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Arnaque lorraine et 18 000 morts : il y a 501 ans, une « Guerre des paysans » secouait déjà l’Alsace

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Si l’automne qui arrive semble amorcer un nouveau volet de la crise agricole qui secoue le pays depuis 2024, on s’est intéressé à un précédent qui a marqué la région… il y a bien longtemps ! En 1525, le monde paysan alsacien se soulève. Un épisode d’une importance majeure et qui s’est achevé dans le sang.

Tandis que l’été que l’on vient de vivre a fait la démonstration spectaculaire des effets du réchauffement climatique, la grogne du monde agricole s’intensifie. Mouvement de fond depuis 2024, la colère des agriculteurs/rices est alimentée par diverses crises géopolitiques et environnementales… Ainsi que les législations internationales souvent jugées désavantageuses par les intéressé(e)s.

Début septembre, le plan de soutien gouvernemental dévoilé par la ministre Annie Genevard a provoqué la colère des syndicats, et avec elle un rebond de cette crise rampante. Et cette situation, qui touche aussi l’Alsace, nous a fait penser à cette autre fois où le monde paysan local avait exprimé son mécontentement. Autant vous dire que ça n’avait pas été fait avec le dos de la cuillère.

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L’épisode est d’ailleurs décrit par André Weckmann, écrivain et poète alsacien, comme la seule fois de son histoire où l’Alsace s’est dotée d’une véritable armée au service de son propre peuple.

rosheim vigne
© Nicolas Kaspar / Pokaa

La genèse d’une révolte

Tout commence en 1493. Un notable de Sélestat réunit en secret, sur les hauteurs de la ville, quelques habitants avec lesquels il va prêter un serment. Les désormais conjurés veulent remettre en cause l’ordre établi, son organisation sociale, juridique et politique.

Plusieurs siècles avant les bonnets rouges et autres gilets jaunes, ils décident déjà de prendre un élément vestimentaire comme signe de ralliement. Ce sera la chaussure à lacets, Bundschuh, portée par les gens du peuple, par opposition aux bottes des nobles. La fiesta est de courte durée : Jean Uhlmann, à l’origine du complot, est tout bonnement écartelé vif. Ses amis, pour la plupart, sont également exécutés.

Mais c’était sans compter sur le fait que… l’étincelle a pris. De nouveaux Bundschuhe se forment ça et là, de part et d’autre du Rhin. Bon, beaucoup connaissent des fins toutes aussi tragiques, mais ça entérine quand même une certaine dynamique. Une justice expéditive se met en place. Elle ne fait qu’amplifier la révolte sourde du « petit peuple ».

Il faut attendre la Réforme de Luther et sa défiance envers Rome, pour inspirer à nouveau et plus fortement encore une possibilité de renversement de l’ordre établi. D’une pierre deux coups : on calque les revendications sociales sur l’Évangile. Qui oserait donc contrevenir à la parole sacrée ?

De plus, en Alsace, les abbayes prélèvent pas mal de taxes, on les accuse d’être d’importants agents spéculatifs. Le ressentiment contre l’institution religieuse grandit. En parallèle, l’invention de l’imprimerie fait office de Twitter avant l’heure : au-delà des livres, on imprime des tracts. Ceux-ci passent de main en main, de ville en ville.

Et c’est comme ça que dans une vaste partie du Saint-Empire, une révolte commence à gronder. Fait rare : elle est coordonnée. Elle n’intervient pas en réaction à la hausse d’une taxe particulière, comme ce fut le cas pour les célèbres jacqueries. Non, elle ambitionne la remise en cause du système politico-social tout entier.

Guerre des Paysans
© Bibliothèque des Dominicains de Colmar / Capture d'écran

C'est une révolte ? Non, c'est une révolution

Début 1525, le soulèvement prend une ampleur inédite. En Souabe (en Allemagne), on rédige un manifeste de 12 articles. Considéré comme un des ancêtres de la Déclaration des Droits de l’Homme, le texte réclame par exemple une réorganisation des clergés locaux, la fin des servitudes et des corvées, le libre accès aux ressources naturelles ou encore l’impartialité de la justice.

En Alsace, la vague est impressionnante. Plusieurs « bandes » se forment, attirent les foules, hommes, femmes et même ados. Dans les campagnes, les masses décident de se soulever. Dans toute la région, on voit des cortèges qui arpentent les campagnes. Ils sont munis de banderoles autant que d’armes. On entend scander des slogans qui combinent prières et revendications.

Plusieurs abbayes et monastères sont mis à sac, des caves sont pillées, des chevaliers et hauts dignitaires sont pris à partie. Dans plusieurs villes, les insurgés reçoivent le soutien des corporations proches des paysans. Ils s’emparent de Saverne ou encore de Wissembourg. Au printemps 1525, la révolte se transforme en révolution.

12 articles guerre des Paysans
Manifeste des 12 articles. © Domaine public / Capture d'écran

Malgré une large majorité de revendications qui nous semblent aujourd’hui modernes et parfaitement légitimes, il y en a aussi des plus funestes, dont des appels à chasser les populations juives.

Le mouvement prend un petit plomb dans l’aile lorsque les grandes villes refusent de leur ouvrir leurs portes, craignant un ralliement de leurs habitant(e)s. Strasbourg ne voit pas le mouvement paysan d’un bon œil. D’abord neutre, la ville libre tente des négociations auxquelles les insurgés, gonflés à bloc par leurs récentes victoires, mettent un terme à grand renfort de noms d’oiseaux.

Nouveau coup dur pour le mouvement qui base ses revendications sur les prédications luthériennes : le principal intéressé les lâche. Luther enfonce même le clou en allant jusqu’à pondre un violent pamphlet qui appelle à leur anéantissement. Le coup fatal est porté par l’antagoniste ultime de cette histoire, s’il en fallait : Antoine de Lorraine.

Ne jamais faire confiance à un Lorrain

C’est un duc qui règne… sur la Lorraine, rien de surprenant jusque là. Pas réputé pour être particulièrement commode, il est appelé à la rescousse par les seigneurs d’Alsace qui, malgré la présence des Habsbourg sur le territoire, ne parviennent pas à maintenir la révolte à la seule force de leur emblématique mâchoire.

Le Lorrain ne se fait pas prier pour franchir les Vosges dans le bon sens. Fidèle parmi les fidèles de l’église catholique, il ne résiste pas à la tentation d’étouffer le mouvement qui attaque si frontalement l’institution religieuse. Ni une ni deux, il réunit une armée composée de mercenaires réputés pour leur cruauté.

En mai 1525, une des « bandes » insurgées (c’était clairement bien plus que de simples bandes, mais c’est ce mot qui est resté) subit une défaite dans le village de Lupstein. Elle a beau être organisée, le Lorrain la canalise. Les troupes paysannes se réfugient à Saverne, dont les remparts permettent de tenir les troupes lorraines à l’extérieur.

Affamés, les insurgés se rendent finalement à l’armée d’Antoine de Lorraine, qui leur promet la vie sauve. Les paysans quittent l’enceinte de la ville, dans laquelle ils abandonnent leurs armes.

Ne jamais faire confiance à un Lorrain : à seulement quelques centaines de mètres du mur d’enceinte, les 18 000 paysans sont finalement massacrés.

Guerre des paysans
Bataille de Saverne. © Gabriel Salmon - Domaine public / Capture d'écran

Puis à Scherwiller, Antoine de Lorraine s’attaque à d’autres bandes. Elles sont massacrées à leur tour. Une sombre période d’exécutions sommaires et de chasse à l’homme s’ouvre jusqu’à la fin de l’année 1525.

Au terme de ce qui demeure encore aujourd’hui un événement majeur de l’histoire alsacienne, on estime que 5 à 10% de la population alsacienne a disparu (Rodolphe Kaeppelin, Histoire de l’Alsace, Ed. La Geste, 2019). La population paysanne est décimée, tandis que celle des grandes villes, qui avaient refusé d’ouvrir leurs portes aux insurgés, demeure inchangée.


Que reste-t-il de tout ça ?

On lit que c’est l’intervention du duc de Lorraine qui serait « à l’origine d’un sentiment anti-lorrain dans la mémoire collective alsacienne »… Alors même que la Lorraine était davantage représentée parmi les effectifs des troupes paysannes que celles d’Antoine de Lorraine. Eh puis, même si on aime bien en rigoler, on les aime bien les Lorrain(e)s. On a même un ami lorrain, c’est vous dire.

Dans le roman graphique Histoire d’Alsace (Ed. La Nuée Bleue), l’historien Georges Bischoff soulève un autre paradoxe : 20 ans seulement après ces événements meurtriers, on voit la région comme « un petit paradis à la prospérité sans équivalent ». « Plus de cicatrices apparentes » ajoute-t-il. C’est l’âge d’or de l’Alsace. 

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