Tilaliiiiiiiiiii tululululum tilaliiiiiiiiii tu lu lu lu

Eh vous entendez ? Mais oui tendez l’oreille, n’entendez-vous pas ces notes virevoltantes qu’égrène un orgue un peu old school ? Oui c’est bien la Toccata et fugue en ré mineur de Bach. Et puis cette voix, oui vous la reconnaissez, c’est celle de Maestro, le vieux sage à l’immense barbe blanche qui va vous conter qu’il était une fois… l’Homme STRASBOURG !

Il était donc une fois Strasbourg. Enfin, nous devrions d’abord dire, il était une fois Argentorate (ou Argentoratum en latin, qui signifiait « forteresse sur l’Argenta », nom d’époque de l’Ill), et non Strasbourg. Car à la place actuelle de la cathédrale et de la rue du Dôme, il y avait à l’origine, non pas une ville mais un simple camp militaire romain, un « castrum ».

  • 12 av. J.-C. : fondation d’Argentorate, le castrum romain à l’origine de la ville de Strasbourg

Stèle de Largennius (musée archéologique de Strasbourg)

Revenons donc deux mille ans en arrière. Oui oui Strasbourg est une trèèèèèès vieille dame. Si le lieu était occupé depuis plusieurs centaines d’années par des tribus celtes, ce n’est que vers l’an 12 av. J.-C. que remonte la fondation de la ville. Ceint d’une muraille, ce camp fut établi aux confins de l’Empire romain. La frontière ayant été déplacée plus à l’Est par la suite, le camp devint une base arrière. Une relative tranquillité qui lui permit de se développer.

Néanmoins, Argentorate ne fut pas épargnée par les raids barbares qui ébranlèrent l’Empire romain à partir des années 350. Ainsi, Attila et ses Huns (qui étaient plusieurs) ravagèrent la ville en 451, mettant fin à la domination romaine.

  • 1015. Pose de la première pierre de la cathédrale

S’en suivit donc une période un peu trouble qui vit la fin de l’Empire romain et l’avènement des rois mérovingiens ainsi que l’implantation du christianisme qui permit aux évêques de prendre le contrôle de la ville. Prenons donc la liberté de faire un bond en avant dans le temps pour nous projeter en 1015. Pourquoi 1015 ? Parce que c’est la date de naissance de Môman pardi ! C’est l’évêque Werner qui, grâce à l’aide du nouvel empereur du Saint-Empire romain germanique Henri II, fait entamer la construction d’une nouvelle cathédrale, prémisse de celle que l’on connaît actuellement.

la plus vieille représentation de la ville, parue dans la Chronique Universelle de Schedel en 1493.

Entre temps, la ville acquiert son nom de Strateburgo, issu de strata : route et de burgus : fortin, c’est-à-dire, « la place forte de la route » ou tout simplement « la ville des routes », nom ô combien évocateur de sa destinée.

  • 1262. La bataille d’Hausbergen fait de Strasbourg une ville libre d’empire

Ça y est ? Vous maîtrisez la technique des bonds par-dessus la frise chronologique ? Alors cette fois, sautons 250 ans pour dire un mot de la bataille d’Hausbergen, bataille fondatrice pour l’histoire de la ville. Elle opposa le nouvel évêque de Strasbourg, Walther de Geroldseck, qui souhaitait mettre la main sur tous les postes clés, aux bourgeois de la ville qui ne l’entendirent pas ainsi. C’est ainsi qu’en 1262, 3000 bourgeois affrontèrent les troupes de l’évêque (5000 fantassins et 300 cavaliers quand même) et remportèrent la victoire. Celle-ci leur permit d’asseoir leur pouvoir en ville et fit de Strasbourg une ville libre du Saint-Empire romain germanique.

  • Établissement d’un petit port de commerce et d’une douane sur l’Ill

Profitons de cet article pour faire taire une légende tenace : non Strasbourg n’est pas une ville bâtie sur le Rhin, mais bien sur un plus petit cours d’eau : l’Ill. Le Rhin était bien trop capricieux et ses crues trop dévastatrices. À cette époque le port de commerce de Strasbourg était donc un petit port sur l’Ill, établi au XIVe siècle, à côté d’une Douane (qu’on appelle aujourd’hui… « ancienne douane », quelle inventivité!)

Le port et la douane vers 1630 – 1650, gravure de Wenceslas Hollar

  • 1427. Construction de la fameuse « maison Kammerzell »

Si la douane est un endroit encore bien connu aujourd’hui (pour son restaurant et son magasin de produits locaux), la maison Kammerzell, la plus célèbre maison de Strasbourg, date également du Moyen Âge. Elle fut construite en 1427 mais sa décoration a évolué au fil du temps, notamment au XVIe siècle puis au début du XXe pour les fresques intérieures.

  • 1439. La flèche de la cathédrale domine le monde chrétien

1015-1439. Vous faites le calcul ? Oui oui l’accouchement qui donna naissance à Môman fut un peu long. Mais cela en valait la peine non ? La construction prit en effet fin avec l’achèvement de la flèche qui culmine à 142m de haut, faisant de la cathédrale le point le plus haut de la chrétienté pendant les 450 ans qui ont suivi !

  • La « Petite France » : un surnom pas très glamour

L’Histoire de Strasbourg se mêle souvent avec ses parcours touristiques. Exemple : la « Petite France ». Si aujourd’hui l’endroit est célèbre pour ses ruelles pavées et ses belles maisons à colombages, le tableau était un peu moins reluisant à l’époque. En effet, son surnom serait dû à une vague de syphilis qui déferla sur Strasbourg à la fin du XVe siècle. On créa alors des établissements spécialisés, notamment près du quartier des tanneurs (et des prostituées). Ce quartier fut dès lors qualifié de « Petite France » en référence au surnom donné au virus : « le mal français » et à l’hospice qui s’y trouvait: « Au petit français ». Ainsi avisés, vous reprendrez bien une petite carte postale, non ?

  • À la Renaissance, Strasbourg devint un centre de la Réforme protestante

La multiplicité des églises protestantes encore en fonction aujourd’hui l’atteste, la Réforme trouva en Strasbourg un lieu fécond. En effet, dès 1518, les thèses de Luther furent placardées sur les portes de la cathédrale tandis que de nombreux réformateurs s’installèrent dans la ville, à l’instar de Martin Bucer. La messe en allemand (et non plus en latin) fut alors autorisée et du fait de la participation de représentants strasbourgeois à la Diète de Spire, la ville devint un véritable centre de la Réforme. Jean Calvin aussi y résida de 1538 à 1541 après avoir été chassé de Genève.

Plan de Strasbourg par Morant, en 1548 (Archives de Strasbourg)
  • 1538. Les prémisses de l’Université

Dans la continuité de la Réforme fut ouverte une école supérieure ayant pour objectif de dispenser une éducation morale et religieuse dans une optique protestante : on l’appela le Gymnase et elle eu pour premier directeur Jean Sturm, un humaniste allemand. Cette Haute-École devint Université en 1621. Donc si vous êtes étudiants et que vous que venez d’arriver à Strasbourg pour vos études, répétez après moi : « Merci Monsieur Sturm ! ».

  • 1570. Aux origines du Marché de Noël

source: noel.strasbourg.eu

Attention là on ne rigole plus. Nous allons maintenant évoquer l’enjeu majeur de toute l’histoire de Strasbourg (enfin presque) : les origines de son célèbre Marché de Noël. Il faut savoir que sa création a également un lien avec le Réforme. En effet, alors que les Strasbourgeois fréquentent depuis quelques décennies le Sankt Nikolausmarkt, un marché où on achète des cadeaux pour les enfants à la Saint-Nicolas, la Réforme, qui rejette le culte des saints, impose un changement de nom et date. Résultat : le marché est renommé Christkindelsmärik, le « marché de l’enfant-jésus » (ça c’est un coup du dir’ marketing pour sûr) et prend désormais place trois jours avant Noël. (Morale de l’histoire, la Saint-Nicolas a finalement survécu au temps et on se retrouve donc avec DEUX occasions de s’en mettre plein la panse).

  • 1681. Strasbourg rattachée au Royaume de France

Après les sucreries, parlons d’un sujet un peu plus léger, la politique, afin d’aborder un point central : les liens qui unissent l’Alsace à la France. Comme nous avons pu le préciser auparavant, Strasbourg était donc une ville libre d’empire, et ce même après le traité de Westphalie qui mit fin à la Guerre de Trente ans en 1648 et rattacha partiellement l’Alsace au Royaume de France. Cette situation enquiquinait beaucoup le Roi-Soleil qui décida donc de faire le siège de la ville afin de la faire plier. Quelle poigne ce Louis ! À noter que c’est sous son ordre que Vauban construisit le barrage qui porte son nom aujourd’hui ainsi que les fortifications encore visibles dans le parc de la… Citadelle bien sûr !

Plan des fortifications Vauban, en 1750
  • 1741. Construction du palais Rohan

Ce palais épiscopal, situé à côté de la cathédrale, fut construit pour symboliser la grandeur de l’Église catholique et de la France qui avait désormais la main sur la ville. Aujourd’hui, il abrite trois musées : beaux-arts, archéologie et arts décoratifs et fait toujours figure d’emblème du goût français.

source: otstrasbourg.fr
  • 1809. Inauguration de l’Orangerie

source: strasbourg.eu

Mêlons Histoire et Géographie en passant d’un parc à un autre, de la Citadelle à l’Orangerie. Si tu es étudiant, tu ne manqueras pas de poser bientôt (et pour longtemps) ton postérieur sur sa douce pelouse. Le parc acquit son nom suite au transfert de 140 orangers confisqués en 1793 par les révolutionnaires dans le château du village de Bouxwiller. Pour coffrer ce butin mirifique, une orangerie fut donc créée entre 1804 et 1807. Elle fut ensuite rebaptisée « pavillon Joséphine » en hommage à l’impératrice Joséphine de Beauharnais, épouse de Napoléon, qui participa à son inauguration en 1809.

  • 1870. Une cité bombardée

Faisons un nouveau bond d’une cinquantaine d’années évoquer un triste souvenir, celui du bombardement de la ville en 1870. Alors que la France venait de déclarer la guerre à la Prusse, cette dernière fit le siège de Strasbourg. Pendant plus d’un mois, les bombardements furent incessants. 200 000 obus s’abattirent sur la ville, faisant plus d’un millier de blessés et pas moins de 570 morts, dont la moitié de civils. Les destructions furent nombreuses, parmi lesquelles la bibliothèque (située à l’emplacement de l’actuel Temple neuf) et ses précieux manuscrits. Le récent incendie du musée de Rio nous rappelle à quel point la mémoire de l’humanité est fragile…

  • 1871. Annexion de l’Alsace

La défaite française entraîne l’annexion de l’Alsace au nouvel Empire allemand. L’empereur Wilhelm Friedrich Ludwig von Preußen (Guillaume Ier pour les intimes) décide alors d’améliorer le système de défense de la ville. Une ceinture fortifiée voit le jour à quelques kilomètres autour de Strasbourg . Une autre enceinte plus proche du centre-ville est également construite avec des casernes, des portes, des canaux : c’est ce qu’on appelle aujourd’hui le secteur « des remparts ». Situé derrière la gare, c’est un endroit agréable pour faire de la bicyclette et il accueille même un atelier d’artistes ; « Bastion 14 ».

  • 1880. La Neustadt agrandit considérablement la ville

Cette incorporation à l’Empire allemand change dès lors le statut de Strasbourg, qui devient capitale du Reichsland d’Alsace-Lorraine. Elle se doit alors de refléter la grandeur politique et économique ainsi que la modernité de l’empire de Guillaume Ier. La décision de construire un nouveau quartier est donc actée et c’est le projet de Jean-Geffroy Conrath, architecte municipal de la ville depuis 1854, qui est retenu. Son plan est de construire au nord de la ville des immeubles d’habitation, des bâtiments publics, des parcs et ce autour de grandes artères : c’est la place de la République (Kaiserplatz), le palais du Rhin, le palais universitaire, l’avenue de la Forêt-Noire, l’avenue des Vosges, le parc des Contades et l’allée de la Robertsau. Au début du XXe siècle, la Neustadt (« la ville neuve ») a permis à Strasbourg de tripler sa superficie et de doubler sa population. En 2017, le quartier a rejoint la Grande Île au patrimoine mondial de L’UNESCO.

Carte postale de la place de la République, vers 1890

  • 1910. La grande percée remodèle le visage du centre de Strasbourg

Maquette de la Grande Percée en 1910

Toujours pour renforcer son image de capitale de Reichsland, mais aussi pour lutter contre l’insalubrité et une hyperdensification du centre ville, la municipalité décide en 1910 la mise en œuvre d’une Grande percée (vaste opération d’urbanisme et d’hygiénisme). Ainsi naît l’actuelle rue du 22 novembre pour laquelle les vieilles bicoques et autres maisons alsaciennes sont rasées au profit d’immeubles d’habitation plus modernes et disposant de locaux commerciaux en rez-de-chaussée. La chaussée est élargie dans l’objectif de s’adapter au nouveau mode de circulation dont l’automobile. Les rues de la Division Leclerc et de la 1ère Armée sont deux autres bons exemples de ce lifting. Il est amusant de constater aujourd’hui une sorte de « retour vers le futur » avec, à l’inverse, la re-piétonisation de la rue du Jeu-des-Enfants et de celle des Juifs ou encore du quai des Bateliers.

  • 1923. De l’Ill au Rhin : émergence du Port Autonome de Strasbourg

  • 1940-1944. L’occupation nazie

Le 28 juin 1940, soit six jours après la signature de l’armistice, Hitler déambule à Strasbourg et se fait photographier devant la cathédrale. De quoi faire une belle carte postale mais, je ne sais pas pourquoi, on n’en trouve plus sur les présentoirs de nos jours. Commence alors la nazification de la ville (expulsion des juifs, places renommées, jeunesse hitlérienne…). À l’automne est incendiée la synagogue qui trônait à la place de l’actuel centre commercial des Halles et à partir de 1942, de jeunes Alsaciens furent également enrôlés de force dans la Wehrmacht. On les appelait les « malgré-nous » et cela entraîna des situations tragiques pour de nombreuses familles.

  • 23 novembre 1944. Libération de Strasbourg

Le 23 novembre 1944, le drapeau tricolore flotte à nouveau sur la cathédrale. Ce mythique drapeau fut confectionné par une charcutière de la place Saint-Étienne, quelques minutes plus tôt, comme l’atteste une plaque à côté de la devanture du restaurant « 231 East Street ». Le serment de Koufra, cher au maréchal Leclerc qui avait juré en 1941, suite à cette bataille en Libye, « de ne déposer les armes que le jour où nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg » est donc honoré. On peut dire qu’il a bien mérité sa statue place Broglie.

  • 1949. Strasbourg devient capitale européenne

Le conseil de l’Europe qui vient d’être fondé par dix pays décide en 1949 que son siège sera à Strasbourg. À la fois pour symboliser la volonté de réconciliation au lendemain de la guerre et pour faciliter les réunions du fait de la localisation de la ville au carrefour de l’Europe. L’actuel palais de l’Europe (oui cette espèce de vaisseau spatial mi-moderne mi-moche) a quant à lui été inauguré en 1977.

  • 1960. Le pont de la réconciliation et de l’ouverture européenne

En 1960 est ouvert à la circulation le pont de l’Europe reliant Strasbourg et Kehl en surplomb du Rhin. Il fait figure de trait d’union entre les ennemis du passé et d’ouverture sur l’Europe. Depuis 2017 on peut même se rendre en Allemagne grâce au tram. Vous voilà informés : préparez la liste de course de cosmétiques et de produits d’entretien, 1, 2, 3, partez !

  • 1979. Le Racing Club de Strasbourg est champion de France de football

(oui oui on ne pouvait pas occulter cette grande heure de l’histoire millénaire de la ville).

  • 1988. La Grande Île, cœur historique de Strasbourg, est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO

  • 1999. Inauguration du Parlement européen

(plus joli que le Palais de l’Europe, vous ne trouvez pas?)

  • 2005. La SIG est championne de France de Basket-ball

(pas de jaloux : football 1 – basket-ball 1)

  • 2007. Inauguration du musée Tomi Ungerer – Centre international de l’illustration

  • 2012. La CUS (Communauté Urbaine de Strasbourg) devient l’Eurométropole

  • 2016. Strasbourg est désignée chef-lieu de la nouvelle région Grand Est

Attention toi qui débarques en ville. Ne prononce jamais dans un lieu public le nom de Celle-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom (je veux dire la région « Grand Est » mais chuuuut… on pourrait nous surprendre).

Je ne m’aventurerai pas plus sur ce sujet encore très touchy mais je peux dire qu’ayant été étudiant tour à tour à Épinal, Nancy et Strasbourg, je crois savoir ce que ça fait de se sentir « Grand Estien ». Ce qui n’empêche pas de parler de la « frontière » quand je reviens dans mon petit village des Hautes-Vosges en parlant de la séparation, pourtant invisible, entre les Vosges et l’Alsace située au col le plus proche. Comme quoi !

En conclusion, nous pouvons donc constater que Strasbourg possède une histoire riche et originale que votre curiosité n’est pas prête de tarir (et pourtant les livres qui en parlent ne manquent pas, allez donc jeter un œil aux rayons alsatiques des bibliothèques pour vous en rendre compte). Mais le principal est de voir devant, les yeux braqués sur l’horizon, la main en visière pour se protéger du soleil (un peu de lyrisme ne fait pas de mal). De ce point de vue, la multitude d’infrastructures nouvelles et les nombreuses inaugurations sur ces dix dernières années montrent que l’histoire de la ville n’est pas près de s’arrêter. En continuel mouvement, Strasbourg attend l’avenir de pied ferme.


Source principale:
BACH Valérie & WENDLING Philippe, Strasbourg en 100 dates, Éditions Sutton, 2016
Sources secondaires:
JORDAN Benoît, Histoire de Strasbourg, Éditions Jean-Paul Gisserot, 2006
JORDAN Benoît, Strasbourg : pages d’histoire, Éditions du Belvédère, 2014
TRENDEL Guy, Racontez-moi Strasbourg, Éditions de la Nuée Bleue, 2006


FLORIAN CROUVEZIER

> Son blog rempli d’histoires et d’Histoire <

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