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Conseil des Quinze et Fossé des Treize : quelle histoire se cache derrière ces noms à Strasbourg ?

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Peut-être habitez-vous rue du Fossé-des-Treize, ou bien encore au Conseil des Quinze ? Quinze quoi ? Treize quoi ? Il y a un côté frustrant au fait que ce n’est précisé NULLE PART. Et pour cause : ça remonte au Moyen Âge. À l’origine de tout ça, des institutions politiques ont contribué à la singularité et à la réputation de Strasbourg lorsqu’elle était une « ville libre ».

Et si on s’intéressait aux noms de nos rues et quartiers ? Ils révèlent souvent davantage que ce qu’on peut imaginer à première vue. Il y a les noms qui désignent une ville, ceux qui rappellent une date, ceux qui rendent hommage à des personnalités, ou encore ceux qui laissent parfois un peu perplexes  à l’image de la rue de l’Ail, ou celle de la Cuillère-à-Pot.

Il y a les noms qui s’efforcent de garder une trace de ce qu’était Strasbourg, comme toutes ces rues des divers « vieux marchés », il y a ceux qui résultent d’une erreur, comme la rue des Zouaves – qui était censée être la rue des Souabes.

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cathédrale-plateforme-strasbourg-6628
© Tamara Leroy / Pokaa

Et puis il y a ceux qui partent du principe qu’on sait. Alors que bien souvent, on ne sait pas. Ce qui donne presque l’impression de passer à côté d’une private joke à laquelle tout le monde rigole.

À l’image de la rue du Fossé-des-Treize. Ou du quartier des Quinze. Nous, on était restés sur le principe selon lequel après un nombre, on met un sujet. Bah pas là, visiblement. Comme si c’était une évidence, comme si c’était ces treize-là, évidemment ! Et certainement pas d’autres.

Alors si vous vous êtes déjà demandé « Treize quoi ? QUINZE QUOI ?? », restez : cet article est pour vous.

On avait dit « pas les mamans »

La rue du Fossé-des-Treize et le quartier des Quinze ont des dénominations qui partagent une origine… politique. Pour comprendre tout ça, il faut remonter longtemps en arrière. Jusqu’à une époque où la flèche de la cathédrale n’est pas encore finie.

Strasbourg est une ville libre, elle dispose d’institutions qui lui sont propres. Longtemps gouvernée par le clergé, la Ville est ensuite aux mains de la noblesse. Deux familles se démarquent : les Zorn et les Mullenheim. Outre leur grande richesse, il y a une chose que les siècles n’ont pas réussi à effacer des mémoires… elles ne peuvent pas se blairer.

C’est au point que l’on a dû construire deux escaliers distincts de part et d’autre de l’hôtel de ville afin qu’elles n’aient pas à se croiser. Drama queen, un peu.

Bâtiment de la Pfalz, ancien coeur du pouvoir politique strasbourgeois
La Pfalz, coeur du pouvoir politique strasbourgeois, escalier des Mullenheim. © Julius Naeher - Collection BNU Strasbourg / Capture d'écran

Dans son ouvrage Racontez-moi Strasbourg (La Nuée Bleue, 2006), l’historien strasbourgeois Guy Trendel relate un événement qui aurait mené à un changement du mode de gouvernance des affaires de la cité. On est en 1332, les familles festoient chacune de leur côté, au centre-ville de Strasbourg.

La nouvelle de la nomination d’un Mullenheim à un haut poste religieux provoque la colère des Zorn. Une bagarre générale secoue une partie de la Grande Île. L’historien raconte que celle-ci aurait commencé après qu’un des Zorn se serait posté devant la maison des Mullenheim… et les aurait traités de « fils de pute ».

Une histoire qu’on racontera avec malice aux adeptes du « c’était mieux avant » et autre prétendu « ensauvagement ». Bilan de l’affaire : neuf morts et une population strasbourgeoise qui en profite pour mettre fin à l’hégémonie de la noblesse strasbourgeoise dans les affaires publiques. Ça prendra encore du temps ensuite, mais l’idée est de faire en sorte que les artisans aient aussi voix au chapitre, et pas uniquement le patriciat. Cet épisode est souvent cité comme un déclencheur.

Une « constitution » plusieurs fois centenaire

On l’a dit, Strasbourg est une « ville libre ». Et au regard de son histoire, ce statut n’est pas anecdotique puisqu’il a duré près de 600 ans. Ce n’est qu’à la Révolution française que la Ville a cessé d’être régie par sa propre constitution, qui avait pourtant survécu à son rattachement au Royaume de France, en 1681.

Ce texte, remanié régulièrement, prend la forme d’un serment que prête la société strasbourgeoise annuellement. Il répartit les pouvoirs et pose les règles du jeu politique de la cité. Admirée au-delà des frontières pour son équilibre dans la représentation des administré(e)s, la constitution strasbourgeoise est un exemple de stabilité politique.

Une monarchie sans tyrannie, une aristocratie sans factions, une démocratie sans désordres.
Erasme de Rotterdam, philosophe néerlandais, à propos du régime politique strasbourgeois

À l’époque, à la tête de la Ville, l’Ammeister est un artisan élu pour un an.

L’assemblée, c’est le Grand Conseil, souvent qualifié de Sénat. Il est composé de 31 élus, patriciens et artisans. Chacun d’entre eux demeure en poste deux ans. Mais, afin de garantir la continuité des affaires, le mandat de la moitié d’entre eux est décalé d’un an par rapport à l’autre moitié, de sorte à ce que chaque année, la moitié du Conseil est renouvelée.

Parmi les patriciens élus, quatre sont nommés Stettmeister, conseillers auprès du Ammeister, pour un trimestre. Ils ont alors davantage de pouvoir politique.

Lorsqu’ils se réunissent, les membres du Grand Conseil occupent principalement des fonctions judiciaires. Ils jugent en dernier recours les crimes commis à Strasbourg. Mais ils peuvent obtenir un pouvoir politique lorsqu’ils se réunissent avec deux autres chambres, qu’on qualifie de « secrètes ».

Plan de Conrad Morant, 1548 Place Gutenberg, alors Place Saint Martin
Plan de 1548, la place Gutenberg, anciennement place Saint-Martin, est le cœur du pouvoir politique strasbourgeois. © Archives de la Ville et de l’Eurométropole de Strasbourg / Capture d'écran

Quinze + Treize = ??

En réalité, tout(e) Strasbourgeois(e) de l’époque sait bien que ces chambres existent. Elles ne doivent ce qualificatif qu’au caractère secret de leurs délibérations.

La première de ces deux chambres, c’est le Conseil des Treize, la plus ancienne. Ses membres sont inamovibles et ont la charge des affaires extérieures et militaires. Un rôle primordial lorsqu’on se souvient que pendant longtemps, le statut de Strasbourg lui permettait de passer les alliances qu’elle voulait, sans se limiter à une quelconque allégeance.

La seconde « chambre secrète », c’est le Conseil des Quinze. Ses membres sont également élus à vie. Pour pouvoir prétendre intégrer les Quinze, il faut avoir au moins 33 ans et avoir été élu au moins une fois au Grand Conseil. Les Quinze veillent au respect de la Constitution, gèrent les finances de la cité et les affaires économiques.  

Schwoerbrief 1420
Lettre de serment de 1420, c'est une des versions du document qui organise la vie politique strasbourgeoise, plusieurs fois amendé mais dont le socle a perduré plusieurs siècles. © Archives de la Ville et Eurométropole de Strasbourg / Capture d'écran

Jusque là, ça vous parait facile à suivre ? Sachez que lorsque les Conseils de Quinze et des Treize siègent ensemble, ils forment le Conseil des… Vingt-et-un. Des fois, il ne faut pas chercher à comprendre absolument tout, et c’est très bien aussi.

Chaque année, au terme des élections, la foule se rassemble devant la cathédrale. À l’unisson, elle prête serment de fidélité à l’égard du Conseil nouvellement élu, de l’Ammeister, et plus généralement jure de respecter la constitution strasbourgeoise. Cette manifestation solennelle devant le bâtiment le plus emblématique de la ville se sera répétée près de 500 fois.

Alors si vous habitez du côté de la rue du Fossé-des-Treize ou du Conseil des Quinze, sachez que ces noms datent de plusieurs siècles et qu’ils renvoient à des institutions prestigieuses et uniques en leur genre, qui ont marqué Strasbourg et fait sa réputation de régime presque idéal.

Schwoertag à Strasbourg, place de la cathédrale
Le Schwoertag à Strasbourg. © Louis Gluck - Collection BNU Strasbourg / Capture d'écran

Toute cette histoire a bien évidemment été synthétisée et simplifiée pour cet article. La réalité du régime strasbourgeois est nuancée et les historien(ne)s s’accordent sur le fait que malgré sa longévité, il était largement imparfait.

Pour pousser le sujet, voici les sources utilisées ici :

  • Jean Lebeau, Jean-Marie Valentin : L’Alsace au siècle de la Réforme, 1482-1621, Presses Universitaires de Nancy
  • Jean-Pierre Kintz : L’Alsace au XVIe siècle, les hommes et leur espace de vie, 1525-1618, Presses Universitaires de Strasbourg
  • Guy Trendel : Racontez-moi Strasbourg, Édition La Nuée Bleue

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