Ce 28 septembre, c’était la rentrée politique strasbourgeoise. Nos élu(e)s reprenaient leur cartable et leur stylo pour débattre de l’avenir de la ville, et des sujets chauds du moment. Une rentrée des classes qui a pourtant tourné court, entre départ de toutes les oppositions et déroulement expéditif de l’ordre du jour dans un hémicycle vide du tiers de ses conseillers/ères.
Au lendemain des élections sénatoriales, Catherine Trautmann a ouvert ce conseil municipal en adressant ses félicitations à deux politiques élue ou réélue sénatrices ce dimanche : Anne-Pernelle Richardot, quatrième adjointe, et Elsa Schalck, qui rempile pour un nouveau mandat. Dans la foulée, l’aide d’urgence en faveur du Venezuela et du Népal a été adoptée à l’unanimité dès la lecture de l’ordre du jour.
La quiétude qui transparaît alors dans ce début de conseil n’est qu’une illusion. Rapidement, la crispation prend le dessus au moment d’aborder le sujet brûlant de cette rentrée politique : les résultats de l’audit financier. Un audit commandé par Catherine Trautmann au cabinet Deloitte, quelques semaines après sa prise de pouvoir. Un premier volet de tension, qui ne va qu’accroître au fil de la soirée au centre administratif de Strasbourg.
Le sujet chô : les débats houleux sur la responsabilité de la dette
Depuis le dévoilement des résultats de l’audit financier le 18 septembre dernier, les attaques interposées sur les chiffres vont bon train sur les réseaux sociaux des élu(e)s de la majorité et de l’ancienne municipalité. Ce 28 septembre a été l’occasion de débattre de plusieurs interrogations.
La présentation du cabinet Deloitte s’en tient-elle à un aspect purement factuel ? Dans le cas contraire, quelle lecture politique donner à ces chiffres ? Était-il nécessaire de dépenser 57 000€ d’argent public pour faire le constat d’une situation strasbourgeoise déjà connue dans ses grandes lignes ?
« Cet audit n’est pas une révélation ou une conspiration, simplement une confirmation », déclare Jean-Philippe Vetter (LR), au moment de lancer les hostilités. Il raille également le ton grave, adopté par Catherine Trautmann dans une vidéo « aux accents gaulliens, ce qui n’est pas pour me déplaire (rires) ».
Pour Syamak Agha Babaei, ancien premier adjoint de Jeanne Barseghian et ancien responsable des finances, « les chiffres ne sont jamais neutres. Derrière chaque ratio, chaque euro, il y a un projet politique. Nous ne sommes pas en désaccord sur les chiffres, mais avec la manière de les raconter. »
Strasbourg devenu un « Macronistan » selon Florian Kobryn
L’ex-premier adjoint évoque notamment les différentes crises écoulées durant le mandat de l’édile écologiste, sur fond de Covid-19, de flambées de prix de l’énergie et de l’inflation causée par les conflits internationaux. Sur l’argumentaire de la majorité, arguant le poids financier des projets lancés par Jeanne Barseghian débordant sur le mandat actuel, il renvoie l’ascenseur. Les projets de rénovation du stade de la Meinau et du Parc des expositions, menés par la municipalité écologiste, étaient également un héritage de la précédente mandature.
« Se contenter de taper sur l’équipe précédente six mois après votre arrivée, n’est pas ce qui est attendu par les Strasbourgeois. En dramatisant la situation à outrance, vous avez sciemment choisi de faire peur », commente Jeanne Barseghian.
Florian Kobryn (LFI) monte aussi au créneau : « Strasbourg devient le Macronistan sous l’égide d’une maire impératrice. » Rappelant au passage que la capitale alsacienne a « un potentiel fiscal très élevé, l’argent est disponible pour construire une collectivité robuste. Cet audit annonce la couleur d’un mandat pour rien, d’inaction et d’immobilisme ».
Si l’opposition conteste le fond et la forme de cet audit financier, sans nier la réalité économique en arrière-plan, la majorité ne se démonte pas. « Ce naufrage a été choisi. La précédente municipalité a coulé ce merveilleux navire qu’est Strasbourg. Le constat est implacable, vous avez durablement dégradé la santé financière et budgétaire de notre collectivité. Votre mandat aura été celui de la canicule budgétaire permanente », fustige le centriste Pierre Jakubowicz.
« Nous serons au rendez-vous, je vous l’assure »
Sur les insinuations de prise de position sur la présentation des chiffres du cabinet Deloitte, Matthieu Cahn rappelle que Loïc Muller, expert-comptable ayant piloté le diagnostic, avait travaillé sur le même exercice pour le compte de la municipalité verte de Marseille, en 2021. Avant d’assumer les attaques sur la politique d’effacement menée depuis le début du mandat. « Oui, nous manions la gomme, parce que nous devons corriger votre copie. Nous avons été élus pour la changer, la modifier, l’améliorer et la redresser. »
Après près de trois heures de débat, ou de chiffonnade, Catherine Trautmann vient mettre un terme à ce volet consacré à l’audit financier. « La réalité des chiffres a parlé. Vous laissez une situation budgétaire très grave et très lourde. Je ne veux pas d’une ville placée sous la rigueur permanente, mais capable d’agir. Nous allons discerner ce qui est essentiel, prioriser les différents projets et regarder chaque dépense. Nous serons au rendez-vous, je vous l’assure. »
Le moment à retenir : gros drama et départ de toutes les oppositions sur fond de règlement intérieur
On aurait pu s’attendre à quelques points chauds : le retour d’un projet de Foire Saint-Jean aux Deux-Rives deux ans après le fiasco sous les Écologistes, les changements sur Archipel 2, ou le campement Krimmeri. Mais non, comme souvent, lorsqu’on est devant le conseil municipal, il faut savoir être souple sur les pattes arrière et attendre l’imprévu.
Celui-ci est arrivé sous la forme du départ des 20 élu(e)s d’opposition après le vote du nouveau règlement intérieur, jugé comme « un recul inquiétant des droits de l’opposition ». Avant cela : une suspension de séance de 1h30 afin de trouver des compromis avec la majorité… qui ne sont jamais arrivés. Et qui ont donné lieu à une très longue séquence de poker menteur, digne des moins bonnes télé-réalités. On vous résume l’affaire ci-dessous.
Les points pas débattus (mais tout de même importants)
Archipel 2 repris en main pour la troisième fois
Vu que la majorité a déroulé la quasi-entièreté de l’ordre du jour sans son opposition, et donc sans débat, il paraissait compliqué de développer en détail certains points abordés. Un point a cependant retenu notre attention : l’avenir d’Archipel 2. Initialement imaginé par l’exécutif sous Roland Ries, il avait été complètement repris en main par la mandature Barseghian, qui avait lancé un appel à manifestation d’intérêt pour 24 000 m2 de logements et d’activités.
Jamais deux sans trois : la mandature Trautmann a décidé de reprendre elle aussi le contrôle sur une « opération plantée qui mettait en difficulté les professionnels et de futurs acquéreurs où le prix était trop élevé » selon la maire. Dans les « débats », il y avait quelque chose d’étrange de voir la municipalité critiquer durement sa prédécesseure en son absence, et de voir Paul Meyer et Pierre Jakubowicz ont dialogué en vase clos.
Nous voulons en faire un quartier qui réponde à tous les standards d’une métropole du 21e siècle.
Concrètement, les changements sont les suivants :
- Sur le programme D1 : disparition des 3 logements sociaux, le tiers-lieu européen est remplacé par un local d’activité, il y aura 69 logements au lieu des 55 et davantage de places de stationnement.
- Sur le programme D2 : le projet pour les femmes en difficulté ou victimes de violences conjugales (sur près de 1 500 m2) et celui d’une résidence étudiante sont reportés au 28 février 2027. Une demande du promoteur Bouygues, qui a assuré « les difficultés qu’il rencontre actuellement à obtenir des confirmations d’engagement auprès des acquéreurs investisseurs intéressés ».
- Enfin, sur le programme D3 : il y a désormais 53 logements au lieu des 45 prévus, tandis que les 4 autres logements sociaux disparaissent.
En somme, la municipalité décide de faire davantage de logements, afin d’assurer l’équilibre économique de l’opération. Sur la disparition des logements sociaux , Catherine Trautmann assure qu’une « solution sera trouvée », sans préciser laquelle. En attendant, Archipel 2 en est à sa troisième reprise en main. À voir si dans 6/7 ans, il y en aura une quatrième.
Blue Paper cherche à étendre son activité au Port du Rhin
Un autre point à noter dans ce drôle de conseil municipal : l’avis de la municipalité sur la potentielle extension de l’entreprise Blue Paper au Port du Rhin. Une information qui a son importance : l’usine de carton avait été mise en demeure en février 2025 par la préfecture du Bas-Rhin, qui lui demandait de baisser ses rejets atmosphériques de dioxines et de furanes (des substances cancérigènes) dans un délai de trois mois. L’usine avait également dépassé les seuils réglementaires après un dysfonctionnement de son incinérateur, sans avertir les autorités en 2024, ce qui est pourtant obligatoire.
Si la mise en demeure a été levée depuis, Blue Paper a également été condamnée en juin dernier à 20 000 € d’amende avec sursis et à 1 500 € de contravention pour ses dépassements répétés du 1er janvier 2021 au 21 décembre 2022. Pourtant, cela n’empêche pas l’entreprise de carton de solliciter un avis favorable auprès de la Ville de Strasbourg afin d’augmenter sa capacité de production de plus de 25 % et d’étendre son site.
Un projet qui concentre de nombreux enjeux, et notamment la protection des populations, inquiètes des dépassements des valeurs limites d’émission en dioxines et furanes comme Pokaa l’avait relayé il y a un an. Par ailleurs, le projet augmenterait légèrement le trafic routier des camions sur la rue du Rhin Napoléon, le nombre de déchets produits sur le site et potentiellement les odeurs provenant du fonctionnement de la station d’épuration. Blue Paper assure néanmoins que la consommation d’eau issue de la nappe phréatique n’augmenterait pas, tout comme le risque d’incendie de la nouvelle zone de stockage des balles de papiers et cartons récupérés.
Avec tous ces éléments en tête, la Ville a décidé d’émettre un avis favorable avec réserves à cet extension. Les réserves concernent la mise en oeuvre par Blue Paper de mesures de réduction d’émission de dioxyde d’azote et la levée des réserves de l’Agence régionale de santé sur les garanties de protection de la santé des riverains. La Ville résume sa position par Chantal Cutajar : « La décision appartiendra au préfet ; notre responsabilité c’est de lui transmettre nos exigences. » Un point qui risque de créer quelques remous au sein d’une population du Port du Rhin déjà inquiète. Affaire à suivre.
Le conseil municipal en bref
Pour terminer, certaines délibérations se sont révélées intéressantes pour Strasbourg et les Strasbourgeois(es). En bref :
- Côté chiffres, le budget supplémentaire de la Ville pour 2026 permet de noter quelques investissements dans les domaines sportifs et culturels : 5 millions pour l’acquisition du Basket Center de la Meinau, 5,1 millions pour l’Opéra, 4 millions pour la rénovation du Star, ou encore 700 000 € pour la Laiterie.
- A contrario, on peut noter 3,5 millions en moins pour la végétalisation, dont 2,2 millions pour les cours d’écoles, et des investissements supplémentaires en baisse dans les domaines de la petite enfance et de l’aménagement de l’espace public.
- L’avenir du Cosmos a été rapidement discuté. Actuellement géré en délégation de service public par la Compagnie Le Troisième Souffle [un choix à l’époque critiqué par Catherine Trautmann, ndlr], le contrat arrive à échéance en mai 2028. Le nouvel exploitant devra « encore plus ouvrir ce cinéma à l’ensemble des acteurs culturels de Strasbourg, en tant que première vitrine des entreprises audiovisuelles du territoire » selon Pierre Jakubowicz.
- Globalement, le conseil municipal du 28 septembre a beaucoup tourné autour des subventions accordées dans le domaine cultuel, culturel, sportif, musical et même européen.
Il est 22h37 ce 28 septembre lorsque le conseil municipal se termine. Loin d’être une vitrine d’une Strasbourg réconciliée, il a encore une fois donné un spectacle politique qui aurait pu être cocasse s’il n’était pas tristement répétitif. Privé de débats sur des sujets pourtant importants pour la ville, il a montré que finalement, les échanges et la démocratie pouvaient aller vite à Strasbourg ; il suffisait juste de ne plus avoir d’oppositions. On se retrouve début novembre, pour le premier conseil municipal sous le règlement intérieur tout neuf. À n’en pas douter, les discussions seront apaisées.


