisbee ici et du coup bah une fois que je suis arrivé là, je m’y suis retrouvé, au niveau du club, des gens et de la ville. Et je ne suis plus jamais reparti. »

Pour Gwen, Strasbourg s’identifie à un nouveau départ, elle qui n’avait connu que Nantes et ses alentours : « Je suis à Strasbourg depuis rentrée 2016/2017. Avant je faisais de la psycho et je savais pas trop ce que je voulais faire de ma vie et j’avais envie de bouger. J’ai commencé à sélectionner des villes , il y avait Bordeaux et Toulouse, puis Gaël m’a dit de venir voir comment c’était Strasbourg. C’était en rentrant d’une compet, j’avais une semaine de révisions et j’y suis allée. »

Je lui laisse d’ailleurs le mot de la fin sur une belle déclaration d’amour à Strasbourg : « J’ai de suite adoré la ville : y a un super club de frisbee, les gens sont sympas et la ville est belle. »

Si vous souhaitez essayer l’Ultimate, vous pouvez aller voir du côté de Sesquidistus/Strasbourg/Ultimate, le club de Gwen et Gaël.

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