11h42. Encore à moitié endormi, je marche sur le chat, qui, pour me montrer son affection et sa reconnaissance, me lacère de trois  coups de griffes sur le mollet. Pas besoin de Nespresso pour se réveiller avec un café bien serré, juste d’un  fauve de ce genre à proximité. « Être mutilé par son animal de compagnie, what else ? ».

Georges Clooney peut aller se rhabiller avec son smoking et sa gueule d’ange.

Je me retrouve en boxer dans la salle de bain. Il y’a du boulot. Une vieille barbe à faire flipper Sébastien Chabal. Des cernes tellement profondes, qu’une formation en spéléologie est obligatoire avant de  tenter n’importe quelle exploration au gant de toilette. Une lampe frontale, un casque. Me voici paré pour une douche décapante bien méritée. En voyant mon torse, je confirme être le fruit d’une copulation alcoolisée entre Chubakka et le motard moustachu de Y.M.C.A.  

La soirée fût rude. Une embuscade de pintes au Molly Malone. Du gin écossais à Supertonic et un after sur le balcon d’un type que je ne recroiserai sans doute jamais, à chanter du Patrick Sébastien comme B. F. Pinkerton dans Madame Butterfly.

Quelque chose me démange. Ce n’est pas mon haleine, qui pourtant est assez intrusive. C’est autre chose. Ma jambe gauche. Le terrain de jeu du lynx, il y’a quelques minutes. Je regarde de plus près. Ce n’est pas beau à voir. Soit ce matou est la réincarnation de Wolverine, soit  il m’a pris pour un griffoir parfum Jambon de Parme, à force de fumer de l’herbe à chat quand je pars bosser. Ce qui est certain, c’est que pour une fois, j’admets qu’il est doué. Quelle œuvre d’art.Quel visionnaire. Entre la scarification d’un ado qui en veut à son beau-père de l’avoir privé de Nintendo Switch et une séance de tatouage dans le Silver Star à Europa-Park. C’est brut. Net. Précis.

Merde, j’aurais  finalement dû le faire ce rappel de tétanos en 2012.

 Je commence à flipper, m’imaginant avec une jambe de bois à un feu rouge, à tendre la main en nettoyant le pare-brise d’un connard en 4 X 4 qui ne m’adressera pas le moindre regard de compassion.

Je me jette sur mon smartphone.

 » Griffures-chat-infection ».

Google mon ami, m’envoie vers la page du site Doctissimo, rubrique  » Animaux, les morsures et griffures ».

Bingo. Je suis sauvé.

Le début de l’article est rassurant, jusqu’au passage sur la bartonellose :  « Câliner son matou sans précaution peut donc aboutir à des symptômes sévères et provoquer une bartonellose, du nom de la bactérie ».

Je commence à avoir mal au bide. Je risque aussi de choper la rage, la pasteurellose, une lymphoréticulose.

Je ne comprends rien à tout ce jargon médical. Mis à part « mycose », « cirrhose » et « overdose », les rois mages 2019,  je n’ai jamais entendu parler de ça. « Risque élevé si papule avec ganglion inflammatoire à proximité « . Un rouler-palper plus tard, je sens une légère boule à l’endroit du massacre.

Mon front ruisselle. Je savais que je n’aurais pas dû prendre cette boule de poils lors de la journée porte-ouverte à l’association ERA (Ethique & Respect Animal). Le bénévole me disait: « Regardez ses petits yeux ! On dirait le Chat Potté dans Shrek! ».

Ah, c’est certain que ses yeux globuleux étaient bien visibles au moment où il a tenté de me bouffer la jugulaire et pour l’odeur de litière, effectivement, la comparaison avec l’ogre vert est adaptée. Déjà qu’il me coûte un bras en croquettes, qu’il défonce le moindre centimètre de tapisserie et qu’il pisse partout à la moindre contrariété comme un vieux en Ehpad, voilà que maintenant je risque de passer au Téléthon à cause de lui . Je ne veux surtout  pas finir un week-end de décembre, à écouter Gérard Holtz nous raconter qu’un mec fabrique la plus grande saucisse du monde dans le Calvados tout ça pour sortir la CB et faire un don au 36 37.

On ne le dira jamais assez, adopter un animal est une responsabilité qu’il ne faut pas prendre à la légère. On ne prend pas un chat comme un thé à la menthe et surtout, on n’offre pas un animal pour faire plaisir à sa  fille de cinq ans, si c’est pour l’abandonner comme  sa belle-mère sur une aire d’autoroute quelques mois plus tard parce qu’il fait ses griffes sur le canapé. C’était un message officiel de Rémi Gaillard.

Je décide de pousser mon diagnostic en allant voir le forum du site sur le sujet, parce que me dis-je: « C’est déjà arrivé à d’autres personnes. Pas la peine de flipper, t’es un  cow-boy qui en a vu d’autres  » (Toy Story 1995).

Marie, 58 ans, a été attaqué par son siamois (Le chat, pas son frère jumeau attaché au niveau du pubis) il y a un an. « L’amputation de ma jambe s’est très bien déroulée et grâce à ma nouvelle prothèse on ne voit presque plus que je boîte, sauf à la piscine quand je nage le papillon ».

Jacques, 37 ans,  témoigne :  » Je pensais que ça allait cicatriser mais quand j’ai commencé à cracher  du sang je me suis dit que ça ne pouvait pas être que l’amiante que je respire à l’usine depuis l’âge de 14 ans « .

Enfin Corinne, 23 ans, termine sur le forum : « Mes dents ont commencé à pousser, mes oreilles aussi. La nuit je montais sur le toit en hurlant à la lune. Mon mari me jetait des boîtes de Sheba au visage mais rien à faire, la mutation était en cours ».

Je suis complètement abattu. Ma vie défile en quelques secondes.

De mon premier baiser à l’école maternelle Saint-Jean jusqu’à la folie nocturne d’hier à crier des poèmes de Emily Dickinson à la lune en rentrant à vélo.

 « Je meurs! je meurs dans la nuit!

Quelqu’un apporterait-il la lumière que je puisse voir quelle route prendre dans l’immortelle neige? »

Égoïste lune qui ne répond jamais à mes déclarations d’amour.L’existence prend un tout autre tournant lorsqu’à l’aube, l’épée de Damoclès se poste au-dessus de nos têtes. Un cancer du pancréas- un accident de voiture –  une griffure de chat. Les moments les plus routiniers prennent un sens. Le coucher du soleil. La courbe de ses seins. Le goût du café. L’odeur de son pull en laine.

Courageusement, je clique sur le lien « Que faire en cas de griffures ? »

Raymond de Lille, propose de « mordre un morceau de bois, de désinfecter à la Suze et de cautériser la plaie au chalumeau ».

Sébastien, ancien membre de la légion étrangère, ne propose rien mais ajoute: « Les médecins nous cachent la vérité. On m’a coupé la jambe en pleine nuit pour la greffer sur Obama, j’en suis certain. Coupe ta jambe et mets-là au congélo entre un paquet de Captain Iglo et un Mr Freeze à la fraise. Y’a que ça à faire si tu veux sauver ta peau ».

Je me réveille, la tête qui tourne, dans une chambre aux murs blancs. Une odeur d’éther émane de la pièce. Un homme avec un masque et des lunettes se penche vers moi:

« Alors ça va mieux ? Vous vous êtes calmé? ».

J’essaie de bouger les bras. Je suis sanglé.

« Mais c’est quoi ce bordel? Je suis où la ? ».

L’homme tient une seringue dans la main.

« On vous a retrouvé dans votre cave, une scie sauteuse à la main à essayer de vous trancher le tibia en hurlant: « Saloperie de bartonellose. Saloperie de bartonellose ». Mais ne vous inquiétez pas jeune homme, vous êtes entre de bonnes mains désormais. Prenez les comprimés bleus et buvez une grande gorgée d’eau. La lobotomie est prévue demain matin ».

« Lobotomie » ? C’est quoi ça encore ?

Je peux avoir mon téléphone ? J’ai un truc à vérifier sur Google.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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