On connait le Strasbourg actuel, mais moins celui qui a disparu. Depuis le camp romain jusqu’à aujourd’hui, en passant par le Moyen Âge et la construction de la cathédrale, le faste de la Renaissance et les péripéties du 19e et 20e siècles, il s’en est passé des choses. On revient sur les bâtiments qui ont marqué l’histoire de la ville… mais qui n’existent plus.
Et si on remontait le temps ? Au Moyen Âge, combien de temps auriez-vous mis pour rejoindre la Tour aux Pfennigs depuis la Tour aux Florins ? Oh, certainement juste 15 petites minutes.
Au début du 20e siècle, sur le chemin pour aller au marché, on passe tranquillement devant la synagogue juste avant d’entrer dans la halle couverte. Au 15e siècle, un magistrat de la ville n’a que quatre petites minutes de marche pour rejoindre le Temple neuf depuis la Pfalz où il siège, et il peut même s’offrir le spectacle d’une mise au pilori sur le chemin.
Toutes ces petites choses, ces habitudes de certain(e)s, ces quotidiens, ces paysages, ont disparu. On ne verra plus l’ombre d’une tour sur la place Kléber, on ne prendra plus de train du côté de ce qui sont désormais les Halles.
On vous avait parlé, il y a quelques temps, des projets architecturaux qui auraient pu se faire. Et si on se penchait maintenant sur des bâtiments qui ont existé et qui ont disparu ? Des centaines, des milliers de personnes ont arpenté leurs couloirs, monté leurs escaliers, dîné dans leurs salles de réceptions (ou même parfois sur leur toit), d’autres se sont contenté de lever la tête en passant devant.
Plus aucun de ces bâtiments emblématiques n’existe aujourd’hui. Et pourtant, chacun d’entre eux a contribué à faire Strasbourg.
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1 – La Pfalz
C’est le siège du pouvoir politique et judiciaire strasbourgeois durant des siècles. Érigé en 1321 sur l’ancienne place Saint-Martin, devenue place Gutenberg, le bâtiment est véritablement massif et constitue un véritable symbole pour les habitant(e)s de l’époque.
Détail architectural étonnant : les deux principales familles qui disposent du pouvoir à Strasbourg ne peuvent pas se blairer… On leur construit donc à chacune un escalier distinct. Chef-d’œuvre d’architecture gothique civile, la Pfalz se distingue par le nombre de ses fioritures, ses pignons, escaliers et arcades, ses fenêtres tréflées, tourelles et voûtes, ses escaliers couverts… Tout un mélange !
En 1780, ce sont des considérations esthétiques et pratiques qui ont la peau de la Pfalz. L’architecte du roi, Blondel, dépêché à Strasbourg pour moderniser la ville, la trouve démodée. Et puis elle bouche le passage entre les Grandes Arcades et la place Gutenberg. La Pfalz, joyau architectural et symbole des anciennes institutions d’un âge d’or strasbourgeois, est perdue à jamais.
2 – La Tour aux Pfennigs
Là aussi, c’est tout un symbole. Édifiée à l’emplacement d’une ancienne porte de la ville, la Pfennigturm (Tour aux Deniers), la Tour aux Pfennigs est pensée pour abriter le trésor de la Ville. Si on devait visualiser son emplacement aujourd’hui, ce serait à l’endroit où la rue des Grandes-Arcades croise celle de la Haute-Montée, entre le Monoprix et feu le Bouchara.
Au-delà des archives, titres et bulles conservés dans ses armoires imposantes, on peut y admirer la bannière de la Ville, une des plus prestigieuses du Saint-Empire. Représentant une Vierge Marie aux bras écartés, elle est sertie de pierres précieuses. La tour renferme aussi une « authentique » corne de licorne (aucun doute, on vous dit), réputée pour être une des plus grandes et plus belles connues.
Tous les ans, la crème de la crème de la politique strasbourgeoise se réunit sur le toit de la Pfennigturm pour un festin unique, durant lequel se succèdent les victuailles apportées par les meilleurs cuistots de chaque corporation et des vins plus réputés les uns que les autres. Ah oui, la tour a aussi servi à enfermer des gens, sinon c’est pas intéressant. Elle sera finalement démolie en 1745.
3 – La synagogue du quai Kléber
Construite à la toute fin du 19e siècle, la synagogue du quai Kléber a pour objet de remplacer la petite synagogue de la rue Sainte-Hélène, face à l’augmentation de la population strasbourgeoise de confession juive. On bâtit alors cet édifice absolument massif, fait de grès des Vosges, surmonté d’une tour impressionnante et de plusieurs tourelles.
Sur sa façade, une rosace domine le quai. Le lieu de culte peut accueillir jusqu’à 1 639 fidèles.
En septembre 1940, la synagogue est incendiée par plusieurs membres de la Jeunesse hitlérienne. Des récits de pompiers racontent que les autorités les auraient enjoint de cesser de combattre le feu, laissant le bâtiment se consumer jusqu’au petit matin. Il sera démoli un an plus tard par les autorités nazies. Aujourd’hui, le jardin mémoriel du square de l’ancienne-synagogue commémore le bâtiment disparu et les persécutions des populations juives à Strasbourg.
4 – La Tour aux Florins
La Tour aux Florins, à l’angle entre le quai des Bateliers et la rue de Zurich, ne vient pas sans sa dose de mystères. De son aspect un poil angoissant, ses murs noircis, sa silhouette flanquée de plusieurs tourelles pointues, le bâtiment tire une certaine réputation. On va jusqu’à le dire maudit, comme le rapporte l’historien Guy Trendel, légende à l’appui.
Les gens se racontent, à l’époque, que la tour abrite un instrument de torture particulièrement cauchemardesque : la « vierge de Nuremberg », qui ne serait rien d’autre qu’un mannequin creux dans lequel on enfermerait la future victime. Puis un mécanisme permettrait de libérer des pics qui transperceraient le malheureux, enfermé dans ce carcan funeste.
En réalité, rien ne vient confirmer cette histoire, qui a malgré tout contribué à la réputation effrayante de la tour. Celle-ci a finalement été démolie à la fin du 19e siècle, changeant définitivement l’apparence des quais strasbourgeois.
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5 – L'hôtel de la Monnaie
Si cela fait déjà plusieurs siècles que Strasbourg frappe sa propre monnaie, c’est en 1507 que l’on construit le prestigieux bâtiment de la Monnaie, dans la rue des Grandes-Arcades. Cette année-là, la Ville obtient l’autorisation de frapper des florins d’or, prestige qui justifie l’édification du bâtiment.
L’élément qui marque les mémoires, c’est sans nul doute l’automate dressé sur sa façade, figurant plusieurs personnages frappant les heures : un chevalier ainsi que l’allégorie de la Mort. Rien que ça. Pour rester dans une vibe cohérente : devant l’hôtel de la Monnaie est placé le pilori, sur lequel les condamnés sont régulièrement exposés et battus.
L’historien Roland Oberlé avance une raison toute particulière à la démolition du bâtiment. Les Strasbourgeois(es), particulièrement friand(e)s de ce type de spectacle, se pressent aux abords de la Monnaie pour assister aux châtiments, au point que toute circulation ces jours-là est impossible sur l’axe place d’Armes (place Kléber) / pont du Corbeau. On décide de démolir le bâtiment qui, il est vrai, est littéralement au beau milieu de la rue des Grandes-Arcades, afin de fluidifier le secteur.
6 – L’ancienne gare
Avec l’arrivée du train au 19e siècle, il convient de donner à Strasbourg une gare digne de ce nom. En 1852, celle-ci est inaugurée en grandes pompes… par Louis-Napoléon Bonaparte lui-même. Elle est l’œuvre du même architecte que la Manufacture des tabacs, à la Krutenau.
Mais malgré tout l’enthousiasme que suscite l’édifice… il ne fait pas long feu. Lors du passage à l’Allemagne, en 1870, les nouvelles autorités estiment que la gare ne peut pas être suffisamment développée. Elle dispose de capacités insuffisantes pour cette ville qui doit être développée jusqu’à devenir la porte d’entrée et la vitrine de l’Empire.
Alors les Allemands construisent la gare que l’on connait. Elle est effectivement bien plus grande. On n’abandonne pas l’ancien bâtiment pour autant. L’édifice devient un vaste marché couvert. Finalement, le bâtiment est démoli en 1974. On préfère y bâtir un vaste centre commercial, la Place des Halles, comme l’époque en fait fleurir un peu partout. Chacun jugera du bien-fondé de cette décision.
De l’ancienne gare, il reste au bas du quai Kléber les médaillons des villes que la gare reliait à Strasbourg, gravés au mur.
7 – L'ancien Temple Neuf
Dans l’ancienne église des Dominicains, une des plus vieilles de Strasbourg, devenue Temple Neuf, on trouve pendant longtemps une bibliothèque incomparable.
Étoffée au fil du temps, elle comporte au 19e siècle plus de 400 000 volumes, dont une bonne partie de manuscrits anciens à la valeur inestimable. Les savant(e)s se pressent depuis de nombreux pays pour y consulter ces trésors.
Le 24 août 1870, les bombardements prussiens détruisent l’édifice. Les joyaux qu’il contient partent en fumée. C’est également là-bas qu’on avait déposé plusieurs objets précieux de l’histoire de la ville. La catastrophe signe ainsi la perte, entre autres, de l’étendard équestre de Strasbourg, du bonnet phrygien en fonte qui avait été hissé sur la flèche de la cathédrale à la Révolution ou encore de l’Hortus deliciarum, manuscrit des plus précieux de Herrade de Landsberg et datant du 12e siècle.
8 – La Maison Rouge
On peut dire sans prendre trop de risque qu’il y a globalement toujours eu un établissement hôtelier à l’emplacement de la Fnac actuelle. Du moins, on retrouve des traces de l’auberge de la maison rouge depuis le 13e siècle. Longtemps ensemble de façades hétéroclites, on édifie finalement un immeuble unique en 1900. C’est le très fameux Hôtel de la Maison Rouge.
Et on peut dire que son esthétique beaux-arts particulièrement élégante, son style palace, ses beaux balcons et sa terrasse plaisent. En 1970, un incendie ravage le haut du bâtiment. Il ne rouvrira jamais ses portes.
La décision de sa démolition continue de faire parler, beaucoup regrettent une « erreur d’appréciation » de la municipalité alors en place. Encore aujourd’hui, nombreux/ses sont les Strasbourgeois(es) qui regrettent ce bâtiment emblématique du centre-ville… et peut-être, surtout, qui déplorent le bâtiment qui l’a remplacé.
9 - Le Couvent des Cordeliers
Pendant une bonne partie de son histoire, la place Kléber porte des noms qui interrogent. Place des Va-nu-Pieds, place des Déchaussés, place des Cordeliers… tout ça pour une bonne raison. Fondé vers le début du 12e siècle, le couvent des Franciscains (ou des Cordeliers), et l’église qui va avec, abritent des moines… qui se baladent pieds nus.
On peut situer son emplacement au niveau de l’Aubette actuelle, même si le couvent et sa cour empiètent largement sur la place Kléber qu’on connait. C’est au 16e siècle, avec l’arrivée de la Réforme, que la place change radicalement de look avec la démolition du bâtiment religieux.
10 - La cathédrale de Werner
On le sait peu, mais la cathédrale de Strasbourg est construite sur l’emplacement exact… d’une autre cathédrale. Qui n’était d’ailleurs sans doute pas non plus la première puisqu’on trouve des récits d’une première cathédrale encore plus ancienne, faite de bois.
On va donc parler de la deuxième (vous suivez ?), que l’on nomme cathédrale de Werner, du nom de l’évêque qui a ordonné sa construction, et qui a été bâtie au 11e siècle. De celle-ci, nous avons beaucoup de traces. Elle est alors déjà reconnue comme une des plus vastes de son temps, palmarès dans lequel sa petite sœur allait récidiver quelques siècles plus tard.
L’édifice mesure 110 mètres de long et sa nef culmine à 27 mètres de hauteur. Après un peu plus d’un siècle d’existence, de dégâts causés par des incendies, de multiples réparations, on décide finalement de construire une nouvelle cathédrale, tout en conservant les fondations de celle-ci. Cela prend du temps (beaucoup de temps), et ça donne le bijou qu’on connait aujourd’hui et qui fait la fierté de Strasbourg.


